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Portrait, par Corinne Amar

Georges Bataille.
Portrait, par Corinne Amar

édition du 26 août 2004

double de photo de Georges Bataille et de Michel Leiris.

L’oeuvre entière, ou presque, de Georges Bataille est placée sous le signe de l’érotisme. Cela répond certes à un goût et se trouve de surcroît justifié par une philosophie, confirmera à son propos Michel Leiris ; (il n’est de meilleure voie que l’érotisme, cette ouverture entre les ouvertures pour accéder tant soit peu au vide insaisissable de la mort). Prendre le plaisir charnel pour axe de référence n’est-ce pas, en se rangeant délibérément du côté du libertinage, éliminer tout risque d’engluement dans une grandeur trop corsetée pour être la grandeur souveraine ? S’attaquer dès le départ au plus fondamental des interdits (celui qui règle et humanise le commerce animal des sexes), n’est-ce pas aussi proclamer qu’on n’atteint à la vraie morale que dans un au-delà de la morale et qu’il n’est de démarche valable qui ne soit une rupture de limite ?" (A propos de Georges Bataille, éd. Fourbis, 1988, p.10) Aîné de Leiris de quatre ans, Bataille naît en septembre 1897 dans le Puy de Dôme. En 1901, sa famille s’installe à Reims. Son père est syphilitique et aveugle. A l’âge de dix-sept ans, il se convertit au catholicisme et se découvre la vocation d’écrire. Puis, il y a la guerre, il fuit Reims avec sa mère, abandonnant son père qui mourra l’année suivante dans la solitude et le dénuement. Il en conçoit une forte culpabilité. En 1916, après avoir été mobilisé, il est démobilisé pour insuffisance pulmonaire. Menant une vie pieuse, il songe à devenir moine et entre en 1917 au séminaire. Il admet au bout d’un an la faillite de sa vocation monastique et se rend dès lors à l’école des Chartes à Paris pour y suivre une formation d’archiviste, enrichie d’une initiation à la psychanalyse et à la philosophie. En 1924, il est nommé bibliothécaire au département des médailles de la Bibliothèque nationale. Il rencontre Michel Leiris, qu’un collègue de la Bibliothèque nationale lui présente. Cela se passa, se souvient Leiris, dans un endroit très tranquille et très bourgeois tout proche de l’Elysée, le café Marigny, un soir de je ne sais plus quelle saison (mais sans doute pas l’été car je crois que Bataille portait, outre un chapeau de feutre gris, un pardessus de ville à chevrons noirs et blancs). (p.18). Très vite Leiris se lie avec Bataille. J’admirais non seulement sa culture beaucoup plus étendue et diverse que la mienne, mais son esprit non conformiste marqué par ce qu’on n’était pas encore convenu de nommer l’"humour noir". J’étais sensible aussi aux dehors mêmes du personnage qui, plutôt maigre et d’allure à la fois dans le siècle et romantique, possédait (en plus juvénile bien sûr et avec une moindre discrétion) l’élégance dont il ne se départirait jamais, lors même que son maintien alourdi lui aurait donné cet air quelque peu paysan que la plupart ont connu, élégance tout en profondeur et qui se manifestait sans aucun vain déploiement de faste vestimentaire. A ses yeux assez rapprochés et enfoncés, riches de tout le bleu du ciel, s’alliait sa curieuse dentition de bête des bois, fréquemment découverte par un rire que (peut-être à tort) je jugeais sarcastique. (pp.18-19). Comment échapper à la médiocrité du monde sinon par l’excès, la transgression, l’érotisme ? Très tôt, Bataille affirme la nécessité de prendre en compte les aspects les plus repoussants ou déréglés de l’existence humaine. Il se passionne pour l’ ?uvre de Sade, où il voit une tentative pour repérer par le biais de la fiction les limites de l’humanité. En 1926, il se lie avec Breton, plus tard avec Eluard, et alors que Leiris lui, a adhéré au surréalisme, Bataille se tient à l’écart du mouvement. C’est en 1928 qu’il publie son premier livre, Histoire de l’ ?il, sous le pseudonyme de Lord Auch . En 1936, il crée la société secrète Acéphale, et l’année suivante, avec Roger Caillois et Leiris, le collège de sociologie destiné à étudier les manifestations de sacré dans le social. En 1937, paraît Madame Edwarda. A partir de 1941, il publie régulièrement. L’expérience intérieure (1943), Le Coupable (1944), Sur Nietzsche (1945), Haine de la poésie (1947)... Rassemblant ses réflexions sur l’art (Lascaux ou la naissance de l’art, 1955), sur l’économie et la cosmologie (La Part maudite, 1947), sur les pouvoirs de la poésie et de la littérature, en particulier "érotique" (La littérature et le mal, 1957), ses ?uvres complètes, provocantes, insolemment orientées, témoignent de son érudition et de la diversité de ses engagements. Empruntant à Hegel sa définition de l’homme par la conscience de la mort, il en déduit que l’organisation du monde humain exige l’expulsion d’une violence originelle -celle de la mort naturelle et de la sexualité- dont l’homme garde comme une nostalgie, et qui devra être réactualisée dans les sacrifices religieux. Ainsi, l’humanité se distinguant de l’animalité par l’instauration d’interdits, définira-t-elle deux sphères opposées ; le profane, soumis au rationnel, au labeur, et le sacré, à l’origine à la fois fascinant et repoussant, car espace où la violence peut se déchaîner. De cet écrivain longtemps maudit, désormais encensé, dont l’ ?uvre, d’emblée fut placée sous le signe du défi, moyen par quoi un homme s’affirme irréductiblement lui-même, sur un mode qui trouve son expression extrême dans l’héroïsme de Don Juan s’entêtant dans sa malignité jusque devant la terrible évidence de la statue du Commandeur, Michel Leiris dit qu’il est, à sa manière un Don Juan. Je ne vois pas qu’il y ait, de nos jours, un écrivain dont les mots -à l’aide desquels il se masque et se démasque presque au même instant- se fassent à ce point les instruments d’une séduction personnelle. Comme Don Juan, il émeut, il pipe et souvent il scandalise, émettant les horreurs qui font frémir Leporello. Mais tragique, raisonneur, humoreux ou blasphématoire, de quelque registre qu’il use, ce séducteur qui recourt volontiers au travesti du pseudonyme, et prend parfois cette mine de Barbe-Bleue que tant de chanteurs d’opéra donnent pratiquement à Don Juan, est un écrivain qui fascine et dont nul ne saurait douter qu’à l’instar de l’hôte du convive de pierre, il joue constamment le grand jeu.(pp.11-12).