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Entretien avec Yehoshua Kenaz. Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Photo portrait de Yehoshua Kenaz. C’est au mois d’août, en plein centre de Tel-Aviv, que nous avons réalisé un entretien articulé autour de Retour des amours perdues (qui a inspiré Amos Gitaï pour son film Alila). Évoquant les orientations communes d’ordre thématique et narratif entre ses livres parus en France chez Stock, Actes Sud et Gallimard, nous avons questionné son travail d’écrivain, son rapport au texte et à la réalité

Dans Retour des amours perdues qui vient d’être traduit en France aux éditions Stock, il est question d’un microcosme, d’un environnement clos. Un immeuble où un groupe d’individus se côtoient, se croisent et sont prisonniers de leur monde... Un thème que l’on retrouve dans On brûle les placards d’électricité (Actes Sud, 2003)...

Yehoshua Kenaz : J’ai écrit un autre livre intitulé Vers les chats (Gallimard, 1994), là aussi, une partie de l’histoire se déroule dans le même immeuble que dans On brûle les placards d’électricité et Retour des amours perdues.

Pourquoi ?

Yehoshua Kenaz : Parce que c’est là où j’habite ! Depuis toujours j’ai été attiré par les univers clos. Ils engendrent des histoires, des tensions, des liens entre les individus. Même dans mon premier roman qui n’a pas été traduit, il y a cet univers fermé, une famille qui s’isole dans une maison. Les gens se croisent dans mes histoires comme ils se croisent dans le monde et ne sont pas toujours capables de s’entendre, de se comprendre. Les hostilités naissent parfois sans qu’on puisse savoir pourquoi. Je crois que l’hostilité est inhérente à chaque individu, et qu’elle s’extériorise de temps en temps. Ce qui m’intéresse, c’est considérer, examiner les rapports qui existent entre les individus.

Solitude et obsession, vie quotidienne, des thèmes récurrents dans vos romans...

Yehoshua Kenaz : Oui, il y a la solitude des gens qui sont en famille, qui sont seuls dans une cité, seuls parmi les autres... c’est quelque chose qui les accompagne. Dans Retour des amours perdues, il y a une collectivité, et dans cette collectivité il y a ce personnage, Aviram, qui est un homme seul. Derrière le mur mitoyen qui le sépare de sa voisine, il épie, espionne, à l’affût des moindres faits et gestes de la jeune femme. En ce qui concerne Gabi par exemple, sa solitude est un choix de vie. Dominer cet homme qu’elle n’aime pas vraiment, je crois, vivre cette relation dans la clandestinité, est un défi pour elle...

Il y a un aspect réaliste qui rappelle d’une certaine façon les romans de Georges Simenon que vous avez traduits en hébreu.

Yehoshua Kenaz : Peut-être, et cette comparaison est un honneur pour moi. Mais j’ai commencé à le traduire beaucoup plus tard. Plusieurs de ses livres que j’ai lus très jeune m’ont en effet marqué. On peut être influencé par un auteur mais dans le texte qu’on écrit c’est une synthèse qui se produit. L’écrivain sait ce qui l’a influencé dans son travail d’écriture. C’est d’ailleurs l’idée qui est suggérée, plutôt que la composition ou le choix des personnages. Simenon est un grand écrivain que j’adore, d’une intelligence extraordinaire qui n’est, je crois, pas très à la mode en France.
Tous mes romans sont réalistes dans le sens le plus large du terme, ça veut dire que j’écris les choses comme je crois qu’elles pourraient se passer dans la réalité.

Vous mettez en scène ces personnages d’une manière intimiste, avec une certaine ironie tout en restant à distance. Il n’y a d’ailleurs pas de personnage principal...

Yehoshua Kenaz : Oui, surtout dans Retour des amours perdues et On brûle les placards d’électricité. Dans le recueil de nouvelles, Moment Musical, (Actes Sud, 1994) il y a quelque chose de plus ouvert, de plus chaleureux parce que le sujet traite de l’enfance et de l’adolescence. Je crois que lorsqu’on écrit sur ce thème, on essaie d’être un peu sentimental, en tout cas en ce qui me concerne. Et puis, Dans Infiltration, qui est la suite de Moment Musical, c’est la même chose ; mais effectivement dans les romans qui suivent, dont Vers les Chats, afin de ne pas tomber dans l’emphase, le pathétique, j’ai pris de la distance avec mes personnages. J’admire Flaubert, et il nous enseigne comment prendre de la distance avec ce que nous écrivons, avec les personnages que nous mettons en scène. Quant au personnage principal, on m’a souvent reproché qu’il n’y en ait pas, et ce, dès le début de la publication de mes romans. Cependant, dans Vers les chats, il y en a un, mais c’est le seul livre où j’ai réussi à le faire apparaître. J’ai découvert que j’en suis capable. Mais ce sont les rapports entre les gens que j’aime développer avant tout, et par conséquent, mettre sur le même plan plusieurs personnages.

Retour des amours perdues et On brûle les placards d’électricité sont construits autour de chapitres voire de passages qui se focalisent sur un personnage isolé ou une famille. Certains prennent la parole, d’autres laissent place à la voix narrative. Dans Retour des amours perdues, c’est le vieillard paralysé qui ne peut parler, qui s’exprime à la première personne...

Yehoshua Kenaz : Oui, il y a un personnage qui parle à la première personne et les autres sont plus objectifs. J’aime la polyphonie et je tente de la rendre à travers ces différentes voix. Dans Retour des amours perdues, c’est même poussé à l’extrême. Les passages qui se focalisent sur un personnage sont courts et le lecteur passe d’un "tableau" à un autre rapidement. Dans On brûle les placards d’électricité, les passages sont plus longs et consacrent un chapitre entier à un seul personnage. Le vieillard de Retour des amours perdues qui ne peut parler, raconte son histoire avec sa voix intérieure à la première personne. C’est venu comme ça. Je me suis demandé pourquoi je l’avais mis en scène de cette façon et me suis dis que celui qui ne pouvait justement pas parler prenait la parole narrative.

Réfléchissez-vous à la construction du livre avant la rédaction ?

Yehoshua Kenaz : Il y a une idée de départ mais la construction vient aussi avec l’écriture. Au fur et à mesure de l’avancée narrative, quand j’arrive au tiers du texte, j’aperçois la structure et je suis ce chemin. Par exemple, pour ce vieillard paralysé, je savais qu’il allait apparaître dans le roman. Mais le jeune soldat et ses parents sont venus beaucoup plus tard, à la moitié du livre. Tout d’un coup, ils sont apparus et ont demandé droit de cité. J’ai écrit leur histoire, je les ai mis en scène et les ai insérés dans les chapitres du livre que j’avais écrits sans ordre chronologique. Mais j’avais une idée du déroulement. Je voulais que les passages ne se suivent pas, qu’il y ait une coupure. Je voulais que lorsqu’on change de thème, ça vienne subitement. Qu’on ne comprenne pas immédiatement de quoi il s’agit. Qu’il y ait un petit choc dans la succession de l’histoire. Ce doit être un principe musical. Et en un sens, c’est un peu cinématographique puisqu’il y a des séquences dans les chapitres qui se succèdent, et chaque séquence contient plusieurs plans.

Dans Retour des amours perdues, un échange de lettres se mêle à la narration. Quel lien entretenez-vous avec la forme épistolaire ?

Yehoshua Kenaz : La forme épistolaire n’est pas quelque chose qui se répète dans mes livres mais ici c’était nécessaire à cause de l’histoire. Il s’agit d’un échange un peu comique entre le syndic de l’immeuble, vieux bureaucrate, obsessionnel, et un propriétaire qui a loué son appartement, enseignant, cultivé, amusé par les maladresses langagières de son interlocuteur qui ne cesse de se plaindre. C’était précisément par le biais des lettres qu’il était possible de rendre ces différences de ton. L’un utilise un hébreu désuet, maladroit et l’autre, un hébreu subtil qui fait preuve d’ironie. L’échange épistolaire permet de montrer les rapports entre les deux hommes. En ce qui concerne la traduction, il est toujours difficile de rendre les distorsions de la langue, les fautes grammaticales. Ne pas tenter de les traduire est alors préférable. Parfois, il vaut mieux perdre un effet stylistique.
La lettre apparaît aussi dans Infiltration parce qu’il y a un soldat qui écrit à sa petite amie et aussi dans Paysage aux trois arbres, où il est question d’une histoire de Tagore, "le méchant facteur". Un petit garçon, voyant le chagrin de sa mère qui ne reçoit pas de lettres de son père, lui promet d’écrire les lettres du père et de les lui remettre en mains propres.

Dans vos romans, vous donnez la sensation des lieux...

Yehoshua Kenaz : Les lieux, les villes, l’environnement, l’ambiance m’intéressent beaucoup... Par contre, le temps est volontairement plus indéterminé. Dans Retour des amours perdues, il est difficile de situer exactement l’histoire d’un point de vue temporel bien qu’il s’agisse quand même d’une période assez récente. Par exemple, il n’y a pas encore de téléphone portable, d’ailleurs s’il y en avait, tout serait différent entre le jeune soldat et ses parents. Le téléphone portable empêche la disparition... Il n’y a pas non plus d’attentats, de problèmes de sécurité, rien qui pourrait se référer à une actualité précise. Dans On brûle les placards d’électricité, il y a un flash back sur la guerre du Golfe, comme une sorte de trauma, mais ensuite le récit ne s’inscrit pas non plus dans une temporalité définie.

Que pensez-vous du film d’Amos Gitaï, Alila, qui s’inspire de votre roman Retour des amours perdues ?

Yehoshua Kenaz : Je crois qu’Amos Gitaï est un cinéaste important. Comme un compositeur qui emprunte un thème pour élaborer des variations, il a utilisé Retour des amours perdues pour son film.

Vous êtes aussi traducteur de Flaubert, Stendhal, Simenon, Modiano... Participez-vous à la traduction de vos textes en français ?

Yehoshua Kenaz : En effet, j’ai traduit Bouvard et Pécuchet de Flaubert, Le Rouge et le noir de Stendhal, André Gide, deux nouvelles de François Mauriac, George Sand, Patrick Modiano (Les boulevards de ceinture), Montherland (Les Célibataires), Balzac, Simenon bien sûr...
Quant à la traduction de mes propres romans, je n’y participe que pour la langue française. Je travaille avec deux traductrices, très compétentes, Rosie Pinhas-Delpuech et Sylvie Cohen. Elles me consultent souvent, par mail ou par téléphone pour me demander par exemple d’éclaircir une référence de la vie israélienne. Je relis toujours les traductions et fais part de mes remarques, dans un souci d’exactitude par rapport au texte hébreu, à ce que j’ai voulu signifier, et dans un souci de fidélité par rapport à la langue française, ce qui est la tâche de mes traductrices.

Qu’est-ce qui déclenche l’écriture d’un roman, le sujet, l’histoire ?

Yehoshua Kenaz : Pour moi, ça vient toujours avec une image. Une image qui arrive spontanément, sans que je connaisse vraiment son origine, mais bien sûr, qui provient de la réalité. Elle commence à me hanter, à m’obséder et j’essaie de la déchiffrer. Dans la plupart de mes livres, c’est la dernière scène de l’histoire. Le travail d’écriture tente d’exprimer ce qui s’est passé pour y arriver. Mais dans On brûle et Retour, l’image qui est venue spontanément, comme un plan cinématographique, se trouve au début des deux romans et les différents passages se sont progressivement rivés à elle, s’y sont accrochés. Dans Retour des amours perdues, de nombreux éléments sont proches de moi, font partie de la vie quotidienne qui est autour de moi.

Comment êtes-vous venu à l’écriture ?

Yehoshua Kenaz : C’est une petite histoire. Á 23 ans, je suis venu en France avec ma famille. Mon père y avait été envoyé pour son travail. J’y suis resté deux ans et j’ai appris le français à l’Alliance française. J’ai suivi un cours qui a duré un an, du 1er degré au degré supérieur. Puis, je me suis inscrit au cours de civilisation française à la Sorbonne. C’est l’année universitaire la plus difficile et la plus enrichissante que j’ai connue. J’étais dans un choc culturel. J’ai commencé à lire en français toute la littérature que je n’avais pas lue auparavant (Tolstoï, Dostoïevski, etc.) qui, à ce moment précis, est devenue quelque chose d’important pour moi. Un jour, j’ai reçu une lettre d’une très bonne amie qui m’envoyait une revue littéraire dans laquelle il y avait une histoire écrite par le fils d’un de nos voisins de la petite bourgade où je suis né, Petah Tiqwa. Il écrivait sur son enfance. Son texte était intéressant et je me suis dis que je pouvais en faire autant. J’ai donc écrit un récit qui se passe dans l’atmosphère de la petite ville de mon enfance, et je l’ai envoyé à l’éditeur. Peu de temps après, j’ai reçu une réponse positive qui me disait que mon texte serait publié dans le prochain numéro. C’était une revue israélienne qui s’appelait Keshet (l’Arche). Lorsque je suis revenu au pays, le directeur m’a employé dans sa rédaction. J’ai donc continué à écrire des articles, des textes et un jour, je me suis dis qu’il était temps que j’écrive un roman ? Mon premier roman qui a été publié en Israël et n’a pas été traduit, commençait par le tout premier récit que j’avais envoyé à Keshet. J’avais choisi de le publier sous un pseudonyme car je n’étais pas sûr de moi. Comme la critique l’a bien reçu, j’ai signé de mon nom les livres suivants.

Quels sont vos projets ?

Yehoshua Kenaz : Je suis en train de commencer un nouveau roman. Je suis dans la phase du début ; j’ai écris déjà plusieurs chapitres, mais il y a encore quelques années de travail. Ce sera sur mon enfance, écrit avec la même musique que le récit Paysage aux trois arbres. Je reviens à mon premier roman intitulé Après les fêtes, c’est la même ambiance, le même environnement, mais d’un point de vue beaucoup plus mûr. Ainsi la boucle sera bouclée.

Livres traduits en français :

Retour des amours perdues
traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen,
Stock, août 2004, 358 pages, 20,50 ?

Paysages aux trois arbres ,
précédé de On brûle les placards d’électricité .
Deux récits traduits de l’hébreu par Rosie Pinhas-Delpuech. Actes Sud, août 2003, 306 pages

Infiltration
Traduit de l’hébreu par Rosie Pinhas-Delpuech.
Stock, août 2003, 529 pages

Moment musical
Traduit de l’hébreu par Rosie Pinhas-Delpuech.
Actes Sud, 1994, 306 pages

Vers les chats
Gallimard, coll. Du monde entier, 1994, 321 pages

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