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"Lettere amorose" de Raimund Hoghe. Portrait, par Corinne Amar

édition du 27 mai 2004

Couverture du livre l’ange inachevé

"Jeter son corps dans la bataille", a écrit Pier Pasolini. Ce sont ces mots qui m’ont inspiré à monter sur la scène. Mes autres sujets d’inspiration sont la réalité qui m’entoure , le temps dans lequel je vis, ma mémoire de l’histoire, les gens, les images, les sensations, la puissance et la beauté de la musique ainsi que la confrontation avec le corps - qui dans mon cas, ne répond pas aux idéaux conventionnels de beauté Voir sur la scène des corps qui s’éloignent de la norme est important - non seulement du point de vue de l’histoire, mais aussi du point de vue de l’évolution actuelle qui tend à rabaisser le statut de l’homme à celui d’artefacts ou d’objets design. Et quant au succès : il importe avant tout d’être capable de travailler et de poursuivre son propre chemin - avec ou sans succès. Je fais simplement ce que j’ai à faire. Raimund Hoghe

Les Rencontres chorégraphiques internationales de Seine Saint-Denis (5 - 28 mai 2004) présentaient un spectacle de Raimund Hoghe. En un solo prenant, singulier de 140 minutes, à la fois danse, théâtre, rituel, monologue - actif comme un bouillonnement intérieur, lent comme un jardin de pierres zen - Hoghe faisait appel à la lettre d’amour, à partir des Lettere Amorose de Claudio Monteverdi. Comment présenter l’ ?uvre, sans présenter l’homme - né à Wupertal, en Allemagne, ancien dramaturge de Pina Bausch - comment nommer ce que fait Raimund Hoghe sur scène, sans parler de sa particularité ; son corps petit et sa bosse ? Ce corps qu’il expose, au fur et à mesure de ses spectacles, à la nudité, à la lumière et aux regards, sans autre protection que la mise en scène ; voix silencieuse, corps parlant qui se confronte aux images du souvenir d’enfance, de l’Histoire aussi, de la mémoire encore, celle de l’Allemagne, celle de l’ombre, celle des non-dits, des oublis. " Tout s’articule autour de ce corps, de cette malformation, cette anamorphose, cette bosse qui lui dévie le dos. C’est avec ce corps que la vie lui inflige que Raimund Hoghe se déplace, qu’il aime, qu’il se souvient, qu’il pense, qu’il danse ", écrit à propos de lui et de son travail, Marie-Florence Ehret, dans un ouvrage qu’elle lui consacre : "Raimund est un enfant. Il croit les paroles de la mère : Il y a pire qu’un dos comme ça ! Il y a la guerre. Il y a pire que la guerre, il y a ça, cette guerre-là. Ca n’a pas de nom. Ça gomme les noms, ça détruit les corps, ça efface les traces. Désormais la guerre est finie. C’est l’oubli dans le miracle économique. Dans la cuisine où grandit - trop peu il est vrai - l’enfant, sont étalés des patrons de couture, des tissus, des magazines féminins. Il y a la s ?ur, il y a la mère, il y a l’enfant. Parfois, il y a aussi la voisine. Il y a la musique, la danse, les vedettes de cinéma, la chanson. Il y a les "douceurs", les sucreries, les fêtes, les jeux. L’enfant ne grandit pas. Il regarde la mère rêver. Il dévore le monde des yeux. De là où il est, il voit tout. Dans les yeux de la mère, il voit tout. La mère veille. L’enfant de l’amour ne peut échouer. Il y a pire qu’un dos comme ça !" (Vu de dos, page 46).

Il est trop petit pour son âge, disent les gens. Trop délicat, trop faible. Et puis il y a quelque chose que l’on voit à peine : une légère inclinaison de la colonne vertébrale, une courbe à peine perceptible qui leur fait peur. Elle est de plus en plus prononcée, elle s’accentue, sans qu’ils puissent l’enrayer. Il n’y a pas grand chose à faire, disent les médecins, ils prescrivent des massages, de la gymnastique et, une fois par an, une cure au bord de la mer. C’est bon pour les bronches de l’enfant et cela lui permet de respirer plus facilement. Quand il était plus jeune encore, la mère lui avait confectionné un costume marin. Ils allaient au cinéma voir des films à la mode qui les emportaient très loin, dans le Sud, au soleil et au bord de la mer. Le programme changeait le vendredi et le mardi. La mer était toujours aussi bleue que le ciel.

(Texte de R. Hoghe, cité par M.F. Ehret, dans Vu de dos, page 47). L’enfant de l’amour (il naît d’une liaison de sa mère avec un homme plus jeune qu’elle, qui la quittera pour épouser une jeune femme) ne peut échouer. Hoghe commence sa carrière en faisant des chroniques pour le journal allemand Die Zeit. De 1980 à 1990, il est le dramaturge de Pina Bausch. A partir de là, il commence à écrire ses propres pièces de théâtre. C’est en 1994, qu’il monte en personne sur la scène. Lettere amorose est son quatrième solo. A l’aide de morceaux de musique (Cathy Berberian, Jacques Brel, Dalida, Judy Garland, Sophia Loren, Melina Mercouri...), d’objets propres à chaque saynète ; un vase, son eau, des chrysanthèmes blancs, des socques japonaises, un jardin zen miniature avec sa pierre et son rateau et ses sillons tracés, un jeu de piques de bambou, des draps blancs, des éclairages de bougies, des lettres tirées de ses poches, lues à voix haute, quelque chose est crée, là. Qui parle d’amour et de mort, de la chute du rêve de l’enfance, de la douleur de grandir, de la beauté, envers et contre tout, malgré la laideur, du tragique de l’existence et pourtant, de la grâce d’exister. Raimund Hoghe établit des liens, un rituel, esquisse un contexte, nous emmène dans son monde. A l’aide de ses doigts, de ses mains, il écrit dans l’espace, sur le sol, comme les enfants le font sur la plage. Ils s’enthousiasment, font un château, laissent une trace, un signe de leur présence, qui sera effacé par la vague. Il compose sa pièce, à la fois théâtre et show, danse et music-hall. "Cette intersection est importante. Hoghe n’est pas un acteur, mais il monte sur scène. Il n’est pas chorégraphe, mais il écrit son propre mouvement. Il n’est pas écrivain, mais il lit ses propres textes. Hoghe est avant tout un maître de cérémonie.", dit de lui, Johan Reyniers, directeur artistique du Kaaitheater de Bruxelles, où Hoghe s’est produit, en 1995, dans le cadre du festival Klapstuk (L’ange inachevé, "Le maître de cérémonie", page 111). Dans un entretien qu’il accorde à Gilles Amalvi pour les Rencontres, à propos de son rapport à l’espace, au rêve, à la réalité proche toujours, à la lettre lue à voix haute, Raimund Hoghe nous dit : J’essaie de créer un espace de mémoire, un espace où les gens peuvent se souvenir de leurs rêves, un espace également proche de la réalité. Les lettres qui sont présentées dans ce spectacle par exemple, ce sont de vraies lettres, non des fictions. Dans cette performance, je ne dis pas je, ce n’est pas moi qui parle : il y a une lettre que mon père a écrite à ma mère lorsque j’étais enfant. Mais le public ne sait pas forcément que cette lettre appartient à mon intimité. C’est juste la lettre d’un homme à une femme. Mon prénom apparaît seulement une fois dans la lettre, et les gens peuvent penser que c’est une fiction, parce que la lettre es terrible. Les autres lettres pourraient également être personnelles, mais ce sont les lettres de Turcs vivant en Allemagne, décrivant leur réalité, disant " Mon fils chéri ? ". Ce pourraient être des lettres de ma mère. Ce qui est réel, ce qui est fiction, tout cela n’est pas explicite ; cela crée cet espace de mémoire collectif (...).

Raimund Hoghe vit aujourd’hui à Düsseldorf, ses livres ont été traduits en plusieurs langues, et de nombreux pays d’Europe l’ont invité à présenter ses performances.

Corinne Amar