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Albert Valentin Gokelaere, Il n’y a rien mon petitPar Guy Durliat

 

Couverture du livre Il n’y a rien, mon petit d’Albert Valentin Gokelaere

Poèmes, textes et correspondance avec Georges Hyvernaud (Le Temps des Cerises, mars 2004).

Par Guy Durliat, secrétaire de la Société des Lecteurs de Georges Hyvernaud.

Le 24 septembre 1942, de son camp de prisonniers Georges Hyvernaud écrit sous la censure à sa femme : "As-tu su le sort tragique du pauvre gars dont La Nouvelle Saison avait publié des poèmes ? Affreusement triste. Te raconterai plus tard si tu n’en as rien su" (Lettres de Poméranie 1940-1945). Il vient de lire à la une d’un vieux journal le nom de Gokelaere dans la liste des dix otages - juifs et communistes - fusillés à Paris un an plus tôt, le 16 septembre 1941, en représailles aux attentats d’août. Albert Valentin Gokelaere... son élève à l’École normale d’Arras dans les années 30, avec qui il avait échangé des lettres dans l’immédiate avant-guerre, dont il avait recommandé des poèmes à la revue de Jean De Beer à laquelle il contribuait... À Paris, Andrée Hyvernaud avait été saisie d’horreur en découvrant, placardée dans le métro, l’affiche rouge de l’exécution.

Le livre est donc cela : la correspondance entre un ancien élève et son maître dont il retrouve, quelques années après, la signature dans des revues prolétariennes et révolutionnaires des années 36 (Monde de Barbusse, Soutes de Decaunes, conférences pour Commune...). Correspondance mince, hésitante et incomplète - des lettres d’Hyvernaud manquent - mais néammoins fortement révélatrice du lien qui allait peu à peu se tisser entre le jeune instituteur et son aîné : Gokelaere avoue ce qu’il avait attendu - mal et trop peut-être - de son professeur, lui confie sa difficulté à vivre, parle de son engagement communiste, confesse ses doutes ; et lui soumet ce qu’il écrit, des poèmes, "des mots plus ou moins heureux, on cherche", pour "tenter d’exister". Émouvantes, ces lettres ne le sont pas moins du côté d’Hyvernaud : elles nous disent autrement la marque qu’imprimera cette rencontre, et l’amer remords de n’avoir pas su, pas voulu deviner dans cet élève la vocation du malheur. Ses notes dans ses Carnets, et les dures lignes du dernier chapitre de La Peau et les os nous reviennent : un mort ajouté à la fosse commune anonyme des Russes, là, à deux pas : "Gokelaere. J’écris son nom, c’est tout ce que je peux pour lui maintenant. Gokelaere. Un nom qu’ils ont mis dans les journaux, qu’ils ont dû afficher dans les couloirs du métro. Un nom qui ne parle plus guère qu’un chiffre. Les cadavres, c’est des cadavres, et il y en a trop pour qu’on calcule ce que chacun portait dans la vie de rêve, de volonté et de tristesse. J’écris son nom, Gokelaere,... "

Mais ces lettres sont là aussi et surtout pour introduire et rythmer les écrits de Gokelaere, groupés sans autre souci de chronologie. Ses "essais", les poèmes, de sa jeunesse, "maladroits et poignants", aux derniers de l’été 41 (il a vingt-six ans). Une manière abrupte et fragile, un ton, une voix ; le désir d’un demain en poésie ? Ils nous parlent de solitude, d’amour et d’absence, de guerre et de sang, de corons, des dimanches du temps qui bat, comme dans cette belle Comptine :

Tic tac au ciel noir, tic tac dans les yeux, Tic tac au parfum de tes regards bleus, Tic tac vers les doigts raidis de ma mère...

De ces vers, "sa façon de se délivrer par les mots des hantises qu’il reçoit du monde" (Hyvernaud), De Beer écrira qu’"ils sont d’un vrai poète." Un jour dans les autres, Soleil sous la terre, Complainte pour le galibot, Puis-je voir la nue, Sang commun, Pendant que tu dors, La chanson de mon dimanche, Les barques de la nuit, Tout au fond de l’après-midi, Mon frère ? Autant de chants qu’on murmure, et qui, insensiblement, nous prennent et nous attachent. En contre point, des ébauches de récits de jeunesse mêlés d’autobiographie et des documents font, de ce recueil, resurgir une époque et un monde étonnants et disparus : enfances ouvrières au lendemain de la Grande Guerre, écoles, pays minier du Nord avec ses immigrés italiens, ses vieux... Et le passé noir qu’on voudrait révolu des convulsions de l’avant-guerre et de la terreur nazie. De sa prison du Cherche-Midi, Albert Valentin écrit en septembre 1941 à sa femme Antoinette : "N’aie pas de chagrin, ce ne sera pas long puisqu’on n’a rien à me reprocher. Embrasse bien fort notre cher petit Albert." De ce livre, enfin, je ne puis parler sans en dire l’histoire. Ces pages sont en effet celles d’un fervent hommage. Le "petit Albert" avait trois ans quand Albert Valentin - son père - fut fusillé. Des documents retrouvés et rassemblés, refusés, oubliés, relus ? le projet d’un livre s’avança, il y a une vingtaine d’années. Abandonné, repris, il s’imposa à lui avec une définitive certitude lorsqu’il se sut condamné. Un courrier croisé - un signe ? - au début de 2003, nous fit nous rencontrer, et nous jeter dans l’aventure, lui avec toutes ses forces, contre le temps. Albert Gokelaere aura pu voir les épreuves avant de disparaître à son tour. Son livre est là, dans nos mains.

Guy Durliat

OEuvres d’Hyvernaud citées : La Peau et les os (éditions Le Dilettante, 1993, Pocket 1999) Carnets d’oflag (éditions Le Dilettante, 1999) Lettres de Poméranie, 1940-1945 (éditions Claire Paulhan, 2002, renouvelé en 2003). Ces Lettres ont fait l’objet d’un dossier consacré à Georges Hyvernaud dans une des premières FloriLettres (n° 3, du 18 avril)

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