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Lettres choisies

 

Échanges et correspondances , Éditions Gallimard, "Les inédits de Doucet" © Julie Bataille et Jean Jamin

Les notes qui figurent dans le volume ne sont pas reproduites ici.

Leiris à Bataille

[Cap d’Antibes (Alpes Maritimes), août 1925] (p.96)

cher ami, je vais me marier, rame de lumière amarres niées.

Michel Leiris


Bataille à Leiris

[Paris, juillet 1931] (p.98)

Mon cher Michel, Je ne t ’ai pas écrit non par négligence mais probablement parce que j’ai beaucoup trop d’amitié pour toi pour ne pas être sensible à beaucoup de choses. En tout cas je ne me serais pas décidé à t’écrire des platitudes ou des choses désagréables. Je pars pour la campagne vraiment très dégoûté d’une vie qui n’est malheureusement pas différente de celle que tu menais ici. J’ai vu hier soir des danses nègres à l’Exposition, des danseurs introduits sur une estrade comme des vaches dans un wagon. Mais je ne crois pas que l’impossibilité de certaines choses aurait pu être plus frappante pour moi que là pour ce qui sépare les nègres et les blancs invités du mussée du Trocadéro. Je ne vois pas un instant ce que pourrait signifier une agitation quelconque si elle ne m’exclut pas d’une façon très catégorique de toutes ces tristes existences. Crois à toute mon amitié Georges


Leiris à Bataille

Kita (Soudan français), [jeudi] 22 juillet 1931] (p.99)

Cher Georges, Ta lettre m’arrive ce matin. Les nègres et les blancs ont au moins ce point commun : ils mènent tous de tristes existences. Et je ne vois pas ce que peut signifier une quelconque agitation, en dehors du plaisir même de cette agitation. Je suis parti très dégoûté et je reste très dégoûté, car on ne voyage vraiment que tout seul. Mais tout me paraît préférable à la vie que n’importe lequel d’entre nous est forcé de mener en ce moment en France. Crois à toute mon amitié - malgré ce " beaucoup de choses " auquel tu me dis avoir été sensible - et sois certain qu’il n’y a pas d’autre mobile à toutes mes actions qu’une lutte terrible contre l’ennui. Par la méthode de Gribouille, d’ailleurs, comme, par exemple, quend je remplace un spleen d’esthète citadin par le cafard colonial ? Je vous remercie Sylvia et toi d’avoir été gentils avec Zette après mon départ, ainsi qu’elle me l’a écrit : l’affection qu’on lui témoigne est ce qui me touche le plus en ce moment. D’ici quelque vingt ans nous serons sans doute tous les deux définitivement crevés. Je te la souhaite bonne et heureuse ! Michel


Leiris à Bataille

Paris] lundi 3 [juillet 1939], 21 heures (p.127) Cher Georges, Je reconnais le tort que j’ai eu d’attendre jusqu’à maintenant pour marquer mon désaccord. Ma faiblesse est de ne pouvoir prendre parti -dire oui ou non- que quand je suis au pied du mur et cela, je le sais bien, n’arrange pas les choses. Je suis surpris, cependant, que tu aies pris cette lettre comme si tu y étais personnellement visé : je n’établis aucune identification entre toi et le Collège de sociologie et, quand je critique le Collège de sociologie, c’est en bloc, en tant qu’organisation dont je fais moi-même partie. J’espérais en te portant cette lettre, que nous en discuterions et découvririons peut-être un moyen d’en sortir car il me déplaisait que ma défection te mette dans l’embarras. J’ai eu tort - je le répète - de ne pas te dire en temps utile, nettement, que je n’étais pas en mesure de faire un tel exposé. J’ai cru qu’il s’agissait de mes habituelles inhibitions et que j’en triompherais, comme cela m’est si souvent arrivé, à la dernière minute. Je me refuse à croire qu’un tel tort, dans quelque gêne qu’il puisse momentanément te mettre, soit de nature à détruire notre amitié. Affectueusement à toi Michel


Bataille à Leiris

[Saint-Germain-en-Laye ( ?) mercredi], 5-VII-39 (p.128)

Mon cher Michel, J’ai déjà répondu à ta lettre au cours de mon exposé d’hier, mais en le faisant j’ai cru devoir déplacer le débat : les raisons que j’avais d’agir ainsi ressortent de l’exposé lui-même. Je tiens maintenant à répondre directement aux questions que tu soulèves. Lorsque j’ai employé pour la première fois l’expression de sociologie sacrée (exactement lorsque le Collège de sociologie a été fondé), je ne pensais pas que la discipline définie par ces mots se situe exactement à la suite de la tradition sociologique de l’école française. Dans mon esprit, l’expérience que chacun de nous pouvait avoir du sacré conservait une importance essentielle. Le sujet même de l’exposé que tu as fait l’an dernier montre assez que cette façon de voir était admissible aussi bien par Caillois que par toi. Mais s’il est vrai que nous fassions entrer notre expérience personnelle dans les recherches que nous avons poursuivies, il faut en tirer la conséquence. L’expérience du sacré est de telle nature qu’elle ne peut rien laisser d’indifférent : celui qui rencontre le sacré n’a pas plus de moyen de lui demeurer étranger qu’un chrétien ne pourait demeurer étranger à Dieu. Á mes yeux, dès l’abord, cette sociologie sacrée, à laquelle un Collège pouvait donner sa forme et son ordonnance, se situait donc exactement à la suite de la théologie chrétienne (c’est là ce que j’ai répondu hier à la juste interprétation qu’a faite Landsberg de mon attitude). Il s’agissait de représenter la société et son jeu avec cette conscience des destinées qui s’y trouvent engagées qui appartient au théologien lorsqu’il considère Dieu et l’Église. C’est par là que pourrait à la rigueur se trouver la voie qui mènerait au pouvoir spirituel, en tout cas la direction vers l’activité est à partir de là inévitable. (...) Je ne crois pas que tu puisses m’en vouloir de la tristesse amère que j’ai éprouvée lundi ni de ce qu’elle m’a conduit à dire. Il y a certainement autant ou plus d’absurdes erreurs dans ce qui est dit les nerfs à vif qu’il n’y a d’omissions dans ce qui est dit au moment où le calme paralyse. Quoi qu’il en soit de toutes ces misères inextricables, tu sais ce que signifie pour moi l’amitié qui nous lie. Georges

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