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Lawrence Durrell, Henry Miller Correspondance 1935 - 1980. Portrait, par Corinne Amar

 

Couverture du livre Correspondance 1935-1980 de Lawrence Durrell, Henry Miller

En août 1935, Lawrence Durrell, jeune poète diplomate, a vingt-trois ans et vit à Corfou lorsqu’un livre conseillé par un ami le bouleverse. Il écrit à son auteur alors âgé de quarante-trois ans, qui a récemment quitté l’Amérique pour venir vivre à Paris et se consacrer à son œuvre, une lettre d’admiration, qui sera la première d’une longue correspondance entre ces deux colosses de la littérature : _ « C’est un bouquin qui fixe sur le papier le sang et les tripes de notre époque. (...) J’adore voir déboulonner les canons de l’émotion oblique et de la belle émotion littéraire, j’adore vous voir mettre du fumier sous les caprices et les mièvreries de vos contemporains, d’Eliot à Joyce. (...) Je salue en Tropique du cancer le manuel de ma génération. »
Lorsque très vite Durrell envoie à Miller son premier manuscrit, Le Cahier noir, l’Américain saisit sa qualité et va se battre pour le publier, aide et corrige le jeune homme avec énergie et générosité. Il sent que tout deux veulent, chacun à sa manière, « procéder au curetage de la matrice avec chaque ligne ».
En mai 1980, âgé de quatre vingt-neuf ans, Henry Miller écrit de Californie, où il vit depuis quarante ans, sa dernière lettre à « Larry » Durrell, installé depuis 1957 dans le Gard. Une équipe de télévision est venue, écrit-il, « m’interviewer dans mon rôle de moribond, pour ainsi dire, car j’en suis proche, même si je suis encore assez vivant pour vous écrire ». Miller ajoute : « Tenez encore pendant vingt ans ». Il meurt un mois plus tard. Durrell tiendra dix ans.
La maison d’édition Buchet-Chastel, principale éditrice de l’œuvre d’Henry Miller en France, avait publié en 1963, un volume de correspondance entre Lawrence Durrell et Henry Miller. Traduite par Frédéric-Jacques Temple qui était l’ami des deux écrivains et reste un grand spécialiste de leurs œvres, elle le réédite aujourd’hui, augmenté de nombreux échanges inédits écrits entre 1959 et 1980 et de certains passages, supprimés dans quelques lettres de la première édition qui couvrait la période 1935-1959.
Issu d’une famille anglo-irlandaise, Lawrence Durrell est né en Inde, en 1912. C’est à l’âge de douze ans qu’il découvre l’Angleterre où, après des études médiocres, il gagne sa vie comme pianiste de jazz dans une boîte de nuit. À partir de 1935, il s’installe à Corfou et dorénavant il vivra presque exclusivement à l’étranger. Voyageur impénitent selon les uns ou exilé volontaire selon les autres, il est successivement diplomate à Athènes, au Caire, à Alexandrie, à Rhodes, directeur du British Council en Argentine, attaché de presse à la Légation britannique de Belgrade, professeur à Chypre. Dans son univers essentiellement méditerranéen, les îles, les côtes, la mer, le soleil et les vignes sont les composantes fondamentales d’une œuvre où résonnent, inlassables, les échos d’un vrai bonheur de vivre. Comme pour Miller, la littérature est, pour Durrell, le moyen de faire entrer la vérité dans le monde et dans la vie. Il annonce d’ailleurs très tôt le programme qui ne s’accomplira que vingt ans plus tard, avec le Quatuor d’Alexandrie ; il veut créer son univers héraldique : « J’en maçonne lentement les fondations. JE DÉTRUIS LENTEMENT MAIS TRES SOIGNEUSEMENT ET SANS PENSÉE CONSCIENTE LE TEMPS. »" Ses premières lettres sont de grands textes d’apprentissage. L’une d’elles sur Hamlet est écrite à l’encre rouge. Miller y devient un Hamlet qui a réussi : un Américain qui fait entrer le monde en lui, le passe à l’acide et l’incinère pour mieux tout faire renaître. C’est bien vu. Miller donne d’emblée à Durrell un conseil qu’il ne cessera de répéter : « Si vous en avez le courage, allez jusqu’au bout, si amer soit-il de votre œuvre. Si vous tenez le coup et je crois que vous le pouvez, n’écrivez que ce qui vous fait envie. Il n’y a rien d’autre à faire, sauf si vous tenez à la célébrité. Comme de toute façon on vous pissera dessus, commencez donc par dire ce que vous avez à dire ».
Précoces furent, chez Miller, sa révolte et sa volonté d’accéder au bonheur, de trouver l’Éden. Il naît à New York, le 26 décembre 1891, de parents d’origine allemande, fils d’un modeste tailleur, enfant de Brooklyn, et plus particulièrement de la rue dont il fait son domaine : « Dès le commencement, j’ai dû m’entraîner à ne jamais avoir de désirs trop violents... Je n’avais besoin de personne, parce que je voulais être libre, libre d’agir et de donner, au gré de mes seuls caprices. Qu’on attendît, qu’on exigeât de moi quelque chose, aussitôt je renâclais. En d’autres mots, j’étais pourri, pourri au départ. Comme si ma mère, au lieu de lait, m’avait nourri de poison, et que ce dernier, bien qu’elle m’eût sevré de bonne heure, fût demeuré dans l’organisme. Il n’était jusqu’au sevrage qui ne m’eût laissé indifférent ; la plupart des enfants se rebellent alors ou feignent de se rebeller ; moi je m’en fichais. Je n’étais pas sorti des langes que déjà j’étais philosophe. J’étais contre la vie, par principe. Le principe de futilité . Ce n’était que lutte autour de moi. Personnellement je ne faisais pas le moindre effort... » (Tropique du Capricorne)
« Je cherche tous les moyens d’expression possibles et imaginables et c’est comme un bégaiement divin ».
L’obscénité qu’il manie avec une rare violence est d’abord une arme dirigée contre l’hypocrisie de la morale puritaine. Mais elle apparaît aussi, dans une perspective érotique propre à l’auteur comme un instrument de libération du moi qui dépasse très largement l’émancipation sociale. Mystique et sensualiste tout à la fois, Miller aspire à une transformation totale de l’homme, une dimension supérieure où, ayant touché au paroxysme de la joie et de la douleur, pleinement réalisé, il puisse déclarer : « Ma vie n’a été qu’une longue crucifixion en rose » (Nexus)
Pourtant, lorsqu’en 1949, Miller publie Sexus, premier tome de la description absolue de sa jeunesse, la Crucifixion en rose, Durrell déteste le livre : « Ces petites scènes sottes et dépourvues de sens, de raison d’être, d’humour, ces petites explosions enfantines d’obscénité, quel dommage de voir ainsi un grand artiste manquer de sens critique au point de ne pas contrôler ses forces » (...). Le 29 septembre, Miller y répond par une de ses plus belles lettres. Des longueurs, des vulgarités ? « Je porte en moi la matière de ce livre depuis 1927. Pensez-vous que je puisse faire une fausse couche après une gestation aussi longue ? (...) Si j’ai mal écrit, j’ai écrit dans la ligne de la vérité. Si j’ai fait preuve de mauvais goût, c’était le mauvais goût de la vie quotidienne (...). J’ai tenté de cerner en moi une pauvreté et une stérilité que peu d’hommes ont connues. »
Une lettre du 1er avril 1958 éclairera l’authenticité du projet de Miller ; malgré son tas de défauts, ses livres ouvrent une porte neuve, celle de l’individu brutalement libéré par sa mise à nu, et devenant maître en son pauvre royaume...

...

Lawrence Durrell, Henry Miller
Correspondance 1935-1980
Traduit de l’anglais par B. Willerval et F. J. Temple,
Buchet-Chastel, 781 pages, 34 euros.

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