Fondation d'entreprise LA POSTE

Recherche

 

Entretien avec Laetitia Bianchi et Raphaël Meltz. Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Couverture du livre R de réel.

Laetitia Bianchi et Raphaël Meltz, responsables de la revue R de réel, ont conçu et réalisé la collection textes/images "on se demande comment de tels livres arrivent entre les mains du public", publiée aux éditions Verticales.

En janvier 2000, vous avez lancé R de réel. Comment vous est venue l’idée de créer cette revue généraliste et alphabétique ?

Laetitia Bianchi et Raphaël Meltz : On a tout simplement créé la revue qu’on aurait aimé lire, puisqu’elle n’existait pas... Dans l’édition, tout nous semblait trop cantonné. Chacun son genre et chacun son siècle. On a toujours l’impression qu’il faut choisir un camp et s’y tenir en obéissant à ses codes : les poètes avec les poètes, les historiens avec les historiens, les fanzines de bande dessinée avec les fanzines de bande dessinée... R de réel est né en réaction à cet état de fait. On était nous-mêmes lecteurs de tout, et on ne voyait pas pourquoi on ne pouvait pas tout avoir : à la fois des gravures et de la bande dessinée, des articles rigoureux et des jeux, des auteurs classiques et des inconnus du XXIe siècle... D’où le sous-titre "revue généraliste". Nous avons créé R de réel pour dire qu’on pouvait raisonner sans croire aux hiérarchies, tant temporelles que de genres. L’alphabet étant une métaphore formelle de nos principes : mise à plat du réel et absence de hiérarchie. Mais ce n’est pas là l’unique raison, puisqu’il existait déjà des revues généralistes qui abordaient quelques sujets et époques variées... R de réel a aussi voulu rompre avec le côté universitaire des revues. On est des lecteurs de ces revues, donc le mot "universitaire" n’est pas une critique. C’est juste une question de choix : éditer des textes, aussi intéressants soient-ils, ne nous suffit pas - beaucoup de maisons d’éditions l’ont fait, le font et le feront avec pertinence. Notre plaisir à nous est plutôt dans l’idée de concevoir une aventure éditoriale de A à Z : en choisissant des textes, mais aussi en modifiant les cadres traditionnels de lecture, en changeant les habitudes de mise en page. Bref, on a voulu créer avec R de réel un tout où les recherches graphiques et les contraintes formelles soient indissociables du contenu de la revue.

Parlez-nous de son fonctionnement, du choix des sujets abordés...

L.B. et R.M. : La contrainte alphabétique stimule toujours la curiosité, tout en laissant une grande marge de man ?uvre quant au choix des sujets - puisqu’il y a suffisamment de mots par lettre. À chaque lettre, contrairement à ce que pourrait faire croire la proximité avec le dictionnaire, R de réel n’est pas exhaustif, ni objectif. R de réel se présente volontairement comme un cabinet de curiosités littéraires et visuelles : on parle de la télé et de Montaigne, de poésie japonaise du XIe siècle et de sociologie, du foot et de Rabelais, du syndrome de Stockholm et du syndrome de Stendhal, de l’Utopie de More et des textes virtuels à l’ère informatique... C’est ce mélange qui en fait sa spécificité. Mais ce désordre apparent est ordonné. Le titre est le nom du plus grand des ensembles mathématiques : R, celui qui englobe l’imaginaire, le relatif et le rationnel, ensembles qui portent aussi chacun le nom d’une lettre (Q, Z, C) et qui donnent leur nom aux parties de la revue. Q, partie Savoir : 2 ou 3 longs articles, sur un thème. Il y a dans R de réel un réel esprit de vulgarisation, un petit côté Bouvard et Pécuchet. À ce titre, un des principes de la revue est l’absence de jargon dans les longs articles de la partie Savoir : ils doivent pouvoir être lus par un non-spécialiste. Inversement, ils doivent apprendre des choses à quelqu’un qui connaît le sujet abordé, du fait de l’originalité de leurs sources et de leur approche engagée : R de réel n’est en aucun cas une encyclopédie proposant des survols "objectifs". Le but des textes de fond de la revue est d’atteindre un équilibre entre la vulgarisation et l’érudition. R, partie Dictionnaire : des textes courts, des citations, ou des textes rares anciens. Z, partie Critique : des entretiens, des critiques. C, partie Imaginaire : des rubriques qui reviennent de volume en volume, à auteur tournant (écrivain ou dessinateur), comme Sept visiteurs par an (la salle la moins visitée d’un musée célèbre), l’Interview imaginaire (ont été interviewés Colbert, Sid Vicious, Lewis Caroll, Marcel Duchamp, le marquis de Sade...), le Voyage imaginaire, les Jeux du Moyen Âge (26 jeux évoqués par Rabelais dans Gargantua, dont on invente les règles). Ces rubriques ont la particularité de faire appel à des auteurs tournants, et de pouvoir être traitées en texte ou en images. Depuis le début, des thèmes transversaux, parfois cachés, tentaient de donner une cohérence à l’ensemble qui aurait été, sinon, un rien disparate. Et depuis grosso modo la lettre N, on ajoute toujours deux ou trois contraintes, visuelles ou thématiques, à la contraintes alphabétique, afin de renforcer l’unité de chaque volume. Le volume O, troué en son centre, où toutes les images s’adaptent à ce rond central, en est un bon exemple ; tout comme le T, uniquement illustré de tampons, qui est aussi T de typographie : on a fait appel à un atelier de typographes pour qu’ils composent une page de la revue au plomb, et on a redessiné les numéros de pages. Le P n’était illustré que de photographies, et pour répondre à un article sur la ponctuation, fait appel à des poètes qui travaillent spécifiquement sur la ponctuation ; il y a aussi un palindrome par page... L’UVW est utopique et virtuel : pages blanches, choix de valises à emmener en Utopie, commentaires sur l’Utopie de Thomas More, etc. Et en ce qui concerne le fonctionnement matériel, la revue est une association. R de réel ne nourrit pas son homme. Lorsque nous l’avons créé, nous étions étudiants, et c’est grâce à des concours étudiants que nous avons financé l’impression des premiers numéros. Aujourd’hui, ce sont les (maigres) ventes, les ("gros") abonnements et une aide du CNL. Et bien sûr, tous les participants sont bénévoles. Quant au fonctionnement éditorial... Ce qui nous intéresse, c’est de croiser des univers très différents et de construire à partir de ceux-ci quelque chose de cohérent. Ce n’est pas un hasard s’il n’y a pas de comité de rédaction. Dans sa conception, notamment l’élaboration des sujets et de la maquette, R de réel reste une aventure très personnelle - à deux. On ne connaissait personne au volume A, presque entièrement écrit par nous sous divers pseudonymes. Peu à peu, des rencontres ont eu lieu... On a contacté Nicolas de Crécy pour un entretien au volume B. De fil en aiguille, un groupe de proches s’est construit, autour de dessinateurs (Killoffer, Laurent André, Rocco, Sergio Aquindo, Gerner...) et d’écrivains (Pierre Senges, Eric Chevillard...), voire de photographes (Laurence Demaison), dont les signatures reviennent souvent. Connu, pas connu, inconnu, maison d’édition truc ou muche, ça nous est totalement égal. Tant mieux si les uns sont exposés dans les plus grands musées et les autres totalement underground. C’est notre plus grand plaisir de faire se croiser Sei Shônagon et Mattt Konture, Pierre la Police et Philippe Favier... On se sent à l’opposé des revues qui donnent le CV de leurs collaborateurs en fin d’article. On publie par exemple des textes sur le théâtre de Jean-Louis Le Touzet (qui couvre le Tour de France pour Libération) parce qu’on trouve qu’il y avait un plaisir littéraire à lire ses articles perdus dans les pages Sport. Dans le dernier volume, on a publié des photographies de Jonathan Keller, un américain qui se photographie tous les jours depuis quelques années et met en ligne ses photos sur le Net... Par ailleurs, on espère ne jamais fonctionner comme un clan. On se force à renouveler les rencontres en continuant à s’intéresser à des gens nouveaux et d’univers différents. Et il y a beaucoup de gens dont on apprécie énormément le travail et qu’on n’a pas eu l’occasion de publier, au hasard Thomas Ott,... Quant aux domaines non couverts par R de réel qui auraient pu l’être au hasard des lettres, notamment la musique, le cinéma, l’anthropologie, eh bien... ce sera pour une autre aventure !

R de réel s’arrêtera avec la lettre Z...

L.B. et R.M. : R de réel a annoncé dès le volume A sa mort à la lettre Z, qui sortira à l’automne 2004, près de cinq ans après le premier numéro. Il y aura un enterrement en bonne et due forme de l’alphabet. Bien sûr, quand on faisait le A, la question était plutôt de savoir si on arriverait à faire le B... puis le C... L’alphabet a failli s’arrêter bien avant le Z, mais paradoxalement, l’idée de ce but à atteindre nous a aidé à continuer. Maintenant qu’on est tout proches de la fin, beaucoup de gens nous disent " alors, vous recommencez ? " Mais non ! Pourquoi recommencer ? Les livres aussi ont leur vie. R de réel a connu l’enfance du A au F, la jeunesse à partir du G, la maturité à partir du O et le P... et la mort naturelle au Z arrive à point. Continuer, ça reviendrait à tourner en rond dans notre maquette carrée. On ne pourrait pas continuer à inventer des choses dans des cadres formels identiques, les quatre parties, les normes typographiques qu’on s’est imposé, tout ça... Il est temps d’essayer de nouvelles choses, reste à savoir lesquelles. On a plusieurs projets concurrents qui se battent dans notre tête, mais l’un d’entre eux va bien finir par gagner. Peut-être l’almanach W, sur www.doublev.net ; peut-être le magnat Bobby Zomme ; peut-être un projet de presse ; peut-être un peu tout cela. Dans tous les cas, il s’agira encore de contraintes aberrantes, de mélanges grotesques et de graphisme étonnant. Les curieux se renseigneront sagement auprès de R de réel (www.rdereel.org) et/ou s’inscriront à sa liste de diffusion qui tiendra au courant en temps et en heure de sa succession.

Dans cette revue le lien entre le texte et l’image est fondamental. Vous mêlez textes, illustrations anciennes et dessins contemporains, notamment ceux de Nicolas de Crécy... Est-ce ce souci de mise en correspondance du texte et de l’image qui vous a amené à proposer une nouvelle collection aux éditions Verticales ?

L.B. et R.M. : C’est en effet fondamental, et, comme on l’a dit, c’est une des raisons qui nous a poussé à créer R de réel. Bien sûr on conçoit que le fond et la forme puissent être séparés : il y a des tas de très bons textes mal mis en page et de beaux magazines qui manquent de fond. Mais pour notre part, ce qui nous intéresse est de rendre le fond et la forme indissociables. On se sent à ce titre proche des dadaïstes, du constructivisme russe, mais aussi des sommes encyclopédiques du Moyen âge, bref de formes où l’on ne peut pas dissocier l’image du texte puisque la typographie ou l’enluminure sont partie prenante du texte. Tout cela découlant du fait qu’on ne considère pas le texte comme un média intellectuellement supérieur à l’image. Dans un monde où on est entouré de photographies et d’images télévisées, paradoxalement, la méfiance envers l’image reste très ancrée dans les mentalités. Il y a beaucoup de gens pour qui le texte est supérieur à l’image, comme si l’écriture était forcément du côté de la pensée, et l’image forcément du côté de l’apparence... Sauf l’image ancienne, qui, elle, est respectée en tant qu’ ?uvre d’art, quelquefois par facilité : en gros, dès que c’est vieux, c’est bien, suivant la vieille rengaine du " tout fout le camp ". On préfère affirmer nos goûts, dans les écrivains comme dans les peintres et dessinateurs passés. Ce n’est pas parce que c’est dans le Lagarde et Michard ou au Louvre que ça nous plaît ; inversement, ce n’est pas parce que c’est contemporain ou dessiné à l’ordinateur que ce n’est pas de l’art. D’où la juxtaposition d’une iconographie ancienne et dessins contemporains : pour montrer que c’est la même chose, qu’il y a autant de génie et de travail de précision dans un Pisanello ou un Bruegel que dans un De Crécy, Killoffer, Thomas Ott, etc. Les dessinateurs, graveurs ou photographes à qui on fait appel sont pour nous sur un pied d’égalité absolue avec les écrivains, et non de simples illustrateurs. Ce n’est pas de l’image décorative. Ce n’est pas par hasard qu’on se sent proches de certaines maisons d’éditions de " bande dessinée indépendante " (l’Association, au premier chef), qui ont réhabilité le statut artistique de la bande dessinée. La collection dont on s’occupe chez Verticales (intitulée " on se demande comment de tels livres arrivent entre les mains du public ") se situe exactement dans la même réflexion : il y a les lecteurs d’images qui lisent du Killoffer, il y a les lecteurs de texte qui lisent du Pierre Senges. La rencontre des deux n’a quasiment jamais lieu... Quant à Nicolas de Crécy, déjà largement reconnu pour son travail d’auteur de bande dessinée, quel éditeur aurait voulu considérer que ses textes pouvaient avoir autant d’intérêt que ses images ? Nous sommes partis d’un simple constat : le livre d’art est moribond. Si l’on croise le nom d’un dessinateur et celui d’un écrivain côte à côte, c’est bien souvent que l’un des deux est mort : essai d’un écrivain sur l’ ?uvre d’un peintre, dessins illustrant un classique de la littérature, etc. Lorsque les éditions Verticales nous ont proposé de nous occuper d’une collection mêlant textes et images, nous avons accepté à la condition de gérer la fabrication des ouvrages de A à Z. Habituellement, un directeur de collection choisit les auteurs, donne des indications, et laisse graphistes, maquettistes et commerciaux s’occuper de la mise en musique. Nous voulions pouvoir expérimenter des formes originales, en termes de couverture (un rectangle découpé qui laisse apparaître un fragment d’image), de pages de titre (une suite de phrases jusqu’au titre), de pages de fin (des images qui ne trouvaient pas leur place dans le livre, à la manière des scènes coupées d’un film), de déroulé de la lecture (des images pleine page présentées en séries de longueurs variables pour rendre possible une réelle "lecture" des images, alternées avec des pages de texte, pour éviter un face-à-face stérile) et bien sûr de quatrième de couverture (à la place des sempiternelles louanges, une variation sur le titre de la collection qui laisse un lecteur mécontent se plaindre, et les auteurs lui répondre). Un livre " imprimé à... " avec le " copyright " et le numéro d’impression... les éditeurs laissent souvent les imprimeurs rajouter ces mentions à la va-vite, comme si c’était accessoire, puis s’esclaffent devant les colophons dans les musées. Pour nous, un livre se construit de la première à la dernière page. Il n’y a pas (quand bien même il s’agirait uniquement de texte) à balancer son texte en Garamond corps 13 interligne 14 pour que s’exprime la grande littérature - ceux qui pensent qu’une trop grande qualité d’édition étouffe le texte peuvent-ils expliquer dans ce cas pourquoi ils décident de justifier leurs textes ? pourquoi ils choisissent telle police de caractères ? pourquoi ils sautent des pages à la fin des chapitres ? Il y a dans l’édition actuelle une immense part d’habitudes éditoriales (il faut faire comme ça parce que, c’est toujours comme ça, le lecteur attend ça, etc.) qui n’ont plus le moindre fondement, sorte de mélange indigeste entre les traditions des débuts, les inventions de l’édition populaire de la fin du XIXe siècle, les découvertes graphiques de l’après-guerre, les nouvelles possibilités dues à un outil informatique souvent mal maîtrisé... En ce qui nous concerne, nous ne nous sentons pas " éditeurs " au sens habituel du mot, au sens de découvreurs, de passeurs : l’objet de cette collection n’est pas d’accueillir tous les projets intéressants qui nous tomberont sur le nez, mais d’être un lieu de réflexion appliqué sur le livre.


Couverture du livre Géométrie dans la poussière de Pierre Senges.

Dans la même collection textes / images "on se demande comment de tels livres arrivent entre les mains du public", aux Éditions Verticales, :

Géométrie dans la poussière, de Pierre Senges (texte) & Killoffer (images) Construite sur le principe des Lettres persanes, la nouvelle de Pierre Senges se compose des notes d ?un Bédouin découvrant la ville ? notes à l ?attention d ?un ami avec qui il a le projet de bâtir une cité dans le désert. Il cherche des explications aux culs-de-sac, s ?étonne de la présence des pigeons, ébauche une science des foules... Killoffer superpose dans ses planches en noir et blanc des mouvements de foule, des visages statiques et citadins. Le dessin se fait peinture par la richesse de la texture et le foisonnement des détails. Des visions "expressionnistes" d ?une certaine géométrie dans la ville.

Abonnez vous à notre Lettre d’information,
FloriLettres

Chaque mois, recevez gratuitement la revue culturelle de la Fondation La Poste consacrée à l’actualité littéraire et au patrimoine de la correspondance.
Pour s’inscrire, cliquez ici
Le lien "s’abonner" est obsolète. > s'abonner

A la une

Le Prix « Envoyé par La Poste » 2016 remis à Thierry Froger

30 août 2016 - Thierry Froger remporte le Prix « Envoyé par La Poste » pour son livre Sauve qui peut (la révolution),lire la suite

Les actions

Les actions de la Fondation La Poste 2015

La Fondation La Poste qui se veut à la fois culturelle et sociale a pour objet de soutenir l’expression écrite - dans la mesure où s’y incarnent les valeurs communes au Groupe La Poste - et en particulier la confiance, la solidarité, la proximité et l’innovation. Ainsi, elle encourage plus précisément avec un souci de la qualité et avec éclectisme : l’écriture épistolaire, l’écriture vivante et novatrice, l’accès à l’écriture sous ses diverses formes… lire la suite

R de réel en ligne www.doublev.net