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George Sand. Portrait, par Corinne Amar

édition du 8 juillet 2004

Photo portrait de George Sand.

Ecoutez ; ma vie, c’est la vôtre ; car vous qui me lisez, vous n’êtes point lancés dans le fracas des intérêts de ce monde, autrement vous me repousseriez avec ennui. Vous êtes des rêveurs comme moi. Dès lors, tout ce qui m’arrête en mon chemin vous a arrêtés aussi. Vous avez cherché, comme moi, à vous rendre raison de votre existence. Comparez les miennes aux vôtres. Pesez et prononcez. La vérité ne sort que de l’examen. George Sand, Histoire de ma vie, I, 2.

Parue en 1854-1855, cette Histoire de ma vie de George Sand (Oeuvres autobiographiques, Gallimard, Pléiade, 2 volumes, 1971), a été portée plus de sept ans par son auteur, rédigée dans une période difficile ; au moment où la jeunesse s’éloigne, où le romantisme passe de mode. Sand y dit sa vérité ; la vie intérieure de la jeune Aurore Dupin devenue George. Et Sand ne parle pas que d’elle : amplifiant peu à peu le projet autobiographique, la voix singulière de cette enfant du siècle donne corps aussi à toute une génération . En cette saison du bicentenaire de la naissance, à Paris, d’Amandine-Aurore-Lucile Dupin (George Sand), lui rendre aussi hommage, dans Florilettres, s’imposait naturellement. D’autant plus que les éditions Gallimard Folio avec le concours de la Fondation la Poste viennent de publier une partie de sa correspondance sous le titre Lettres d’une vie. Fumant le cigard, affichant ses convictions républicaines, dédiée toute entière à la littérature, elle étonne un XIXe siècle bourgeois et conservateur qui tient les femmes à l’écart. Son c ?ur s’enflamme pour Musset, puis pour Chopin, mais l’amitié, soutenue par sa volumineuse correspondance, tient une place au moins essentielle dans sa vie ; Balzac, Flaubert, Hugo, Dumas fils la considèrent comme leur égale et se retrouvent dans sa demeure de Nohant.

En 1854, Nadar publie la première feuille de son célèbre Panthéon. Deux cent cinquante-quatre personnages sont disposés en cortège. Cette foule de messieurs en redingote croise dans le haut de la planche un étrange plateau occupé par quelques bustes de femmes artistes ; ouvert par Victor Hugo, le cortège conduit dans le bas à gauche, à un buste plus important, placé sur une colonne. Epaisse chevelure ramenée en arrière et que divise une raie centrale, nez important, paupières tombantes, Nadar ouvre son panthéon sur un mythe vivant et souligne, par un dispositif ingénieux, le caractère incongru de cette présence. En littérature, Gorge Sand figure bien l’exception.

La vie de la jeune Aurore Dupin bascule lorsqu’elle a cinq ans. En 1808, son père, Maurice, meurt accidentellement lors d’un séjour à Nohant, en Berry, dans la maison familiale. L’enfant est séparée de sa mère par son aïeule ; celle-ci juge que sa belle-fille mène une vie douteuse. Imprégnée des idées du siècle des Lumières, elle la confie à un précepteur original. Aurore profite de l’indépendance qui lui est accordée, accède à la culture et à un savoir diversifié ; arithmétique, botanique, latin. Suprême privilège, elle a le droit de prendre tous les livres qu’elle désire dans la bibliothèque, ce qui est une liberté rare pour l’époque. En 1822, elle épouse Casimir Dudevant. Les époux s’installent à Nohant. Maurice naît en 1823, mais déjà le couple s’ennuie, séjourne chez des amis, voyage pour oublier qu’il se défait. Aurore parle spleen et maladie, noircit du papier pour se distraire. Solange naît en 1828, qui n’est vraisemblablement pas la fille de Casimir Dudevant. Deux ans plus tard, la jeune femme saute le pas : elle s’installe à Paris avec Jules Sandeau et se met à écrire. Je me sentais artiste, écrit-elle dans Histoire de ma vie, le besoin d’exister par moi-même se fit enfin sentir. Ecrire, c’est d’abord cela : l’affirmation d’une liberté et la nécessité d’y faire face en gagnant de l’argent, le refus de toute dépendance et la détermination farouche de se donner les moyens d’y échapper. C’est aussi, plus viscéralement, donner corps à un " penchant " dont la correspondance de jeunesse a servi de chambre d’écho, donner consistance au grand réservoir de fables, d’observations et de raisonnements constitué depuis des années ; c’est quitter les fictions rêvées pour naître au roman, c’est - à - dire à la maturité d’une disposition artistique, à un autre soi. En 1832, Indiana, premier roman, écrit en quelques mois ("histoire de la passion moderne, véritable histoire du c ?ur de la femme", lit-on dans le Figaro du 31 mai 1832), est sous presse quand se pose la question du nom de son auteur. Delatouche, l’éditeur qui a publié Rose et Blanche, ?uvre écrite par Aurore Dupin en collaboration avec Jules Sandeau, sous le nom de J. Sand, conseille la reprise du nom pour des raisons commerciales. Mais Sandeau n’a cette fois pris aucune part à la rédaction du roman et refuse. Latouche, consulté, raconte l’écrivain dans "Histoire de ma vie", trancha la question par un compromis ; Sand resterait intact et je prendrais un autre prénom qui ne servirait qu’à moi. Je pris vite et sans chercher celui de George qui me paraissait synonyme de Berrichon. Ce nom qui consacre l’entrée en littérature d’Aurore Dudevant, permet d’abord à celle qui l’utilise de passer pour un homme. Sand entretient un temps le quiproquo, parle volontiers d’elle au masculin, en prend le costume. Ce nom, déclare-t-elle encore dans "Histoire de ma vie", je l’ai fait moi-même, et moi seule après coup, par mon labeur. Avec ce premier livre, coup de maître dans un genre que le romantisme est en train de renouveler complètement, le succès vient, et à sa suite, les compliments et les attaques. Une réputation naît au fort relent de scandale quand Lélia paraît en 1833, quand Musset devient l’amant de son auteur. Que cherche Sand ? Que demande-t-elle à la littérature ? Multipliant les publications sur fond de vie sentimentale orageuse, l’écrivain vit fiévreusement la fin des années 1830, puis les années 1840. De livre en livre, elle paraît chercher une réponse aux questions que Lélia a fait entendre avec une violence particulière : la place de l’artiste dans la société, le rapport du désir avec le sentiment, le sens du monde. Je ne voudrais pas qu’on s’imaginât que je fais de ce travail une pure spéculation comme si j’étais un homme de lettres, écrit-elle à Sosthènes de La Rochefoucauld en 1834 :Je suis une femme, j’ai des tendresses, des pitiés et des colères. Je ne serai jamais ni un sage ni un savant, déclare-t-elle à Flaubert en 1871. Ecrire à ses amis, tenir un journal ou un journal de voyage sont autant de formes d’écriture familière que George Sand a volontiers pratiquées. Avant la publication d’Indiana, qui fait d’elle un auteur, c’est sans aucun doute grâce à cette "écriture de soi" qu’elle travaille un style, constitue un réseau d’images, pose sa voix. C’est notamment avec le Voyage en Auvergne (1829), dans lequel elle s’essaie à la description de lieux et de paysages, au croquis de situations singulières, au dialogue. L’écrivain est là en gestation manifeste, alors qu’écrire ne constitue encore qu’un passe-temps. Avant la rédaction de Histoire de ma vie, Sand éprouve plusieurs fois la nécessité de cette écriture privée à caractère autobiographique. Ainsi Sketches and Hints rassemblant des textes disparates dont les premiers datent de 1820, le Journal intime de 1834, les Entretiens journaliers avec le très docte et très habile docteur Piffoël professeur de botanique et de psychologie qui l’occupent de manière intermittente de 1837 à 1841, Un hiver à Majorque de 1842, les Lettres d’un Voyageur de 1843, les souvenirs de 1848, puis le journal tenu au moment du coup d’état de décembre 1851. Le journal, dans sa forme vive, immédiate, fait essentiellement entendre la voix d’une femme doutant du monde et de soi. L’humeur est souvent sombre, la lucidité un peu désespérée. On ne fait un journal, écrit-elle, en 1837, que quand les passions sont éteintes, ou qu’elles sont arrivées à l’état de pétrification qui permet de les explorer comme des montagnes d’où l’avalanche ne se détachera plus ( ?). George Sand meurt à Nohant le 8 juin 1876.

Corinne Amar