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Entretien avec Laurent Greilsamer. Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Couverture du livre L’éclair au front, la vie de René Char de Laurent Greilsamer Laurent Greilsamer est né en 1953. Journaliste au Monde, il est notamment l’auteur de trois biographies éditées chez Fayard : Hubert Beuve-Méry, 1990 ; Le Prince foudroyé, la vie de Nicolas de Staël, 1998 (Grand prix des lectrices de Elle, Prix de l’essai de la Société des gens de lettres) et L’Eclair au front, la Vie de René Char, 2004

Pourquoi avoir travaillé sur René Char ?

Laurent Greilsamer : Pour au moins deux raisons. Quand j’étais adolescent, j’ai eu un coup de foudre pour René Char. J’ai été ébloui par un recueil que j’ai lu un peu par hasard, Les Feuillets d’Hypnos, composé de récits écrits en 1943 et 1944, consacré à ses réactions pendant la période de la guerre. Ce livre me montrait un poète, et surtout un maquisard, un combattant, qui organisait la résistance armée en Provence. C’est la première raison qui m’a attiré vers René Char. J’ai eu l’impression que c’était un auteur, un écrivain qui durant les années noires de l’occupation avait sauvé l’honneur de la littérature française. La deuxième raison concerne mon travail biographique sur Nicolas de Staël dans les années 1990. Lors de mes recherches, j’ai "buté" contre René Char puisque le peintre était très proche du poète. Ils étaient pris tous les deux dans une amitié fusionnelle et volcanique, ce qui a réactivé mon intérêt pour René Char, et m’a donné envie de raconter sa vie.

C’est la troisième biographie que vous publiez, après Hubert Beuve-Méry et Nicolas de Staël, quel est selon vous l’intérêt, l’enjeu, le défi que peut être une biographie ?

Laurent Greilsamer : Il y a un enjeu littéraire ; l’écriture, c’est aussi la conception, la structure du livre. Je veux que le récit soit lisible de bout en bout même si le sujet est très exigeant et le propos pédagogique. Montrer qu’on peut lire René Char, qu’on peut rentrer dans la peinture de Nicolas de Staël et qu’il peut y avoir de la volupté.
A mon avis, écrire une biographie correspond tout simplement à l’envie d’écrire, d’avoir un sujet fort et de raconter une vie sans juger la personne. J’ai été très frappé dans la correspondance de Gustave Flaubert par ces nombreuses lettres où il développe sa méthode, sa manière de concevoir l’art. Lorsqu’il définit le romancier, il cite de très grands exemples, Shakespeare et bien d’autres, et ce qu’il retient à chaque fois c’est leur capacité à faire vivre des personnages sans avoir un point de vue moral. La contrainte que je me donne quand j’écris une biographie, c’est de ne pas juger mon personnage mais de donner au lecteur tous les éléments possibles de compréhension...

Les correspondances abondent dans le livre, s’agit-il seulement de documents inédits ? Quelles autres sources ont permis ce travail, hormis l’oeuvre de René Char ; des rencontres, des témoignages ?

Laurent Greilsamer : Il y a deux temps dans une biographie, le temps de l’enquête et le temps de l’écriture. Les deux sont très importants. C’est l’enquête qui dure le plus longtemps. Au début, je pars à la recherche des archives. C’est un matériau indispensable. Dans la mesure où jusqu’à présent je me suis intéressé à des personnages qui n’avaient pas déjà fait l’objet d’une biographie, je n’ai pas beaucoup de mérite. De nombreux chercheurs ont travaillé avant moi, ont fait des essais remarquables, mais ce que je trouve n’a pas été exploité dans la perspective d’une biographie. Et pour s’en tenir aux documents écrits et surtout aux correspondances, parce que René Char a non seulement été un épistolier magnifique mais aussi prolifique, j’ai cette chance de trouver beaucoup de correspondances inédites.
Dans un premier temps, je suis allé vers les archives déjà constituées, notamment à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, le fonds Zervos qui regroupe la correspondance et les manuscrits de René Char, un fonds important qui demande un certain temps d’étude, à l’Institut Mémoire de l’édition contemporaine, (IMEC)... Ensuite je suis allé à Aix en Provence, au Centre de documentation Albert Camus (bibliothèque Méjanes) où se trouvent les correspondances de René Char à Albert Camus, à la Fondation Saint-John Perse où sont conservées les lettres de René Char à Saint-John Perse. Puis une bibliothèque à Carpentras, une autre à Marseille etc. Trouver la correspondance que vous êtes le premier à découvrir, après son destinataire évidemment, est quelque chose de très motivant. L’archive est fondamentale, mais il est également intéressant qu’elle soit éclairée, colorée du témoignage, bien qu’il soit sujet à caution. Les interlocuteurs peuvent en effet se tromper involontairement, confondre des dates... De toute façon, la correspondance n’échappe pas non plus aux inexactitudes, on accorde une foi un peu naïve aux documents écrits... J’ai rencontré beaucoup de personnes très proches de René Char. Certaines ont eu un échange épistolaire important avec lui, je pense notamment à Jacques Dupin qui, de 1945 à 1975, a été un grand ami, grand confident de René Char. Comme l’un vivait surtout à L’Isles-sur-la Sorgue et l’autre à Paris, la correspondance est considérable et très riche ; Jacques Dupin a eu la générosité de me prêter la totalité de ses lettres. Avec André Ravaute, il y a eu aussi une correspondance très importante... J’ai rencontré également des professeurs d’universités, des amis... C’est une enquête passionnante qui permet de rencontrer des témoins et d’accéder à des documents qui éclairent une vie. Il y a aussi de nombreuses lettres d’amours, des lettres d’affection, les lettres à Nicolas de Staël, à Paul Eluard bien sûr...

Existe t-il des échanges épistolaires complets ?

Laurent Greilsamer : Les échanges complets existent mais ils ne sont pas toujours intéressants pour le biographe qui flaire une piste et essaie de la suivre jusqu’au bout en tentant de se rapprocher le plus possible de son personnage. Finalement, le point de vue de l’autre n’est pas forcément essentiel. La plupart du temps, les réponses existent en effet.

Des projets d’édition ?

Laurent Greilsamer : A ma connaissance, non. Pour être plus précis, il y en a beaucoup, certains ont déjà eu lieu, ils ne sont pas tous probants.

Par exemple, la correspondance de Staël et Char ?

Laurent Greilsamer : La correspondance Nicolas de Staël est un cas particulier. D’une part, une partie des lettres écrites à René Char ont été brûlées ou détruites, d’autre part, il y a une partie de la correspondance de Staël qui est interdite de consultation jusqu’à environ 2040 ou 2050. Pour chaque correspondance, ça dépend des périodes. On rentre dans un domaine assez complexe. La publication d’une correspondance Char, de Staël n’aura pas lieu dans les vingt ou trente ans à venir. Cependant, Françoise de Staël a déjà publiées une partie des lettres de Nicolas de Staël dans le catalogue raisonné de l’oeuvre peint. Mais il n’y a pas vraiment de projet en cours de publication.

Char et la peinture... Eaux fortes, gouaches ou bois gravés accompagnaient ses textes poétiques... Ses amitiés avec Nicolas de Staël, Georges Braque ou Picasso...

Laurent Greilsamer : René Char s’est assez vite lassé de la poésie de ses contemporains. En revanche, il s’est passionné pour la peinture. Les vraies relations sont venues avec des peintres. Avant-guerre, il y a eu Victor Brauner. Après-guerre, Nicolas de Staël, une relation à la fois brève et très importante. La relation centrale avec la peinture, la fascination a été pour Picasso. Beaucoup de points communs, quelques brouilles, des chauds et des froids. La relation la plus profonde, la plus longue, la plus structurée a été avec Georges Braque, et aussi avec Miro. Il y a eu Giacometti, le hasard a voulu qu’il lui fasse les dernières eaux fortes juste avant de mourir, Viera da Silva, qui a été une relation très importante à la fin de sa vie, les vingt dernières années, et beaucoup d’autres peintres. Je pense qu’il s’est senti plus à l’aise avec les peintres qu’avec les poètes qui l’ont assez vite exaspéré. Que trouvait-il dans la peinture ? Sans doute le vrai rêve et le sacré.
A signaler, et c’est fondamental, René Char a puisé une partie de son émotion dans deux peintures qui ne sont pas contemporaines. La première, une toile du 17e siècle, de Georges de La Tour, qui s’appelait à son époque Le Prisonnier et qui depuis est intitulée Job et sa femme, comme toujours chez de La Tour, dans l’ombre, éclairée par une bougie. C’était pour lui une sorte de talisman, une toile sur laquelle il a beaucoup écrit. Cette toile ainsi que toute l’oeuvre de Georges de La Tour renvoie au monde de son enfance, à un monde où il n’y avait pas l’électricité, où, quand la nuit venait, on s’éclairait avec des lampes à pétrole. On était dans un monde plongé dans l’ombre avec des halots de lumière, et l’espace un peu ténébreux était majoritaire.
Une autre toile du 17e siècle a une importance considérable pour lui dans les trente dernières années de sa vie, pour une raison également très personnelle qui renvoie à sa mythologie, à sa manière de penser. Il s’agit d’un tableau de Nicolas Poussin qui représente Orion, le géant, avec au-dessus de lui un petit gamin, Héraklion, qui le guide vers l’aurore, le soleil, afin qu’il puisse recouvrer la vue. Progressivement, il va s’identifier à Orion. Comme Orion, il est grand, cherche l’aurore, a une relation avec les femmes parfois teintée de violence. Il y a donc une association avec ce demi-dieu, ce héros. La peinture se substitue à la poésie et alimente sa réflexion, son rêve, sa poésie.

Quelle était la relation de Char avec les surréalistes... son amitié avec Eluard ?

Laurent Greilsamer : Char avec les surréalistes est la plus belle des rencontres, c’est l’étincelle. Ceci ne veut pas dire qu’avant la rencontre avec les surréalistes, René Char n’existait pas. Je pense au contraire que les choses se sont jouées pour lui très tôt, dans la pré-adolescence, mais la rencontre avec les surréalistes est fulgurante et entachée d’une petite légende que je démolie un peu (ce n’est pas décisif sur le plan littéraire). On dit souvent que c’est Paul Eluard qui a introduit René Char chez les surréalistes et, précisément, les correspondances m’ont permis de montrer que ce n’est pas le cas. En effet, dès l’âge de 18, 19 ans, René Char collabore à des revues littéraires, notamment Le Rouge et le Noir, La Cigale uzégeoise, lance sa propre revue, Méridiens. A ce moment là, dès l’année 1929 et peut-être 1928, il est déjà en contact avec Aragon. Une lettre fascinante, publiée dans le livre, montre à quel point les deux poètes, Aragon a dix ou quinze ans de plus que Char, sont familiers. Ils se tutoient, Char écrit "Mon vieux frère", prend des mines de blasé, parle des femmes comme s’il avait tout vu, tout compris etc. Dans cette correspondance, on découvre leur rencontre à Paris alors que René Char n’est pas surréaliste et qu’il n’hésite pas d’ailleurs à cracher sur eux. Il écrit un texte assez dur avec André Cayatte pour dénoncer ces "bourgeois", ces "types déjà installés". En 1930, il publie son premier recueil, Arsenal. A cette époque, il découvre Paul Eluard par la lecture. Il lui envoie le premier exemplaire (ce sont des livres numérotés, tirés à 28 exemplaires) avec une très belle dédicace "A Paul Eluard enfin". Il lui adresse ce volume comme un noyé s’adresse à un sauveur. Et Paul Eluard l’invite à venir à Paris. Char a une vingtaine d’années, Eluard, un peu plus de trente ans. Il y a un choc entre une sorte d’énergumène, Char est un jeune fou qui dépasse un mètre 92, a une carrure de rugbyman, casse tout, est très volubile, est un provençal inspiré, agité, et une sorte de dandy, d’esthète, Paul Eluard, dont les mains sont déjà agitées de tremblement, qui est un grand malade, un tuberculeux. Malgré toutes ces différences, une fraternité s’établit tout de suite et va durer longtemps. Ils se trouvent très vite des points communs. L’amour de la poésie, bien sûr, dans leur vision du monde poésie remplace Dieu, le goût et l’obsession des femmes, et une passion politique qui, chez tous les deux n’est pas une passion structurée, ni élaborée. Ce sont plus des subversifs, des indignés, des énervés, des révoltés que des révolutionnaires, bien que Paul Eluard se soit engagé très loin au sein du parti communiste pendant la guerre. Donc ces trois points communs, la poésie, les femmes et la politique vont les river l’un à l’autre pendant une dizaine d’année. Ils vont tout partager, les femmes, la littérature et la correspondance. Entre Char et Eluard, il existe une correspondance extraordinaire. Les lettres sont conservées des deux côtés et n’ont pas encore fait l’objet d’une publication. C’est une correspondance tout à la fois crépitante, intense, beaucoup de bleus ou de télégrammes, des messages écrits à la hâte, et plus ample, où il est question de poésie, du dernier volume, où l’on s’échange de vraies nouvelles et où transparaît une amitié très forte, extrêmement exigeante du côté de René Char. Char est susceptible et ombrageux tout en montrant une entière confiance ; les lettres d’Eluard sont passionnantes et presque féminines. Le benjamin est plus mûr, plus mature et plus volontaire, l’aîné est plus en demande d’affection, de conseils...

D’où viennent les dialogues qui s’insèrent dans le récit biographique ?

Laurent Greilsamer : Je pense qu’il est nécessaire d’introduire des dialogues au cours du récit. En réalité, quand il y a un dialogue, je ne l’invente pas. Il y a bien sûr une part d’aléatoire. Soit on me l’a rapporté et il est crédible parce qu’il correspond à cette période et à ce que je connais des personnages, de l’histoire, soit je l’emprunte et le sauve de la correspondance. Par exemple, il y a un dialogue dans la biographie de Char qui peut surprendre, une scène qui se passe à Hambourg, où précisément René Char et Paul Eluard discutent de la montée de l’hitlérisme. C’est en janvier 1933, à l’approche de l’élection de Hitler. Ce dialogue est tiré de leur correspondance et on voit à quel point Eluard fait confiance à la vitalité et à la force des députés communistes au sein du Reichstag qui selon lui finiront par l’emporter ou par être un contre pouvoir suffisamment énergique pour contrebalancer le pouvoir de Hitler. On voit par ailleurs à quel point René Char a des fulgurances, une prémonition politique, dans les années 30 - 40. Sur l’arrivée de Hitler et sur le sort des juifs, il a une forte conscience de ce qui va se produire. Globalement, il a un jugement politique très sûr.

Et à propos de son amitié avec Albert Camus ?

Laurent Greilsamer : Il faut la resituer dans la période de la Libération. C’est une amitié émouvante, la rencontre de deux hommes du sud, Camus l’algérien, le français d’Algérie, avec ses souvenirs de soleil, de mer, de plages d’Alger, et René Char le provençal, l’homme de la nature, qui observe le ciel, qui a les pieds dans la glaise et la tête dans les étoiles. Au moment de leur rencontre, ils sont tous les deux couverts de la gloire de la guerre. Camus est l’homme de la résistance, celui qui a participé à la petite équipe du journal Combat, qui a écrit L’Etranger. Il a trente ans après-guerre, et a un prestige inouï. Comme Sartre il a écrit des romans, des ouvrages de philosophie, comme Sartre, il fait du théâtre ; c’est le touche à tout de génie. René Char est son aîné et apparaît après-guerre comme le poète absolu, celui qui n’a pas fait de la poésie militante ou de circonstance. C’est très curieux, il y a une sorte de coup de foudre réciproque qui repose sur deux images mythiques. Pour Camus, René Char est le descendant de Rimbaud, l’enfant de Rimbaud et d’Apollinaire. Il le dit, le proclame et il ira même l’expliquer au Prix Nobel de littérature quand lui le recevra. Donc il y a un respect absolu de Camus pour René Char. Camus devient l’un des principaux éditeurs de René Char chez Gallimard. Il publie notamment Feuillets d’Hypnos dans sa collection Espoir. C’est là que naît une sorte de paradoxe incroyable ; pour René Char, Camus n’est pas forcément un grand écrivain ou un grand romancier. Au fond, L’Etranger l’a intéressé, il a regardé l’ouvrage avec sympathie, mais il n’a pas été bouleversé. Ce n’est que progressivement qu’il va comprendre l’oeuvre de Camus, et la soutenir. C’est notamment L’Homme révolté, un ouvrage de philosophie, de réflexions sur la société, sur la liberté de l’homme, qui va convaincre René Char. Leur correspondance est quelque chose de fabuleux parce qu’elle permet de voir les rapports d’admirations s’équilibrer, s’inverser, se rééquilibrer. De même qu’il y avait eu une fusion entre Eluard et Char notamment sur ce thème, la révolte, l’indignation, dans les années trente, il y a quelque chose qui se cristallise entre Char et Camus à la Libération sur la conscience du danger, non seulement du danger soviétique mais aussi de la faillite complète du communisme.

Parlez-nous du tempérament de René Char, de sa "religion de l’indépendance", de son refus des carcans idéologiques... Il s’insurge contre de Gaulle, contre le communisme, pressent très tôt les horreurs du Stalinisme, et sa discorde avec Jean Paulhan à propos de Marcel Jouhandeau qui rappelle une lettre de Paulhan adressée à Eluard "Ni juges, ni mouchards"...

Laurent Greilsamer : C’est vrai que Char est un insurgé, un insurgé qui voit juste. Ses prémonitions, ses pressentiments sont inouïs. Comme il a été surréaliste, proche des communistes, dès 1941, il est victime du régime de Vichy qui l’observe, perquisitionne son domicile familiale à L’Isle-sur-la-Sorgue. Il est donc tout de suite en alerte et bascule très vite dans la résistance, pas seulement la résistance intellectuelle ou spirituelle comme on disait à l’époque, mais la résistance plus technique, plus combative, la résistance armée. René Char est un homme très concret, très organisé, c’est vraiment un stratège. Il y a une phrase qui le définit très bien pendant toute cette période, "agir en primitif et prévoir en stratège". Et en même temps, c’est le rêveur absolu. Pendant la guerre, la facette concrète lui a permis de sauver beaucoup de personnes dont son ami le poète juif Gilbert Lély, qu’il a protégé, caché, ainsi que sa première femme Georgette Goldstein et sa belle famille. Finalement son tempérament d’insurgé, cette capacité presque naturelle qu’il a de dire "non", il a une formule extraordinaire, "j’ai de naissance la respiration agressive", cette marque là fait qu’il va décider très vite en 1941, de continuer à écrire mais de ne pas publier pour échapper à la censure. Il sera quasiment le seul à faire ce choix avec Pierre Reverdy.
Cette religion de l’indépendance le conduit aussi, après-guerre, alors qu’on a oublié, soit parce qu’on est trop jeune, soit parce que on oublie naturellement, à quel point le parti communiste dit le parti des "cent mille fusillés" était pesant, dans tous les sens du terme. Dans la période des années 40-50 et même 60, le marxisme était vraiment un mouvement d’idées très important, très prégnant, dans la vie intellectuelle, l’université. Char a le courage de se démarquer, de vivre en marge de ce courant, de prendre ses distances par rapport à Aragon, à Eluard, même s’ils restent amis. Il faut effectivement du courage parce que se démarquer c’est se couper d’un certain nombre de relais dans la société française, intellectuelle. Ce n’est pas un hasard s’il se rapproche d’Albert Camus, à distance de Jean-Paul Sartre, de tous ces gens qui sont les héros de l’époque, les maîtres à penser. Il emprunte un chemin assez périlleux, se refuse à marcher en meute. Se mettre en marge, c’est tenir son époque en respect ou à distance... Il y a aussi son amitié souveraine avec Heidegger... Plus tard, il prend position contre l’installation des missiles balistiques nucléaires sur le plateau d’Albion qui est proche de sa région en Provence, là aussi c’est une opposition au Général de Gaulle qu’il a pris en exécration après la Libération, c’est une opposition ou une prise de position en faveur de l’écologie, de l’environnement. Chez lui, la conscience qu’il ne faut pas souiller le sol natal est quelque chose d’extrêmement puissant.
Quant à son altercation avec Jean Paulhan à propos de Marcel Jouhandeau, c’est différent parce que Jean Paulhan et lui se sont toujours tenus à distance, ne se sont jamais appréciés, ni l’un ni l’autre. C’est la petite histoire littéraire. Char respectait Paulhan parce qu’il était un résistant mais il lui disait "vous n’étiez pas des nôtres", "vous, vous étiez des conjurés" et ceci marque bien la distance, la différence entre résistant de l’intérieur et résistant de l’extérieur. Poser des bombes dans Paris occupé ou dans Lyon occupé ne soulèvent pas les mêmes enjeux que d’être à Londres ou à Alger, même si les deux sont éminemment respectables. De même, Char établit une différence entre ses maquisards qui avaient les armes à la main, et les résistants spirituels, intellectuels qui écrivaient et rédigeaient des tracts... René Char n’avait pas oublié qu’il y avait des collaborateurs et même s’il était opposé à des procès, à une justice permanente et à un débat permanent sur la collaboration et l’occupation, en revanche, il était convaincu qu’un certain nombre de personnes n’avaient plus droit à la parole et devaient se taire. Il a écrit une très belle lettre à la mère d’une de ses compagnes en lui disant finalement que la meilleure solution aurait été, comme au temps de la Grèce antique, de bannir ces gens, de les exclure du territoire.

Reconnue pour son aridité et son hermétisme, la poésie de Char réfute paradoxalement la perspective des "belles-lettres". Vous racontez précisément la querelle entre Aragon et Char "La rime triomphante pour l’un, l’autre fraie sa voie en dégageant pas à pas les roches qui encombrent les galeries profondes de l’émotion". L’esthétique chez René Char semble correspondre à toute une sensibilité, proprement poétique, relié à l’aspect formel et matériel des mots...

Laurent Greilsamer : C’est vrai que toute la philosophie de René Char concernant la poésie, est de tourner le dos à ce qu’on entend en poésie depuis des siècles. Ce n’est pas le premier évidemment, Rimbaud avant lui, par exemple. Le souci de René Char, il le dit, ce n’est pas de "faire beau". Rimbaud écrivait "J’ai trouvé la beauté amère et je l’ai injuriée"... Certains choisissent de choquer, d’autres de blasphémer. Char explique que son projet consiste à être au plus proche de l’émotion, de ne jamais mentir. A partir de là il est face aux mots et il les assemble de manière à être en adéquation avec son émotion. Ça ne l’empêche pas d’être un poète lyrique, tantôt très hermétique, tantôt très ouvert finalement, quand il dit "Ne te courbe que pour aimer", ou "Dans les rues de la ville, il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé" tout le monde comprend ou croit comprendre. Il y a plusieurs facettes dans sa poésie qui est toujours assez complexe et exigeante. Dans les dix premières années, c’est une poésie difficile, violente, très éruptive, il faudrait avoir la clé de l’alchimie, la clé du Marquis de Sade, la clé du botaniste pour tout saisir. Ensuite il y a une poésie plus lyrique, très proche de la nature et progressivement le regard de René Char se porte vers les prés, les plantes, la faune et les étoiles, et cette poésie devient plus accessible.
Quand on lui parlait d’hermétisme, ça le rendait furieux et en général il répondait avec une très grande mauvaise foi, mais il y avait une part de vérité, "Pas du tout, d’ailleurs, je fais lire mes poèmes avant de les publier à mon ami braconnier ou à mon ami berger Marius Paillet, et eux ils comprennent".
La poésie au 20e siècle est comme une langue étrangère, il faut l’apprendre, se l’approprier. René Char, c’est un langage, un nouvel archipel qui se mérite. Les grands poètes se méritent. Mallarmé disait toujours, "ce n’est pas un journal, si vous voulez lire un journal, lisez un journal", en principe le message est clair, vous comprenez tout de suite. Si vous voulez lire de la poésie, il faut pénétrer le territoire de quelqu’un, entrer dans une langue unique. Il faut se donner le mal d’y aller, de lire, de relire et de ne pas comprendre. Dans la poésie, il y a une part de mystère, et surtout chez René Char, une part qu’on arrivera pas à fracturer, à comprendre.
Les thèmes récurrents chez Char sont l’éclair, le feu, le thème superposé de la femme et de la poésie, il y a également un bestiaire important. Char a aussi écrit des textes en prose, du théâtre, des récits personnels qui permettent de pénétrer son univers.

Combien de temps vous a pris cette recherche biographique ?

Laurent Greilsamer : J’ai commencé en 1999, juste après avoir terminé la biographie de Nicolas de Staël.


Laurent Greilsamer

Couverture du livre Hubert Beuve-Méry par Laurent Greilsamer. Couverture du livre Le prince foudryé, La vie de Nicolas de Staël. Hubert Beuve-Méry
Ed. Fayard, 1990

Le Prince foudroyé, la vie de Nicolas de Staël
Ed. Fayard, 1998

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