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Lídia Jorge : Portrait, par Corinne Amar

édition du 25 mars 2004

Photo portrait  de  Lídia Jorge.

En 1998, la littérature portugaise est projetée au premier rang de l’actualité avec l’attribution du prix Nobel à José Saramango. Justice était rendue à une langue, à une poésie, dont l’originalité pourtant ne cesse de fasciner. Deux ans plus tard, Le Portugal était à l’honneur au Salon du Livre, avec quarante de ses écrivains. Si Luis de Camoes, Almeida Garett, Eça de Queiros, Fernando Pessoa surtout, et quelques autres ont façonné les représentations littéraires portugaises, on peut se demander pourquoi la nouvelle génération reste encore méconnue en France, en dehors de quelques noms qui rayonnent ; Saramango, Lobo Antunes, Lídia Jorge... et qui donnent pourtant tant envie de lire encore, de voyager, de se dépayser. Lídia Jorge vient de ce pays du bout de l’Europe où la terre finit et où la mer commence (comme l’écrivait, au 16ème siècle, Luis de Camoes dans Les Lusiades). Elle est née à Boliqueim, dans l’Algarve, aux confins de la péninsule Ibérique, en 1946. Cette contrée de mers chaudes, d’amandiers en fleurs et de sentiers rocailleux, lui inspirera un premier roman, La Journée des prodiges, en 1980. Aujourd’hui, considérée comme l’une des grandes romancières de langue portugaise, et aussi l’un des écrivains les plus représentatifs d’une littérature féminine qui s’est développée au Portugal dans les années 80, elle a publié en France aux Éditions Métailié, sept romans et une petite nouvelle L’instrumentaline (1995), dans des traductions de Geneviève Leibrich. ; Le rivage des murmures (1989), La journée des prodiges (1991), La Dernière femme (1995), Un Jardin sans limites (1998), La Couverture du Soldat (1999, réed. en Suites, mars 2004), La Forêt dans le fleuve (Suites, 2000), enfin, cette année, Le vent qui siffle dans les grues. En 1970, elle part pour l’Afrique - l’Angola, le Mozambique- où elle vit la guerre coloniale, ce qui donnera matière, plus tard, à son roman Le Rivage des murmures, avec un portrait de femme d’officier de l’armée portugaise. Dans Le vent qui siffle dans les grues, son dernier roman, il y a une église vide, un cercueil, des fleurs qui occupent l’espace, la clarté intense de l’après-midi, une jeune fille, dont la grand-mère est couchée là, et qui, comme une somnambule s’accroche aux mots du prêtre... Elle s’était annoncée de loin. Soudain une voix interrompait le silence. Quelqu’un entrait et ce n’était ni ses oncles ni ses tantes. Un prêtre de blanc vêtu surgissait de la porte latérale et s’avançait sur le parquet précédé d’un flot de lumière qui baignait les couronnes de fleurs et de plus il n’était pas seul. Une autre personne semblable à lui l’accompagnait, ainsi qu’une femme dont les pas lourds étaient surplombés par des jambes fortes et de gros mollets carrés. Oui, enfin trois personnes, trois officiels entraient, constituant une espèce de multitude, et comme le prêtre s’était dirigé vers elle, qui était seule en compagnie de la grand-mère Regina, Milena avait compris que la grande occasion de suivre les mots d’une personne crédible était arrivée. Suivre les mots que le prêtre prononçait si bien, aidé par une magnifique dentition à la blancheur irréprochable et des sourcils levés qui s’écartaient et se rapprochaient continuellement, dessinant des accents circonflexes à mi visage. Elle voulait suivre les mots qui sortaient de sa personne ou de son surplis, pour pouvoir dire à ses oncles : "Chers oncles et chères tantes, voilà comment ça s’est passé ? " Elle voulait les répéter et les mémoriser. Le problème était de savoir si elle réussirait à en faire quelque chose d’utilisable pour leur raconter les événements. C’était là son grand doute. (...) Milena Leandro est cette étrange jeune fille aux yeux de qui tout naît pour la première fois, dont le regard toujours neuf sur la vie, le bien, le mal, la trahison, la mort, le silence, et sa vision de la valeur du monde constituent la trame même du roman. Comme dans La Couverture du soldat, Lidia Jorge revient arpenter son Algarve natale, aux terres sauvages, arides, aux destins tragiques, mettant en scène deux mondes complètement opposés, l’un, celui de Milena, attaché à ses privilèges et à son image sociale, l’autre, plus ancien, celui d’une tribu cap-verdienne récemment arrivée pour laquelle la musique irrigue la vie, et creuse au plus profond de la cruauté, de la lâcheté, de la perversité des êtres. Dans La Couverture du soldat, réédité ce mois-ci, une petite fille découvre qu’elle est en réalité la fille du jeune frère de celui qu’elle prenait pour son père. Elle n’a pas de nom, elle est la fille de Walter Dias, du clan des Dias. Un clan accroché à la terre portugaise où domine la figure autoritaire du père. Seul rebelle ; Walter. D’une aventure avec une jeune voisine Maria Ema, va naître une enfant. Walter poussé à fuir s’engage dans l’armée et parcourt le monde. Son frère aîné Custodio le boiteux épouse Maria Ema et reconnaît l’enfant. L’enfant va grandir, elle va aimer passionnément ce père étrange, ce père absent qui lui a donné sa couverture de soldat et son revolver, dont elle ne connaît que les dessins d’oiseaux exotiques qui jalonnent ses voyages à travers le monde, et alors qu’autour d’elle la famille détruit en la salissant l’image de l’absent. Adulte enfin, elle décide d’aller à la rencontre de ce père mythique, tenancier de bar en Argentine pour lui poser une seule question. Et sa fille s’approcha de lui et lui demanda de lui dire une bonne fois pour toutes pourquoi il dessinait ces oiseaux partout où il passait et maintenant il voulait lui faire croire que ç’avait été pour rien ? Ne comprenait-il pas qu’il était essentiel de lui répondre ? Et lui, lourd, désirant se soustraire à sa vue, disparaître par la porte le plus vite possible, lui répondit : Ne te fais pas d’illusions, ça a toujours été pour mon plaisir et rien d’autre... Récit familial tourmenté par la faute, quête éperdue, pathétique d’un amour perdu, La Couverture du soldat est un récit hanté par des secrets lourds à porter. J’étais la fille d’un hasard, d’une bêtise de jeunesse, de l’exubérance du corps... Alors j’étais responsable de ce que cette barque noire soit venue couler à notre porte. Une barque noire venue dériver sur les eaux troubles d’un Portugal encore agraire, "tiraillé entre la dictature, l’obscurantisme et la misère".

Corinne Amar