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Entretien avec Alain Degenne et Renaud Farella. Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Couverture du livre Lettres croisées d’Alain Degenne.

Comment a débuté ce travail collectif ?

Alain Degenne : Lettres croisées est dans la continuité d’un projet d’écriture qui a débuté l’an dernier (2002-2003) avec une classe de troisième. Nous avions imaginé le journal intime d’un soldat de la Grande Guerre sous forme d’un jeu de rôle en établissant de façon très précise l’identité de ce personnage. Chacune de ses caractéristiques (couleur des yeux, âge, taille, profession) et toutes les anecdotes de son journal intime qui se déroulaient sur 24 semaines (24 semaines pour 24 élèves) étaient déterminées par les élèves. Le projet s’est conclu par un livre relié, une exposition, des commémorations, des articles dans les journaux et un voyage à Verdun où nous avons eu l’occasion de présenter l’ouvrage au responsable du mémorial, Gérard Domange... Renaud Farella et moi-même avons décidé de continuer cette expérience tellement elle avait été une sorte d’état de grâce pour les élèves de troisième. En effet, durant les deux jours passés à Verdun, les élèves ont été fiers de pouvoir s’entretenir avec le responsable du mémorial qui a évoqué l’aspect historique de Verdun et l’intérêt pour les jeunes générations de travailler sur la mémoire... Au moment de la préparation du livre, ils ont fait de nombreuses rencontres et notamment, Monsieur Maurice Bonnard, Vice-Président à la Culture et au Patrimoine de la Communauté d’Agglomération. Grand collectionneur de cartes postales et auteur d’un ouvrage sur Villiers-le-bel où il a vécu toute son enfance, il leur a apporté de précieuses informations sur l’histoire locale. Par ailleurs, les élèves ont écrit, de leur propre initiative, quelques lettres à des personnes officielles pour présenter leur livre, en particulier à monsieur Mekachera, Secrétaire d’État aux anciens combattants qui leur a répondu chaleureusement. Ils sont dans un collège de ZEP qui n’a pas forcément très bonne réputation, à Villiers-le-bel, une ville de banlieue dont on parle peu. Avec ce projet, ils voyaient qu’on s’intéressait à ce qu’ils faisaient, qu’on donnait de l’importance à leur travail. Ils sont devenus de jeunes auteurs. Et nous avons réussi à le démontrer.

Un premier texte a donc été publié au collège sous la forme d’un journal, cette année vous avez choisi la correspondance...

Alain Degenne : Il nous a semblé nécessaire d’évoquer les deux aspects de la guerre d’Algérie : le point de vue d’un jeune homme d’origine algérienne, musulmane, et celui d’un jeune homme d’origine métropolitaine. La forme épistolaire s’est donc imposée d’elle-même puisqu’il paraissait difficile de faire un roman ou un journal intime à deux voix, d’autant plus que nous avions demandé à notre administration de travailler avec deux classes : une troisième générale d’un assez bon niveau et une troisième à option technologique avec des élèves qui ont pour la plupart un an de retard minimum et qui se destinent à des étude courtes. Chaque classe a pris en charge son jeu de rôle, c’est à dire son personnage : les uns ont choisi le jeune algérien, Djamel, qui vit à Villiers-le-bel, les autres le jeune Nicolas, fils d’un receveur des postes muté à Oran, et petit-fils de Louis Joubert, le poilu de la Grande Guerre. Comme Nicolas part pour Oran et Djamel reste à Villiers-le-bel, les deux camarades entament une correspondance.

Comment s’est effectué le choix des personnages ?

Alain Degenne : Par le vote à main levée. Mais dès le départ, nous avions décidé que le jeune algérien serait en France et le jeune métropolitain à Oran. Il nous a semblé plus intéressant, plus riche par exemple, que Djamel relate les manifestations à Paris et Nicolas raconte comment ça se passe avec l’OAS et le FLN à Oran... Ensuite, il y a eu une période relativement longue de discussions et de votes sur chacun des critères permettant d’identifier les personnages. Auparavant, nous avions fait tout un travail spécifique de français, appelé séquence, et qui fait partie du programme de troisième. Cette séquence portait sur le roman contemporain d’Akli Tadjer, Le Porteur de cartable, qui raconte l’histoire d’une amitié entre un petit algérien et un petit métropolitain de Paris. Ce roman a non seulement été un moyen d’étudier les disciplines habituelles, orthographe, grammaire et conjugaison, mais aussi une manière d’appréhender la période en question, de se mettre dans l’ambiance de l’époque. Parallèlement, en cours d’Histoire, les élèves ont fait de nombreuses recherches. Avant de commencer à écrire, ils ont donc étudié un roman, se sont documentés et ont rencontré très tôt des personnalités susceptibles de leur apporter des informations.

Renaud Farella : En Histoire comme en Lettres, le projet est en adéquation avec le programme de troisième qui porte sur le vingtième siècle. L’année dernière, on a travaillé sur la première guerre mondiale. Cette année, il était possible d’aborder l’histoire de la guerre d’Algérie à partir de trois moments différents ; la période de la décolonisation ; la constitution de la cinquième République au niveau institutionnel ; ou encore, l’Histoire de France depuis 1945. Actuellement, grâce aux Lettres croisées, un important travail d’approche sur la guerre d’Algérie a déjà été fait.

Parlez-nous des rencontres qui ont précédé le travail d’écriture...

Renaud Farella : Cette année, par l’intermédiaire de la FNACA, la Fédération Nationale des Anciens Combattants d’Algérie, du Maroc et de Tunisie, des appelés sont venus au collège parler devant les deux classes de troisième. Les élèves, qui pour la plupart sont d’origine musulmane, n’ont montré aucune hostilité, bien que la guerre d’Algérie ait causé des blessures dans leur famille. Les appelés ont d’eux-mêmes abordé la torture, constatant que personne ne soulevait la question. Les élèves souhaitaient surtout savoir comment on vivait, ce qu’on lisait, ce qu’on écoutait comme disque, quel acteur de cinéma on aimait... Comme de jeunes auteurs, ils tenaient à obtenir le plus d’informations possibles sur la vie quotidienne. La FNACA a mis à la disposition du collège une exposition qui a permis aux élèves des classes non concernées par le projet d’être également informées. Depuis quelques années, les anciens combattants d’Algérie font un travail de mémoire et favorisent les rencontres avec les jeunes générations. Ils ont également créé un site Internet. Ces rencontres se sont faites dans la première phase du projet. Par l’intermédiaire d’Olivier Le Cour Grandmaison qui est président de l’association du 17 octobre 1961 (il a ajouté une petite note à l’ouvrage en quatrième de couverture), on a rencontré un témoin, Monsieur Smaïli, qui a longuement raconté comment il avait vécu la manifestation contre le couvre-feu. Il vient lui-même de fonder une association locale sur la mémoire du 17 octobre 1961. En tant que professeur d’Histoire, je peux apporter aux élèves des documents d’époque, des éléments qui leur permettent de s’instruire, mais le témoignage est irremplaçable. Il leur permet de se nourrir de petits détails, d’éléments concrets dont ils ont besoin pour la rédaction des lettres. Ils ont d’ailleurs utilisé (avec son autorisation) l’histoire de Monsieur Smaïli pour écrire la lettre d’octobre 61 où Djamel relate l’aventure de son grand-frère Farid qui est allé à la manifestation. Nous avons vu l’exposition L’Algérie en héritage, art et histoire à l’Institut du Monde Arabe, toujours avant l’écriture de l’ouvrage. Nous avons également rendu visite au Recteur Boubakeur à la mosquée de Paris qui a répondu à toutes les questions des élèves, leur a parlé de laïcité (en raison de l’actualité) et leur a fait un cours sur la tolérance.

Pourquoi avoir choisi de travailler sur la guerre d’Algérie, plutôt que de suivre un ordre chronologique ?

Renaud Farella : Notre projet s’étale sur trois ans et nous souhaitons retracer les trois grands moments du vingtième siècle à travers trois générations d’une même famille. Nous avons donc hésité entre la guerre d’Algérie et la seconde guerre mondiale après avoir traité la guerre de 14-18. Il est vrai que nous avons été encouragés par le fait que ce soit l’année de l’Algérie en 2003 et nous avons pris la décision de traiter cette période plutôt que de suivre un ordre chronologique. En novembre prochain, on va fêter le cinquantième anniversaire du début de la guerre d’Algérie. De plus, les cinq ans de la reconnaissance officielle par le Parlement du terme "guerre d’Algérie", ont fait l’objet d’un colloque au collège le 7 juin dernier.

Comment se sont déroulées les séances de travail avec les élèves pour aboutir à cet échange épistolaire cohérent ?

Alain Degenne : Après avoir étudié le livre d’Akli Tadjer, on s’est mis à la création des personnages. Les élèves réfléchissaient à la maison, proposaient et votaient en classe. Un élève qui était chargé de faire le recensement des prénoms d’origine arabe de l’époque, s’est penché attentivement sur la traduction : la sonorité mais aussi la signification du prénom avaient son importance. Djamel, qui exprime la beauté a donc été choisi après trois quart d’heure de discussion. Ensuite, quand les fiches signalétiques des personnages ont été faites, on s’est mis d’accord sur la chronologie, les événements dont on voulait parler ? Après s’être renseignés sur les délais postaux de cette époque entre l’Algérie et la France, il a été convenu de s’écrire à peu près une fois par mois. Puis les élèves se sont groupés par affinité pour rédiger les lettres.

Renaud Farella : Chaque groupe a choisi un mois. La correspondance commençait en septembre et devait se terminer en juin. Mais comme en juin, la situation à Oran était catastrophique, il y avait des attentats, des massacres, et des explosions tous les jours, il était décemment trop tard pour que notre personnage revienne en France à ce moment-là. On s’est donc arrêté au mois de mai. Grâce à leurs connaissances en Histoire, les élèves ont pu placer facilement les événements, par exemple, le 19 mars, octobre 61...

Alain Degenne : Un synopsis très précis a été élaboré, avec les fils conducteurs, les personnages qui interviennent, le lieu, l’époque, les anecdotes, les objets qui apparaissent dans les lettres... puis les élèves se sont mis à rédiger chez eux. L’année précédente, des dessins illustraient le récit du journal de Louis Joubert, cette année les élèves ont souhaité conserver cette idée dans les lettres croisées. Ils ont trouvé des images de la mosquée et de la cathédrale d’Oran, de la DS 19, de la 2 cv de l’époque et s’en sont servis de modèles pour parfaire leurs dessins ? L’étude du roman de Tadjer, et la structure même du livre ont duré environ sept ou huit semaines. Ce qui a été un peu plus long mais vraiment intéressant, c’était le comité de lecture de volontaires, un noyau dur de passionnés, environ huit élèves, qui tous les lundis de cinq à six heures après le cours de français se réunissaient avec Monsieur Farella pour faire coïncider l’ensemble des lettres, effectuer tous les ajustements de style, d’allusions à des événements qui auraient été oubliés. Le comité de lecture avait le pouvoir de modifier les lettres de leurs camarades : il arrivait qu’on passe une demie heure sur une phrase parce qu’elle sonnait mal, ou parce que le mot ne s’utilisait pas à l’époque...

Qu’est-ce que les élèves ont retenu de cette expérience ?

Alain Degenne : La citoyenneté (rencontre avec le Maire, ses adjoints, des témoins...) et le goût pour l’écriture. Une élève non francophone, d’origine indienne, qui ne parlait ni n’écrivait le français à l’école primaire, a proposé de recopier toutes les lettres de Djamel. J’avoue avoir été un peu réticent parce que c’était un travail énorme. Elle a dû en effet recommencer plusieurs fois la même lettre, pour un mot oublié ou une faute d’orthographe laissée. Mais elle y est arrivée et en est très fière. Les connaissances historiques, les rencontres culturelles sont très importantes dans cette expérience mais c’est surtout la valorisation de soi. C’est à dire qu’ils sont devenus maintenant de jeunes personnes, de jeunes citoyens. Ils se sentent reconnus par les adultes, discutent avec le maire de leur ville, répondent aux questions des personnes qui s’intéressent à leur publication. Ils ne sont plus des "zonards" de banlieue. L’année précédente, une autre élève qui avait des difficultés scolaires et faisait preuve d’un absentéisme total, s’est complètement investie dans le projet. C’est elle qui a présenté l’ouvrage au responsable du mémorial... maintenant elle souhaite devenir professeur d’histoire, s’exprime avec aisance et s’est épanouie. Les élèves étaient soucieux du moindre détail. Par exemple, ils ont choisi de donner à Maria, la copine de Nicolas à Oran, une origine espagnole car ils ont vu avec leur professeur d’histoire que depuis la colonisation une forte communauté espagnole existe à Oran. Ils ont créé une fiction en exploitant leurs connaissances historiques. Les élèves de la classe à option technologique ont fait la remarque que c’est toujours le musulman qui est assistant dans un garage. Il leur est donc venu l’idée d’inventer un grand frère qui ferait de brillantes études. Entre le droit et la médecine, ils ont opté pour la médecine parce que l’Algérie a besoin de médecins.. L’envie aussi de régler des comptes avec le monde contemporain qui veut que les élèves issus de l’immigration fassent des études courtes, moins valorisées. Ils sont également allés à l’abbaye de Royaumont pour réaliser les photogrammes qui sont publiés dans le livre. C’est vraiment un projet qui réunit toutes les générations, toute sorte d’intervenants. Une élève nous a apporté un dessin que son petit frère de cinq ans, sensé avoir l’âge de la petite fille dans le récit, avait fait pour le livre. On a également reçu énormément de dons ou de prêts pour l’exposition sur les années soixante : de la dame de service du collège jusqu’au vice-président de la communauté urbaine de la région. C’est une sorte de grand lien social à partir du travail des élèves. L’élève qui a apporté une gerbe à la commémoration du dix-neuf mars, date du cessez-le-feu en Algérie, a écrit pour la revue Internet de France 5 : " pour moi c’était vraiment un honneur ". Pour lui, c’était en effet un honneur d’être là, d’apporter une gerbe et de faire tout simplement partie de la communauté sociale.

Quel est le prochain projet d’écriture ?

Renaud Farella : Le projet de l’année prochaine aura pour contexte la Seconde Guerre mondiale. On travaillera sûrement avec une seule classe, le but du jeu consiste à ne pas se répéter. Nous avons exploité le journal intime et la correspondance. Il va falloir trouver une autre forme d’écriture, peut-être le roman, mais nous verrons avec les élèves de l’année prochaine. On a juste commencé à prendre quelques contacts avec des anciens résistants, un maire qui était postier pendant la guerre... On est en train de fixer un cadre : l’occupation et Villiers-le-bel. On dispose de beaucoup d’archives départementales, de témoins sur place... Ensuite ce sera le hasard des rencontres, le travail des élèves aussi... L’année prochaine, il y aura un ouvrage, une exposition et un documentaire. Depuis le début de notre projet, un certain nombre d’images ont été filmées par un réalisateur : la rencontre avec le recteur Boubakeur, la reliure du livre, le colloque... Nous souhaiterions maintenant donner plus de cohérence à ces images filmées et nous commençons à chercher des soutiens financiers. On avait déjà produit l’an passé un travail sur la citoyenneté qui a fait l’objet d’un petit documentaire et d’un colloque à Paris. Ce documentaire intitulé Paroles d’élèves a d’ailleurs été sélectionné au festival international du film de Tartu en Estonie.

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