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Lettres choisies,
Raymond Guérin

 

Page manuscrite du journal de captivité {Le Temps de la sottise}

Raymond Guérin.
Page manuscrite du journal de captivité Le Temps de la sottise.
© Berg International

Extraits de Parmi tant d’autres feux... , deuxième partie (Gallimard, L’Imaginaire, 1983 pp. 280-282 et 282-283).
[Correspondance de Caroline et de Monsieur Hermès]

Monsieur Hermès à Caroline Poujastruc

Aussitôt,
Ma bien-aimée, vite, vite, à peine en bas du train, je vous écris. Je suis fou, je suis fou ! Votre parfum est encore sur moi, vous êtes là ma fiancée, et je vous aime ! Oh comme je me sens plus à l’aise devant cette lettre ! Comme j’ai été gauche cet après-midi ! Mais il y avait une telle tempête en moi que je ne savais m ’ exprimer. Et puis aussi une sorte de stupeur, une extase inexprimable. Jamais Caroline, jamais une femme n’avait levé vers moi un front aussi clair et des yeux aussi confiants. Jamais personne ne me fit pareil cadeau. C’était trop beau. J’étais à la fois transporté et paralysé. Je n’osais espérer ce bonheur. Et ce bonheur est venu pourtant. Vous, Caroline, vous m’avez donné votre foi et votre amour. Soyez bénie entre toutes les femmes ! (...)

Caroline à Monsieur Hermès

Si vous saviez comme je vous rapporte de jolies choses, si pleines si belles, si parfumées ! Je viens des processions de la Fête-Dieu et j’ai encore sur moi un peu des lys, de l’encens et de cette odeur sucrée de l’herbe qu’on froisse en marchant le soir. (...)
Et vous avez été inquiet, peut-être mon chéri, de n’avoir pas de lettre aujourd’hui. J’aurais tant voulu pouvoir vous écrire hier soir ! Je n’ai pas pu. J’étais encore trop secouée par tout ce que vous m’avez dit, par tout ce que j’ai compris, par cette flamme qui nous a dévorés. J’étais heureuse mais lasse aussi comme si pendant des heures, des heures, j’avais ramassé des fleurs à brassées dans un jardin immense. Vous alliez vite, vite, vite, vous m’entraîniez dans une course fleurie et quand je me suis retrouvée seule au bout de l’allée, il a fallu que je m’arrête un moment, que je laisse mes pensées se dissoudre et que j’appuie un peu mon front au mur. J’étais lasse, lasse...


Correspondance inédite entre Raymond Guérin et Henri Calet
(avec l’aimable autorisation de reproduction de Jean-Pierre Baril)

Lettre de Guérin à Calet

Bordeaux, le 27 juin 1939.

Mon cher ami, que devenez-vous dans ce monde plein d’épouvantails et de miroirs à alouettes ? Dans votre dernière lettre, que j’ai laissée plus de trois mois sans réponse vous me parliez d’un manuscrit de roman que vous deviez faire lire à Jean Paulhan. Qu’en est-il advenu ? Paraîtra-t-il cet hiver ? De quoi et de qui y est-il question ? Quel en est le titre ? Je regrette d’être, à cause de l’éloignement, si mal tenu au courant de vos travaux. Il y a en effet chez vous un tel besoin de l’essentiel que l’on peut-être assuré, en dépit de l’ânonnement actuel, de votre importance dans les lettres.
Maintenant que (mis à part les aristocratiques sévices exercés par les soudards français sur les réfugiés espagnols, mis à part aussi les exécutions moyenâgeuses ordonnées par la peur d’un vainqueur aux nuits troublées) maintenant dis-je, que cette malheureuse guerre espagnole s’est officiellement arrêtée, je suis un peu plus libre pour vous parler. Bien sûr, vous avez été bouleversé et je vous comprends : vous savez que nous sommes du même côté. Mais enfin, comment pouvez-vous être à ce point déçu ? Attendiez-vous donc autre chose ? Allez, le tort de la plupart de nos contemporains, et le vôtre ici, en particulier, est de juger tout sous le signe de l’instant. On s’enthousiasme, on se désespère (et donc on se leurre) avant d’avoir seulement réfléchi aux conséquences de l’acte dans le plus prochain futur. On ne voit que l’immédiat !
Or, il était évident dès 1936, dès le début de la guerre espagnole, qu’en raison du caractère de la lutte, des partis et des intérêts en jeu, il ne sortirait de ce chapeau qu’un lapin à trois pattes. J’admets que les trahisons furent navrantes tant de la part de l’extérieur que de la part de l’intérieur. Mais ne croyez pas que grand chose eût été changé si les gauches l’avaient emporté. Il y aurait eu les mêmes 1 500 000 morts ! Les mêmes crimes, les mêmes haines ! (...) Écrivez-moi : vous me ferez plaisir. À vous de tout coeur. Raymond Guérin


Lettre de Calet à Guérin

Le 25 janvier 40.
Cher ami,

Je ne me pardonne pas de ne pas vous avoir répondu plus tôt. Mais, depuis votre lettre, j’ai été diversement occupé. Nous avons déménagé et voici notre nouvelle adresse :

26, rue de la Sablière
14e

Et puis, j’ai passé devant une Commission de Réforme qui m’a pris " bon pour le service " et " motorisé ". Je ne pense pas être appelé avant un mois, six semaines. Dernièrement, j’ai fait connaissance avec votre ami Jean El Khalidy. Il m’a paru bien sympathique, très sensible, aimable. Nous nous reverrons bientôt. La première impression, qu’on dit être la bonne, a été excellente. Il m’a remis la Confession. J’en suis aux premières pages.
Pour ce qui est de Fièvre des Polders, votre franchise me plaît. Je tendrais à penser comme vous si je ne me sentais pas attaché à cette dernière ?uvre - je voudrais dire : charnellement. Et comment ainsi en juger justement ? Par ailleurs, j’accepte bien qu’on prenne le " roman " pour un genre inférieur et je vous accorde que je n’ai voulu faire qu’un " roman ". Mais se peut-il vraiment qu’un auteur ne soit pas partout derrière ses pages, derrière ses mots, même dans un " roman " où, semble-t-il, il ne doit pas intervenir ? Son tourment aussi et son rêve ?
Je vous serre les mains, mon cher ami, et vous promet pour bientôt une plus longue lettre.

À vous.
C.


Lettre de Guérin à Calet

Montcaret le 29. 12. 43.

Je suis enfin libre, Mon cher Ami, après quarante deux mois de réclusion dans les barbelés. Comment cela s’est fait ? Je n’en sais rien encore. Des nombreuses démarches qui avaient été tentées, depuis des années, une a dû finalement réussir. Jamais je ne saurai assez remercier ceux de mes amis qui, en l’occurrence, m’ont rendu à la vie. Je me repose actuellement de mes fatigues à la campagne avant de me mettre au dépouillement et à la mise en ?uvre de ces 4 000 pages que j’ai noircies durant ma captivité. Mais déjà, dans la paix de ce village, j’accorde chaque jour quelques heures à la correction et à la révision de Quand vient la fin qu’on doit rééditer.
J’ai pu en effet séjourner quelques jours à Paris lors de mon retour de captivité. J’y ai été accueilli et fêté comme je n’osais l’espérer. Tout le monde a vraiment été merveilleux avec moi. De Paulhan à Arland, de Grenier à Sartre, de Camus à Audisio, sans compter une infinité d’autres et sans oublier toute la tribu des Gallimard. J’ai aussi eu l’occasion de parler de vous et c’est surtout pour cela que je vous écris. Je me suis indigné de l’oubli dans lequel on vous laissait. J’ai rendu le souvenir de votre ?uvre à tous ces gens. J’en ai marqué l’importance. Et j’ai obtenu qu’on veuille bien considérer qu’on était effectivement quelque peu injuste avec vous dans le monde des Lettres. Je sais votre effacement et votre pudeur. Mais je sais aussi ce qu’il en est pour un écrivain de poursuivre, loin de tous, une route solitaire sans jamais entendre un mot d’encouragement, sans un de ces signes fraternels qui l’assurent qu’on songe à lui et qu’il faut continuer avec confiance. (...)
Votre ami.
R. Guérin


Lettre de Calet à Guérin

Reçue : 13. 1. 44.
Répondu : 27. 1. 44.

Le 9. 1. 44.

Mon cher ami,

J’attendais de vos nouvelles et commençais à être inquiet. Votre bonne lettre est venue enfin m’annonçant votre libération. J’imagine et je partage votre joie de ce retour à la vie. Et j’aimerais vous rencontrer, vous serrer la main (ne passerez-vous pas dans la région ?).
Content de savoir que vous avez sauvé vos manuscrits, et que vous vous remettez déjà à la tâche. Mais, il faudrait pouvoir parler de tout cela. Comme vous le demandez, je vous envoie Le Bouquet. J’espère qu’il vous parviendra. Dites-moi ce que vous en pensez. Et, si vous allez à Paris, remettez-le, je vous prie, à Jean Paulhan. Et laissez-le lui en dépôt jusqu’à mon retour.
L’indifférence des Suisses, ne m’a pas trop affecté. Mon propos était surtout de mettre le livre en lieu sûr. Je ne veux pas dire que le Prix ne m’aurait pas fait plaisir. Il m’aurait rendu ma liberté perdue. Tant pis. Quant à l’indifférence des autres, elle me touche, il est vrai, davantage. Vous avez raison de dire que la route est longue et dure sans un signe d’amitié. Mais, j’en ai pris mon parti le jour où j’ai décidé de ne plus rien publier avant la fin de la guerre (et surtout pas à la N.R.F.).
Pour ces raisons, votre opinion, celle de Jean Paulhan me seraient d’un grand secours au milieu de cette pénombre qui est la couleur de ma vie présente. Écrivez-moi.
Marthe et moi vous adressons à tous deux nos plus fidèles pensées. Calet

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