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Raymond Guérin : Portrait, par Corinne Amar

édition du 30 avril 2004

Photo portrait de Raymond Guérin.

Ecrivain inclassable parce qu’anticonformiste, écrivain hors saison mais écrivain absolument (comme le sont, de cette époque, Henri Calet, Paul Gadenne, ou encore Georges Nivel), Raymond Guérin, figure majeure de l’après-guerre, mourra en 1955, à Bordeaux, sans jamais n’avoir connu qu’une notoriété tiède et volatile. Il naît en 1905, à Montparnasse, à la Taverne Dumesnil, gérée par son père, à qui l’on amena à trois heures du matin, parmi les consommateurs le nouveau né à admirer. Il vivra à Paris jusqu’en 1914, et c’est en partie avec ses souvenirs de cette époque qu’il écrira Quand vient la fin (Gallimard,1945). Il fait ensuite toutes ses études secondaires à Poitiers. Puis, il revient à Paris, où son père lui fait faire un stage dans plusieurs grands palaces (il sera, entres autres, garçon d’étage, au Crillon). C’est là qu’il trouve matière pour son roman L’apprenti (Gallimard, 1946). Il s’installe enfin comme agent d’assurances (comme son père), à Bordeaux qu’il a peinte sous le nom de Portville dans Parmi tant d’autres feux... (Gallimard,1949). Après avoir été mobilisé en 1939, il reste prisonnier dans un camp de représailles en Allemagne, près de trois ans et demi, de là, il en rapportera Les Poulpes, (1953) et préparera son oeuvre à venir, forgeant ainsi, de livre en livre, "une mythologie de la réalité". Cette captivité, néanmoins, le brise et le rend à la liberté, désespéré, inacceptable à lui-même et aux autres. Guérin, parfois, était semble t-il un homme insupportable. Mais Roger Nimier ne disait-il pas que Guérin vaut par "ce qu’il a d’âcre et d’insatisfait" ? "Probable qu’elle ne voulait pas d’enfants, elle, parce qu’elle est rentrée peu après en clinique et qu’elle a fait une fausse couche... C’est commode, pour ces gens-là ! Quand ils ont des ennuis de ce genre, ils trouvent toujours quelqu’un pour les aider et tout se passe bien. Avec de l’argent et des relations, on n’est pas en peine. Pas de danger qu’on la poursuive, elle, Madame Sorbois, pour s’être fait avorter. Aux yeux du monde, sa petite opération a été tout ce qu’il y a de régulier... Et moi, me voilà en prison parce que cette mijaurée a voulu se venger de moi ! Elle savait pourtant bien que j’avais rien fait pour faire passer mon gosse". C’est ainsi que dans La Peau dure, Raymond Guérin fait s’exprimer le personnage de Clara, une "bonne" parisienne condamnée pour avortement sur une dénonciation de sa patronne. Dans ce texte d’abord publié en 1948, il parvient à restituer le monologue intérieur de trois soeurs. La Peau dure, c’est le récit de trois destins de femmes, issues d’un milieu pauvre, confrontées à la nécessité de survivre dans la France des années 1940-50. Ainsi, dans ces trois récits rédigés à la première personne, observateur attentif des humiliations, des faiblesses, des bassesses aussi d’une humanité placée devant les nécessités ordinaires de la survie, fait-il parler les douleurs des sans voix, celles qui, constamment, hésitent entre la révolte et l’acceptation d’une destinée socialement construite. Et dans son écriture, passe le souffle d’une désespérance, d’un pessimisme absolu, soutenus par une exigence de justice sociale. De lui, il faut lire L’Apprenti, longue confession d’un garçon d’hôtel onaniste poussant jusqu’à l’extrême un parti pris de lucidité ; parti pris en même temps du sordide, et conduisant à la destruction de tout langage proprement littéraire au profit du langage de la vie. De lui, il faut lire aussi, Parmi tant d’autres feux... Sept cent quatre vingt onze pages, et pourtant, celui que j’ai préféré ; Monsieur Hermès, le héros de L’apprenti, se retrouve à vingt-trois ans dans la déprimante atmosphère de Portville (en laquelle il est aisé de reconnaître Bordeaux). Cherchant à échapper à la tyrannie mesquine de ses parents, il se mêle à l’ancienne bande de ses amis d’enfance, participe à leurs jeux, fonde une revue littéraire qui échoue et passe à côté de l’amour que lui voue en secret Delphine. Introduit chez les Poujastruc, il goûte le confort, la sérénité et l’apparente sagesse d’une famille bourgeoise, épouse Caroline de Poujastruc, lui révèle l’amour sensuel, devient veuf. A la fois malheureux et soulagé, il se lance dans les affaires, écrit un roman et prend pour maîtresse la femme de son associé. Puis, lassé, il rompt au moment où son roman est accepté par un éditeur, gagne Paris où il retrouve, huit ans après l’avoir quittée, Delphine. Tous deux comprennent enfin qu’ils s’aiment...

Corinne Amar