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Entretien avec Thierry Bodin. Propos recueillis par Nathalie Jungerman

édition du 8 juillet 2004

Couverture du livre George Sand,Lettres d’une vie de Thierry Bodin.

Thierry Bodin est expert en autographes et Président de la Société des amis d’Honoré de Balzac et de la Maison de Balzac. Il a publié plusieurs ouvrages sur Balzac et George Sand. Il est également co-éditeur de la correspondance d’Alfred de Vigny. Thierry Bodin prépare actuellement l’édition de la correspondance de Georges Bizet et un index de la correspondance de George Sand.

Vous poursuivez le travail de Georges Lubin, à savoir la publication de la correspondance de George Sand. Lettres retrouvées et Lettres d’une vie, deux recueils parus en mai chez Gallimard. Pourquoi George Sand ?

Thierry Bodin : J’ai décidé très tôt de me consacrer à la littérature et de travailler sur Balzac qui m’a toujours passionné. En lisant Mémoires de deux jeunes mariées, un roman épistolaire dédié à George Sand, j’ai choisi comme sujet de recherche dans le cadre de mes études de lettres, Balzac et George Sand. C’est à l’occasion de ce travail que j’ai rencontré Georges Lubin et sa femme et collaboratrice Madeleine. A l’époque, je faisais mes recherches dans le sanctuaire des spécialistes du 19e siècle qui se trouvait à Chantilly. C’était l’ancienne collection du vicomte Charles de Spoelberch de Lovenjoul, léguée à l’Institut de France et conservée alors à Chantilly. Le lieu n’ouvrait que 3 fois par an durant 10 jours et pendant ces courtes périodes, tous les chercheurs y travaillaient d’arrache pied. Puis, je me suis réellement passionné pour George Sand, j’ai appris à la connaître à travers sa correspondance, à travers ses romans. J’ai publié plusieurs articles, j’ai fait quelques éditions de ses romans, notamment Elle et lui, qui est la transposition romanesque de sa liaison avec Musset. En 1970, j’ai été présenté à un marchand d’autographes et j’ai intégré cet univers fascinant. En 1978, je me suis établi à mon compte comme marchand d’autographes et comme expert pour les ventes d’autographes à l’hôtel Drouot. Inévitablement, je ne cessais d’être en contact avec Georges Lubin avec qui j’ai eu des liens très forts, et dès que je trouvais des lettres de George Sand, je les lui communiquais ou les copiais pour lui. En 1996, Georges Lubin perd Madeleine, peu après avoir terminé l’édition de la correspondance, le 25e tome paraît en 1991 puis un dernier volume paraît en 1995 contenant une centaine de lettres. J’ai continué à rassembler les documents que petit à petit je retrouvais, aidé par mes confrères marchands d’autographes. Il s’agissait de lettres de George Sand inconnues jusqu’alors, ou bien référencées dans un catalogue mais dont on ne connaissait que des extraits, ou bien des lettres que les propriétaires n’avaient pas voulu divulguer auparavant. Je réunissais ces lettres afin qu’elles ne se perdent pas, dans l’idée de les publier plus tard dans un numéro spécial de la revue " Les Amis de George Sand ". Mais finalement, le nombre de lettres a tellement augmenté qu’il n’était plus possible de les éditer par le biais de la revue. Au moment de la mort de Georges Lubin, en 2000 (c’est extraordinaire que les Lubin aient vécu presque centenaires pour achever cette gigantesque entreprise), j’ai donc commencé réellement à y travailler, à les transcrire, les dater, les rassembler en un corpus. Ce sont ces 458 lettres publiées dans le recueil Lettres retrouvées.

Comment s’est effectué le travail de recherche pour Lettres retrouvées et quelle est la spécificité de ces documents ?

Thierry Bodin : Autant Georges Lubin avait été obligé de faire une enquête très systématique dans les bibliothèques, les archives etc., autant, pour ce recueil, c’était différent, puisque le vaste travail d’exploration de la correspondance était terminé. C’était donc au hasard des ventes, des catalogues d’autographes, des rencontres, telle ou telle personne qui nous disait avoir retrouvé dans les archives familiales une lettre de George Sand... Plus de 130 lettres adressées à André Boutet qui était le voisin de George Sand à Palaiseau, devenu son homme de confiance, proviennent d’une vente. C’est la plus grosse série de correspondance publiée dans Lettres retrouvées... Il y a également quelques lettres à René Luguet et à sa femme Caroline dont la communication avait été refusée à Georges Lubin. Certaines ont été retrouvées en Allemagne, aux Etats-Unis, un peu partout dans le monde... Ce qui est intéressant dans ce volume et qui assure une certaine unité, c’est que, d’une part, les lettres recouvrent la vie entière de George Sand, de la première où elle est toute jeune mariée, à la dernière peu avant sa mort ; d’autre part, on a la chance d’avoir un certain nombre de lettres adressées à des correspondants privilégiés, à différentes époques. Ces lettres retrouvées depuis la publication des 26 volumes de la correspondance de George Sand évite le côté morcelé qu’ont souvent les suppléments de correspondance. Il y a une vingtaine de lettres à la cantatrice Pauline Viardot, il y a également cette correspondance très intéressante à Gustave Vaëz qui était l’adjoint du directeur de l’Odéon, écrite au moment où Sand monte la pièce Mauprat. Il s’agit d’un dossier quasiment complet sur la façon dont elle adaptait ses romans pour le théâtre, l’attention qu’elle portait au choix des comédiens, à la vérité de la mise en scène, au choix des costumes. J’ai rajouté au dernier moment la lettre 7 bis, la première adressée à Franz Liszt dont un extrait avait été publiée par Georges Lubin dans le tome 2 de la correspondance, traduit de l’allemand d’après un livre sur Heine. La date qui était incorrecte dans le livre avait été rectifiée par Georges Lubin avec un point d’interrogation. Dans le tome 25, il avait pu donner le texte exact de la première page qu’il avait entre temps retrouvée dans un catalogue français des années 20 ou 30. Par chance, j’ai trouvé moi-même in extremis dans un catalogue allemand, la deuxième page de la lettre reproduite, j’ai pu donc publier la lettre intégralement dans le recueil ainsi que le jour qui permet de la dater. Ce qui est très important puisque c’est la première à Liszt, juste avant la seconde rupture d’avec Musset. Elle écrit " Musset a dû vous dire que j’aimerais vous avoir à dîner mais j’aimerais bien que vous ameniez chez moi Heine et Berlioz dont j’ai envie de faire la connaissance ? ". J’ai aussi découvert une lettre à Mérimée, ce qui est très rare. Cette lettre porte miraculeusement un cachet postal (ils habitaient à proximité) et à présent, on peut être certain de la date de la liaison malheureuse entre Sand et Mérimée qu’on n’avait jamais réussi à situer avec précision.

Quant à Lettres d’une vie ?

Thierry Bodin : J’étais en train de travailler aux Lettres retrouvées quand Jean-Yves Tadié, qui dirige Folio Classique, m’a demandé de faire une anthologie de la correspondance. Malgré mes hésitations, vu l’ampleur du travail, je me suis dit que c’était l’occasion de faire cette sélection. J’ai pris comme modèle la très belle anthologie des lettres de Flaubert publiée chez Folio Gallimard. J’ai donc relu les 26 volumes de la correspondance et j’ai fait un premier choix qui comportait 1500 lettres. J’ai de nouveau sélectionné les lettres pour arriver à 450 puis 434. J’ai voulu garder 2 ou 3 très longues lettres significatives de certaines correspondances de Sand.
Quels ont été les critères de sélection ?
Je voulais suivre George Sand tout au long de sa vie sentimentale et privée mais aussi de sa vie d’écrivain à laquelle je voulais accorder beaucoup d’importance. C’est une femme que tout le monde croit connaître, mais il y a beaucoup d’idées reçues, de lieux communs à son sujet. La vie sentimentale de Sand a certes une très grande importance mais c’est méconnaître toute une activité, une partie de sa personnalité, de son ?uvre d’écrivain que de se focaliser sur quelques ragots. Je désirais montrer la complexité du personnage, montrer que c’est une femme extraordinaire et en même temps que c’est un de nos plus grands épistoliers, au moins aussi importante que Madame de Sévigné. Le choix s’est également effectué en fonction de la diversité des correspondants, des plus illustres aux plus obscurs. Je voulais non pas bien sûr rendre une partie de ce dialogue puisque je donne uniquement les lettres de George Sand, mais montrer quelle intensité pouvait avoir le dialogue avec Balzac, Delacroix ou Flaubert. Signaler aussi les grands moments de sa vie, la George Sand très intime, montrer la complexité de ses relations avec sa fille, l’affection débordante qu’elle avait pour son fils et en même temps la personne qui se passionnait pour la philosophie, qui montait des pièces de théâtre à Nohant, qui faisait du cheval et se baignait dans la rivière, qui aimait rire, voyager... J’ai donc essayé de composer un tableau assez fidèle à travers cette correspondance, dans les limites qui m’étaient imparties d’un seul volume. Il n’était pas question de couper les lettres. J’ai tenté d’inverser le regard qu’ont eu jusqu’à présent ses biographes : tant qu’elle a des amants et qu’elle est la passionaria de la révolution de 1848, c’est très intéressant, mais après, c’est "la bonne dame" de Nohant, et on expédie rapidement la période de la maturité et de la vieillesse. En fait, elle commence à écrire en 1830, il y a donc 20 ans de la George Sand romantique. Après il y a quand même 25 ans jusqu’à sa mort, et ces 25 ans sont pour moi, probablement les plus riches de son existence, notamment parce qu’elle a eu cette vie maritale avec Manceau qui a vraiment été le grand homme de sa vie. Il y a deux lettres magnifiques à Hetzel où elle parle du bonheur d’avoir découvert "cet être délicat". Il a un peu vécu dans son ombre, c’était l’homme à tout faire, le serviteur, le parfait secrétaire mais en même temps il y a eu une relation très intense entre eux deux. J’ai sélectionné un grand nombre de lettres qui montrent l’évolution politique de Sand. Il y a une espèce de réalisme politique chez elle qui est extraordinaire, un esprit d’analyse que l’on voit dans sa correspondance avec Barbès. Les lettres évoquent aussi ses tentatives pour sauver ou améliorer le sort de ses amis qui sont emprisonnés ou en exil, malgré les injures qu’elle subit parce qu’ils lui reprochent une certaine compromission. C’est vraiment la George Sand très généreuse et c’est une femme de c ?ur avant tout.

Existe-t-il encore des lettres inédites, inconnues ?

Thierry Bodin : Oui, depuis que j’ai publié le volume, j’en ai déjà retrouvé une vingtaine. Je suis toujours à la recherche des lettres. J’ai souvent perdu du temps parce qu’il arrive que la lettre ne soit pas datée, ou que le chiffre soit mal transcrit. Parfois aussi, quand je fais le travail d’annotation, je m’aperçois que la lettre a déjà été publiée. Heureusement, il y a cette extraordinaire correspondance qui est très bien éditée par G. Lubin, ainsi que les Agendas (publiés par Anne Chevereau chez Touzot) tenus à partir de 1852. Ils sont en effet très utiles puisqu’on peut pratiquement savoir ce qu’elle a fait quotidiennement, et ils permettent de recouper divers éléments.

Parlez-nous des différents styles de sa correspondance...

Thierry Bodin : Il y a effectivement différents registres. J’ai retenu quelques lettres du même jour qui racontent exactement la même chose et témoignent des changements de style de George Sand selon qu’elle s’adresse à tel ou tel correspondant. Dans une même lettre, différents tons peuvent également apparaîtrent. La sélection est assez représentative dans cette anthologie. C’est une espèce de résumé de la correspondance. On pourrait dire "LA Compil" ! Au Mercure de France, viennent d’être publiés avec une merveilleuse préface de Diane de Margerie, deux grands articles d’Henry James qui n’avaient jamais été traduits en français auparavant. Il y a un passage où James dit que George Sand est la grande improvisatrice de la littérature, que ses lettres sont merveilleuses parce qu’elles sont écrites avec une très grande spontanéité : elles sont comme une espèce de fontaine dont l’eau coule toujours à profusion et toujours fraîche. Ces textes sont intéressants pour ce que James dit de George Sand. C’était un critique très fin. En même temps, on sent toutes ses réticences à l’égard de George Sand. Il est à la fois fasciné par cette femme et en a peur, est scandalisé par ce qu’elle dit sur sa propre vie, sur son origine familiale (un article prend comme point de départ Histoire de ma vie). Sand est trop libérée pour lui. Diane de Margerie met très bien en lumière la complexité du point de vue d’Henry James à propos de la romancière.

A propos de la lettre dans les textes romanesques de George Sand...

Thierry Bodin : George Sand a commencé à écrire en utilisant la lettre. Cette forme d’expression privilégiée se retrouve dans des textes intimes, en dehors d’Histoire de ma vie, tels que les Lettres d’un voyageur dont les trois premières sont adressées à Musset, après le voyage à Venise, et d’autres à Liszt, à Michel de Bourges etc. Quand elle rédige une oeuvre très "féministe", elle choisit une forme quasi romancée, les Lettres à Marcie. Elle a également écrit différents romans par lettres, notamment Mademoiselle La Quintinie. Tout au long de son existence, elle a eu effectivement recours à la lettre, soit dans des textes de réflexion et d’impressions, soit dans les textes romanesques. Même s’il ne s’agit pas d’un roman épistolaire, de toute façon, une lettre apparaît très souvent dans le cours du récit. Je pense que cette espèce de spontanéité de l’expression, ce génie de l’improvisation dont elle faisait preuve et qui trouve sa forme la plus naturelle dans la lettre, correspond certainement à quelque chose de très profond chez elle.