Fondation d'entreprise LA POSTE

Recherche

 

Extraits choisis
Lídia Jorge

 

Couverture du livre La couverture du Soldat, Lídia Jorge.

La Couverture du Soldat , (pp 22, 23, éditions Métailié)

Elle voulait lui dire que le facteur passait de temps en temps à Valmarès à bicyclette, porteur d’une lettre de Walter destinée à son frère aîné, et que Francisco Dias déclarait en s’asseyant à la table en châtaignier : " Une lettre du bourlingueur est arrivé ! Tu peux commencer à la lire ? " Parfois un des frères en écoutait le début, mais ils étaient si nombreux autour de la table, chacun si concentré sur ses propres affaires et son assiette que personne n’entendait. Custódio lisait la lettre uniquement pour son père qui répétait le sphrases dignes de ses railleries ou de sa colère. La lecture à haute voix terminée, il tendait à sa femme le dessin d’oiseau qui accompagnait la lettre. Oui, je voyais Maria Ema lire les lettres devant les fenêtres, je prenais les dessins, mais je me dépêchais de les rendre, et tout cela s’entassait à côté de la correspondance sur la commode dans le couloir. Peu à peu la montagne de dessins se transformait en une liasse de feuilles éparses réunies sous une couverture sue les frères Dias finiraient par appeler son Album d’oiseaux à elle. Debout devant la commode où s’amoncelaient les lettres, elle étudiaient les dessins. Le coucou des Indes, l’Ibis de Sofola, le colibri des Antilles ou le jars du Labrador se trouvaient là, à la disposition de tous, même s’ils lui appartenaient à elle. Un droit conquis par l’usage, car même si personne ne le lui avait transmis expressément, l’album que tous pouvaient feuilleter était à elle. Même si tous y touchaient, elle se sentait l’héritière universelle des dessins de Walter. Elle les attendait, les regardait de loin, les feuilletait quand les autres n’étaient pas là, les copiait, se réfugiait avec eux dans des endroits sûrs. Elle les remettait très vite à leur place, discrètement, pour que personne ne voie. Elle les rangeait dans la chemise, posant une feuille sur l’autre, et l’album était devenu un objet si ordinaire que sa formation parut être la destinée naturelle de ces dessins. Or, c’était Walter qui les envoyait et elle les avait à portée de la main en cette nuit de pluie. Alors comment pouvait-il continuer à dire qu’il ne lui avait jamais rien donné ?

Couverture du livre Le vent qui siffle dans les grues de Lídia Jorge.


Le vent qui siffle dans les grues , (pp. 16, 17, éditions Métailié) La veille encore, le dimanche 17, entre onze heures et quinze heures, Milene était restée dans l’église de São Francisco, attendant que quelqu’un entre et s’approche d’elle. L’attente avait été longue. Elle avait attendu jusqu’à épuisement de toutes les pensées agréables pouvant la distraire, comme le souvenir de Star Wars et de U2, d’autres films et d’autres disques, de promenades en bateau et en voiture quand elle était assise entre ses cousins, à côté de João Paulo. Mais à un certain moment, se sentant trop seule sous la voûte blanche, à l’ombre de ces saints qui semblaient dormir pendant des éternités les yeux ouverts, Milene avait regardé autour d’elle et elle avait réussi à déchiffrer plusieurs mots importants au milieu des ornements qui tapissaient les murs blancs. Elle avait notamment lu : Tronc pour les âmes du purgatoire Pax Domini, Introibo ad altarem Dei, et alors, debout au milieu du transept, elle avait pensé qu’elle pourrait utilement se servir de ces mots. En les assemblant tous, l’un après l’autre, elle pourrait peut-être dire à ses tantes et à ses oncles : "Chers oncles et chères tantes, ne vous faites pas de souci pour moi. On a transporté la grand-mère Regina dans l’église de São Francisco et je suis restée plusieurs heures à côté du Tronc pour les âmes du purgatoire et du Totus Tuus, et pendant tout ce temps la grand-mère Regina était encore là. Je me sentais en compagnie, je pensais à des choses plaisantes pour me changer les idées."

Avait-elle envisagé de commencer par dire. Mais ensuite elle s’était ravisée. Réfléchissant, elle avait compris qu’il ne suffisait pas d’expliquer pourquoi elle ne s’était pas sentie esseulée, car ses tantes et ses oncles ne s’inquiéteraient sûrement pas des heures pendant lesquelles elle était restée seule avec la grand-mère Regina. A ce moment-là, tout serait déjà dépassé et elle-même serait en vie. En revanche, ses tantes et ses oncles voudraient sûrement savoir dans quelles circonstances la grand-mère était décédée et alors les mots des autres ne lui seraient d’aucun secours.

Abonnez vous à notre Lettre d’information,
FloriLettres

Chaque mois, recevez gratuitement la revue culturelle de la Fondation La Poste consacrée à l’actualité littéraire et au patrimoine de la correspondance.
Pour s’inscrire, cliquez ici
Le lien "s’abonner" est obsolète. > s'abonner

A la une

Le Prix « Envoyé par La Poste » 2016 remis à Thierry Froger

30 août 2016 - Thierry Froger remporte le Prix « Envoyé par La Poste » pour son livre Sauve qui peut (la révolution),lire la suite

Les actions

Les actions de la Fondation La Poste 2015

La Fondation La Poste qui se veut à la fois culturelle et sociale a pour objet de soutenir l’expression écrite - dans la mesure où s’y incarnent les valeurs communes au Groupe La Poste - et en particulier la confiance, la solidarité, la proximité et l’innovation. Ainsi, elle encourage plus précisément avec un souci de la qualité et avec éclectisme : l’écriture épistolaire, l’écriture vivante et novatrice, l’accès à l’écriture sous ses diverses formes… lire la suite