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Livre : Marianne Golz-Goldlust, Le Grand Jour, Prague 1943. Par Corinne Amar

 

Couverture du livre Le Grand Jour, Prague 1943 de Marianne Golz-Goldlust

Marianne était viennoise. Elle était très intelligente, avait 48 ans, des cheveux gris. Jamais pas une seule fois, elle n’a perdu dans ce trou crasseux un pouce de sa stature morale. S’il existe une personne dont on puisse dire dans ces conditions pitoyables et ignominieuses qu’elle a su préserver la noblesse de son âme, c’est bien elle. Elle était fière et c’est avec un sourire un peu dédaigneux qu’elle considérait les "vrais pauvres", les gardiens et ces fleurs douteuses et repoussantes de la puissance allemande qu’étaient les nazis. Elle servait d’interprète entre les gardiens et les prisonniers (...). Tous appréciaient sa clairvoyance politique et l’aimaient pour son optimisme." Karel, J’accuse, Prague 1946.

Le Grand Jour, Prague 1943, est une correspondance de captivité. Marianne Golz-Goldlust naît à Vienne, dans une famille catholique, le 30 janvier 1895. Son père, chef d’orchestre, est polonais, sa mère, tchèque. Elle s’appelle, de son vrai nom, Maria Agnès Belokostolsky. Après des études secondaires à Vienne, elle suit des cours de chant et de danse et se produit sur scène sous le nom de Marianne Tolska. Ses talents de cantatrice, très vite, sont remarqués. En juillet 1923, elle est déjà au sommet de sa carrière et vient d’épouser en seconde noce Ernst Wengraf, un éditeur de musique viennois. En 1924, elle le suit à Berlin, où il vient d’ouvrir un bureau. Ils divorceront. Le compositeur d’opérettes autrichien Nico Dostal qu’elle avait connu à Salzbourg deux ans plus tôt et avec qui elle avait monté l’opérette Madame Pompadour décrit ainsi son propre séjour dans la capitale : En descendant du train à la gare d’Anhalt je me suis immédiatement senti à l’aise. Pour commencer j’ai intégré le cercle de Marianne Tolska-Wengraf. Son mari et elle venaient de divorcer par consentement mutuel. A son appartement de Wittenberg Platz, Marianne s’entourait de personnes dynamiques qui travaillaient dans le théâtre ou la publicité. On pouvait rencontrer chez elle toutes sortes de gens et se faire des relations intéressantes. Marianne est riche, célèbre, adulée. En 1929, elle épouse Hans Golz, responsable d’une revue littéraire publiée par la grande maison d’édition Rohwolt qui accueillait des écrivains plus tard interdits par les nazis, comme Brecht ou Walter Benjamin. En 1933, lorsque Hitler prend le pouvoir, le couple émigre à Prague. Les nazis envahissent la Tchécoslovaquie en mars 1939 et déclarent la partie occidentale du pays "Protectorat allemand de Bohême-Moravie" Hans parvient à se réfugier en Angleterre, Marianne reste sur place pour aider sa belle-famille. Dès 1939, elle fait partie d’un groupe de résistants qui organise l’évasion de Juifs et des Tchèques hors du Protectorat. Le 19 novembre 1942, les membres de son réseau sont arrêtés et Marianne est jetée en prison. Les premières lettres qu’elle envoie à sa s ?ur Rosi reflètent l’optimisme d’une femme, célèbre cantatrice, puis journaliste, que la vie jusque-là avait comblée. Elle semble persuadée qu’elle parviendra à s’en sortir. La première lettre de cette correspondance date du 24 janvier 1943, la dernière du 5 octobre 1943. Au fil des jours, le ton de ses lettres change, alors qu’elle sent ses certitudes basculer, et ses chances de survie peu probables ; le 18 mai 1943, Marianne et 17 autres accusés sont jugés par le tribunal de Prague. Le procès se déroule dans le contexte de la défaite des Allemands à Stalingrad. Le pouvoir judiciaire a ordre de réprimer la moindre tentative de résistance à l’intérieur du Reich et du Protectorat de Bohême-Moravie. Il faut un exemple. Marianne et 9 autres détenus sont condamnés à mort. On peut lire dans le verdict : "L’accusée Golz-Goldlust, qui est sans doute de toutes les femmes ici inculpées la plus intelligente, avait conscience du rôle qu’elle tenait dans les crimes qui lui sont reprochés et elle est spirituellement complètement enjuivée." Elle est exécutée sous la guillotine le 8 octobre 1943. Ses dernières lettres quelques jours avant sa mort sont pour Karel, le prisonnier de droit commun, employé à la prison de Prague, qui faisait passer clandestinement ses lettres et messages et à qui elle confia toute sa correspondance, sa s ?ur bien-aimée, et Richard Macha (Risa), détenu lui aussi et condamné à la peine capitale, à qui Marianne décida, parce qu’elle se savait condamnée et sans jamais l’avoir vu, d’offrir son amour. Risa partagea cet amour platonique et épistolaire, désespéré, magnifique et sans issue. La correspondance de Marianne, traduite de l’allemand par Lucien Karpman, est suivie d’une biographie de Marianne, intitulée A la recherche de Marianne, par Ronnie Golz et traduite de l’anglais par Marie Gougaud. En 1985, le fils de Hans entreprend des recherches sur sa famille. Son père lui a parlé de sa première épouse. Fasciné par ce qu’il découvre de cette femme au destin tragique, il se rend à Prague sur ses traces, consulte les archives judiciaires de la période de l’Occupation, poursuit son enquête à Vienne, entre en relation avec la nièce de Marianne, retrouve la correspondance échangée entre sa mère et sa tante alors emprisonnée, cachée depuis la guerre au fond d’un tiroir. Ce sont ces lettres et messages secrets ainsi que ceux recueillis par Karel qui composent cet ouvrage.

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