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Entretien avec Guy Leonetti. Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Couverture du livre Lettres de Diên Biên Phu de Guy Leonetti

Ancien auditeur de l’Institut de la Défense Nationale, Guy Leonetti est cadre supérieur à La Poste. Il a établi l’édition des Lettres de Diên Biên Phu

Pourquoi vous êtes-vous particulièrement intéressé à Diên Biên Phu ?

Guy Leonetti : J’aime beaucoup le Viêt-nam où je me suis rendu à diverses reprises notamment à Diên Biên Phu en septembre 2000. Depuis 1990, le pays s’est ouvert. Certains sites restent interdits ou soumis à autorisation mais il est possible de visiter Diên Biên Phu. Ce site a d’ailleurs été entièrement remanié par les Viêts qui, pour le cinquantenaire, ont fait des travaux considérables sur certains pitons. Il n’est plus dans son état d’origine. Le village qui comptait à l’époque quelques centaines d’habitants est aujourd’hui la capitale du pays Thaï. J’ai commencé à m’intéresser à l’Indochine et particulièrement à Diên Biên Phu, en 1964, à l’occasion du 10ème anniversaire de la bataille. A cette époque sortaient les premiers livres sur Diên Biên Phu.

Comment a débuté le projet d’éditer Les lettres de Diên Biên Phu ?

Guy Leonetti : Par une conversation avec Sylvie Pélissier-Rocard qui était à l’époque la déléguée générale de la Fondation La Poste. Elle cherchait un sujet pour les publications de 2004, et je lui ai suggéré l’idée consistant à honorer la mémoire des combattants de Diên Biên Phu. D’autant que nous travaillions par ailleurs à l’émission d’un timbre poste pour la commémoration du cinquantenaire de la bataille. Elle a trouvé l’idée intéressante, et immédiatement je me suis mis en rapport avec l’association nationale des combattants de Diên Biên Phu qui regroupe les derniers survivants de la bataille. Il y avait 15 000 combattants à Diên Biên Phu, aujourd’hui, il doit rester 1200 survivants et presque tous sont adhérents à cette association. L’idée de départ n’était pas de réécrire une histoire de la bataille car beaucoup d’ouvrages sont déjà parus sur le sujet. Cependant, pour la plupart, ce sont des ouvrages qui traitent uniquement des opérations militaires (du déclenchement de l’opération "Castor" en novembre 1953 au 7 mai 1954, date de la chute du camp retranch). Nous, notre optique a été de traiter l’ensemble de la séquence c’est-à-dire depuis novembre 1953 jusqu’au retour des prisonniers en septembre 1954. Il y a donc plusieurs séquences avant la bataille, la réoccupation de Diên Biên Phu en novembre 1953, l’attente avant que la bataille ne se déclenche, c’est-à-dire jusqu’au 13 mars, puis la période de la bataille proprement dite du 13 mars au 7 mai, et ensuite le terrible calvaire qu’ont connu les survivants de mai à septembre 1954 lorsqu’ils ont été faits prisonniers, et pour la grande majorité d’entre eux, entamé cette longue marche de 800 km. L’optique était de rendre compte de la vie quotidienne des combattants de Diên Biên Phu. Nombreux sont les ouvrages qui ont traité de la bataille et souvent avec la préoccupation de rechercher des responsabilités quant à la défaite. (Pourquoi avons-nous choisi de livrer bataille, pourquoi en sommes-nous arrivés à ce désastre alors que c’est nous qui avions choisi l’implantation du camp et que nous espérions grâce à cette bataille fixer le corps de bataille ennemi et surtout le détruire). Nous avons voulu parler de la bataille non pas à un niveau géostratégique mais au ras du sol, à travers le point de vue des combattants anonymes, de ceux qui étaient dans le camp retranché quasiment du début à la fin. A partir du moment où l’on choisi cette perspective, la meilleure solution est évidemment de recourir aux témoignages des derniers survivants ou des familles des disparus qui ont conservé des archives.

Comment avez-vous procédé pour rassembler ces témoignages inédits ?

Guy Leonetti : J’ai demandé au président de l’association nationale des anciens combattants de Diên Biên Phu, le Général de Biré et à son secrétaire, Michel Chanteux, les adresses de ceux qu’ils considéraient comme les gens à même de nous fournir des éléments d’information. La moyenne d’âge aujourd’hui est de 78 ans, le doyen des survivants est né, je crois, en 1905 et le benjamin en 1935. J’ai envoyé environ 200 lettres. J’ai donc rassemblé plusieurs mètres cube de documentation et notamment des lettres précieusement conservées par les familles (mères ou épouses).

Parlez-nous des documents, des lettres de ces hommes qui sont à 12 000 kilomètres des leurs...

Guy Leonetti : Les lettres s’inscrivent dans la période du 20 novembre 1953 au 28 mars 1954, date à laquelle l’aérodrome devient impraticable à Diên Biên Phu. Plus aucun courrier ne peut alors quitter la cuvette. Par contre, le courrier a continué à être parachuté jusqu’à la fin de la bataille, mais très peu de combattants ont conservé ces lettres dans la mesure où lorsqu’ils ont été faits prisonniers, les Viêts les ont fouillé et leur ont pris absolument tout ou presque. Il n’y a plus qu’un ou deux documents qui correspondent à des pièces que les combattants ont réussi à dissimuler aux fouilles des Viets. J’ai demandé aux gens de me communiquer les originaux. J’ai fait disparaître les parties les plus personnelles. L’intérêt des lettres est de donner le point de vue des combattants sur le terrain. Leurs auteurs pressentent la bataille. Par exemple, le lieutenant Bedaux qui a été tué dès le 11 mars, deux jours avant que la première offensive n’ait lieu, est emblématique de cette vision qui consistait à penser que cette fois-ci ils allaient enfin réussir à « casser » le corps de bataille viêt. Et en même temps, ils parlent de la façon dont le ravitaillement est opéré, de leurs problèmes quotidiens. L’ossature de base, ce sont les lettres, jusqu’au 28 mars, ensuite ce sont des récits qui ont été faits au lendemain de la bataille, soit pour l’autorité militaire, soit pour témoigner devant les familles, les amis. Il y a également des carnets de bord qui ont pu être conservés en captivité. Par exemple le journal de Jacques Sautereau qui était sous-officier au 6ème BPC, bataillon de parachutistes coloniaux, et qui au jour le jour tenait un petit carnet qu’il a réussi à conserver dans sa tenue, avec sa bague et sa montre. Lorsqu’il est mort d’épuisement le 10 juin 54, ses camarades ont récupéré ses affaires et les ont rapporté à sa fiancée, qui, pour la première fois depuis cinquante ans, a accepté que le journal soit publié. Malgré leur forte teneur émotionnelle, on voit à travers ces lettres que les combattants s’autocensuraient, ils déclaraient à leur famille que tout allait bien. Mais à propos de la vie quotidienne à Diên Biên Phu par exemple, la construction du camp retranché, l’alimentation, le moral qui était le leur, ça correspond à la réalité. Naturellement j’ai respecté la chronologie qui est le seul fil conducteur raisonnable. A travers cette succession de témoignages, on finit par avoir une vision globale de la complexité de la situation, et d’ailleurs les anciens combattants m’écrivent qu’ils ont appris des choses à la lecture du recueil, car étant donné leur position, ils avaient souvent une vison très « limitée » de la situation. Il y a une mention tout à fait spéciale dans les témoignages pour les médecins. Avant que la bataille ne se déclenche, l’activité n’est pas très élevée même s’il y a naturellement déjà des blessés et des morts, mais dès que les blessés étaient grièvement atteints, ils étaient évacués par avion sur Hanoï, de sorte que les médecins avaient le temps d’écrire fréquemment à leur famille, tel le médecin lieutenant Verdaguer. Ces lettres permettent de saisir sur le vif la vie quotidienne des combattants auxquels il convenait de donner la parole avant qu’il ne soit trop tard, avant que les derniers survivants ne disparaissent. Ils ont accepté facilement de livrer leur documents car ils savent qu’après eux plus personne ne pourra témoigner. On a fait ce livre pour les anciens combattants, pour les familles et aussi pour que les jeunes générations puissent connaître le courage et les souffrances endurées par ces soldats. Quant à l’iconographie, beaucoup de photos sont inédites, prises par des photographes amateurs et ont l’intérêt de l’authenticité. C’est à la fois vrai, émouvant et ce n’est pas trop compliqué malgré quelques témoignages à caractère plus militaire. Tous les récits sont inédits. C’est de la matière première brute écrite durant ou au lendemain de la bataille. Ce livre existe un peu grâce aux postiers, c’est grâce à eux qu ?on a pu récupérer le courrier, grâce à l’efficacité de la poste aux armées.

Avez-vous publié tous les documents que vous avez reçus ?

Guy Leonetti : Je n’ai pas tout publié mais à l’origine mon idée était de faire une chronique de la vie quotidienne à Diên Biên Phu des deux côtés de la bataille. J’avais donc demandé à l’ambassade de France à Hanoï qu’elle contacte les autorités vietnamiennes afin qu’elles acceptent de nous communiquer éventuellement des lettres, des documents, des photos. On aurait eu ainsi une vue de la bataille sous les deux angles, le côté du vainqueur et le côté du vaincu. La mémoire des vaincus occultent celle des vainqueurs. Cependant les autorités vietnamiennes ont refusé de travailler de concert avec nous pour rendre hommage aux combattants de Diên Biên Phu, quel que soit leur camp.

Pourquoi tant de volontaires se sont pressés dans cette bataille alors qu’elle semblait perdue d’avance ?

Guy Leonetti : A partir du moment où, le 28 mars, l’aéroport est devenu impraticable, il a fallu, afin que la garnison tienne, larguer constamment des renforts au-dessus du camp retranché. On a donc largué des parachutistes, puis quand il n’y a plus eu de réserve de ce côté là, le commandement en chef a choisi de faire appel à des volontaires qui n’étaient pas parachutistes. 709 volontaires exactement ont accepté d’être parachutés, ils n’avaient jamais sauté en parachute et qui plus est, la superficie du camp ne cessait de se réduire au fil des jours. La probabilité de tomber dans les lignes ennemies n’était pas mince. Aujourd’hui, dire qu’ils voulaient rester avec leurs copains, que perdu pour perdu, ils voulaient livrer la bataille de l’honneur, est un argument qui a un côté "panache", difficile peut-être à comprendre, mais qui est avéré. Quand on s’est rendu compte le 13 mars 1954 que le Viêt-minh avait créé la surprise stratégique en ayant d’une part de l’artillerie et d’autre part les moyens de ravitailler les assiégeants, il y a eu un débat : l’État major français avait le choix entre laisser mourir des gens sur place parce qu’il était hors de question qu’ils puissent repartir à pied, ou continuer à alimenter la garnison en essayant de prolonger sa survie de telle sorte qu’on se présente à la conférence de Genève dans de bonnes conditions. La deuxième option a été choisie et il est clair que pour beaucoup de survivants, c’est un choix plus que discutable. L’État major pensait que grâce à des bombardements massifs, nous empêcherions les Viêts d’amener du matériel et des troupes en nombre suffisant pour résister à cette garnison, ce qui était également l’avis des experts. Il ne faut pas perdre de vue qu’il y a énormément d’experts militaires et d’hommes politiques qui se sont rendus dans le camp entre janvier et mars. Aucun n’a dit que nous allions nous faire écraser par l’artillerie viêt. Le général Giap, qui commandait l’Armée Populaire du Viêt-nam a su tiré des leçons de sa défaite, un an auparavant, à Na San pour monter son opération à Diên Biên Phu. Il ne faut pas pour autant considérer que c’était perdu d’avance. Les deux premiers pitons dont il a pris possession le 13 et le 14 mars, deux jours après le déclenchement de la bataille, lui ont coûté des milliers de morts. Et à un moment donné, il a bien été obligé de ralentir et de changer de tactique. C’est-à-dire, d’encercler les Français en creusant des tranchées et de ne pas se livrer à des attaques frontales. On aurait pu rétablir la situation si on avait évité de perdre l’accès à l’aérodrome. Giap avait une arme terrible à ce moment là : on ne pouvait plus évacuer les blessés. Ils étaient parqués dans des antennes sous-dimensionnées. Mais ça n’a pas joué sur le moral, il y a eu une forme de contagion de l’héroïsme à Diên Biên Phu qui est assez surprenante. Pierre Shoendoerffer a raison quand il dit qu’il y a là un mystère. Ils se sont battu jusqu’au dernier pour l’honneur. De jeunes médecins opéraient des gestes chirurgicaux qu’ils n’avaient jamais fait auparavant et dans des conditions épouvantables. Diên Biên Phu a un côté Verdun sauf qu’à Verdun, les troupes étaient régulièrement relevées. Les combattants de Diên Biên Phu se battaient jour et nuit, étaient sous-alimentés, ce qui explique aussi la très forte mortalité durant la captivité.

Quant à la captivité...

Guy Leonetti : La captivité est un moment terrifiant. Après avoir combattu pendant 57 jours, les rescapés devenus prisonniers des Viêts partaient sans chaussure, sans nourriture pour une marche de 800 km. Sur 10 000 combattants capturés par les Viêts, dont 3 252 étaient blessés, 7 708 sont morts en captivité. Dans les camps viêts, ils étaient endoctrinés, démolis psychologiquement, et les soldats, pour la majorité, n’ont pas résisté. Parmi ceux qui ont été libérés, certains pensent que leur libération est due au fait que les Viêts considéraient qu’ils allaient être à leur retour de bons vecteurs pour diffuser l’idéologie communiste. Quand il y avait des blessés à gravité identique, toute une logique démocratique qui consistait à soigner les gens à la lumière de leur couleur de peau et de leur grade était mise en oeuvre. Les Maghrébins ou les Africains passaient avant les Français, les officiers passaient après les sous-officiers lesquels passaient après les soldats.

Et le sort des vietnamiens ?

Guy Leonetti : Les vietnamiens qui ont combattu auprès des français ont été immédiatement séparés au moment de la captivité, puis ont tous été exterminés. Les Viêts ont fait plusieurs blocs : les soldats français qui étaient eux-même séparés selon leur grade, les officiers, les sous-officiers et les hommes de troupes ; les soldats de l’empire, c’est-à-dire les colonies, africains, maghrébins, puis les vietnamiens considérés comme des traîtres. Il doit y avoir à peine une cinquantaine de survivants vietnamiens. Le drame de Diên Biên Phu est une succession d’erreurs. Il y a eu deux épisodes marquants durant la guerre d’Indochine, le désastre de Cao Bang en 1950 ; tout d’un coup l’aide chinoise s’est concrétisée et nous avons été obligés d’évacuer la partie la plus septentrionale du Vietnam, et Diên Biên Phu, qui a rendu célèbre Geneviève de Galard, convoyeuse de l’air chargée du rapatriement des blessés, (Le 28 mars 1950 : la piste d’aviation est bombardée par le Viêt-minh, le Dakota ne peut repartir. Geneviève de Galard est prisonnière du camp retranché et seule femme à partager le sort des 15 000 soldats enterrés dans la nasse de Diên Biên Phu). Avec Geneviève de Gallard, l’opinion française s’est tout d’un coup passionnée pour le sort des combattants de Diên Biên Phu. Mais très vite, l’oubli est retombé, d’abord la guerre d’Indochine était une sale guerre, puis les combattants qui étaient encore aptes physiquement, sont partis combattre en Algérie.

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