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Livre : Retours des amours perdues de Yoshua Kenaz. Par corinne Amar

 

Couverture du livre Retour des amours perdues de Yoshua Kenaz.

"Retour des amours perdues est un roman subtil, sombre qui parle de solitude et d’obsession. Mais c’est également une merveilleuse comédie mettant en scène les paradoxes de l’amour et la violence de la jalousie".- Amoz Oz

Du petit immeuble de Tel-Aviv, où il se passe à la fois peu et tellement de choses comme dans tous les immeubles, où les destins des uns et des autres s’entrecroisent, dans l’indifférence ou les alliances, les conflits et les trahisons, où les liens se nouent, se dénouent, s’exacerbent, Kenaz raconte le quotidien. Gabi, un temps mariée, la trentaine, belle et seule, attend Hézi, son amant, dans un appartement loué pour leurs rencontres clandestines. De l’autre côté du mur, une oreille collée à la cloison, son voisin célibataire l’épie, guette ses soupirs. A quelques pas de là, un vieillard paralysé et voué au ressassement infini, reprend goût à la vie, grâce à une jeune aide-infirmière philippine. Les parents d’un jeune déserteur se lancent à la poursuite désespérée de leur fils prodigue... Autant de portraits à la fois banals et singuliers d’une société israélienne dans son ensemble, de ses dysfonctionnements et de ses métamorphoses ; Kenaz, humain et intimiste, dépeint la vie, dans sa quête éperdue d’amour, entre appropriation, surveillance sans fin et sans fond, inquiétude perpétuelle, éloignements et rapprochements continuels... La narration est simple, parfois elliptique, la ponctuation s’économise, on est dans un récit à plusieurs voix, construit comme une succession de tableaux sans cadres, sans contours, enchaînés et pourtant distincts, dans l’impossibilité même que sont ses personnages d’établir des liens durables, une communication réelle. Ils firent l’amour la première fois dans un hôtel d’une rue débouchant sur la mer, quelques jours après qu’il eût daigné la saluer en passant devant la porte de son bureau. Gabi déjeunait dans un bistrot, à deux pas, où elle avait ses habitudes. Il était là. Il la regarda et elle lui sourit. Il s’approcha de sa table : "J’aimerais vous connaître", lui dit-il à mi-voix. Quand elle répondit : "OK", il prit un carnet de la poche de son veston, arracha une page et y inscrivit quelque chose. Il plia le papier qu’il posa sur la table et s’en alla. Il avait noté le nom de l’hôtel, l’adresse et la date du rendez-vous. La première fois qu’il l’entendit jouir, il se figea, leva la tête et la dévisagea d’un air méfiant. (p.9) Eyal consulta sa montre. "Tu es pressé ?"
-  Ouais." Son père réprima sa colère. "Est-ce qu’il t’arrive de penser à nous ? Tu oublies ce qu’on a fait pour toi ?" Eyal ne répondit pas.
-  De quoi vis-tu ? As-tu de l’argent pour manger ?
-  Je me débrouille
-  Comment ? D’où le sors-tu cet argent ? Eyal ne répondit rien. Ezra jeta à sa vieille mère un regard soupçonneux. "Tu ne vas pas le soutirer à ta grand-mère au moins ? Tu sais qu’elle refuse qu’on l’aide et qu’elle vit de son allocation retraite ! Tu as une idée de ce que ça représente ? Tu n’as pas honte ?
-  Qu’est-ce que tu lui veux, hein ? intervint la grand-mère. Il ne m’a rien demandé, mais s’il a besoin d’argent, j’en aurais pour lui.
-  Pourquoi prends-tu son parti tout le temps ? Il a déserté, il doit rentrer à sa base.
-  S’il n’est pas heureux à l’armée, il ne doit pas y retourner.
-  Qu’est-ce qu’il va faire maintenant ?
-  Il sait ce qu’il a à faire, il a de la jugeote et du courage à revendre.
-  Pour ça, il te ressemble."
(p.160) Et puis, il y a les lettres d’Arié Schwartz, le président du conseil syndical. Il écrit aux locataires de longues lettres appliquées, de plaintes, de colère ou d’impuissance. Les temps ont changé, les m ?urs aussi, son immeuble n’est plus ce qu’il était, des femmes non respectables s’y installent, y mettre un terme, "non seulement, c’est désagréable et honteux, mais en plus cela risque de déprécier la valeur de l’immeuble étant donné que personne ne voudra plus acheter dans un endroit pareil sans parler du fait que nous avons investi pour rien dans la porte d’entrée et l’ interphone afin d’améliorer le standing..."(p.15) Arié Schwartz vieillit, capitule, démissionne, "c’est fichu, madame Shifra, notre immeuble est fichu, il était tellement beau, si bien entretenu, il n’y avait que des gens biens", souffre, pleure, se meurt, existe au travers de ces lettres qui émaillent le récit, et font de ce personnage en filigrane un personnage à part entière. Comme sans doute aussi, l’image d’une jeune fille inconnue dont l’histoire d’amour, par inadvertance, entendue dans le bus, donne au roman son titre. Amoureuse et enceinte d’un jeune homme qui ne l’aime plus et l’abandonne, désespérée et sans recours, elle erre. "...un jour qu’elle rentrait chez elle en bus et qu’elle regardait par la fenêtre, elle a aperçu une inscription sur le mur d’une cour, rue Herzl : "Retour des amours perdues, entrée par la cour." Elle ne l’avait jamais remarqué auparavant. Elle l’a revue le lendemain et le surlendemain. Elle ne pensait qu’à ça. Elle a réussi à se procurer de l’argent et elle y est allée. (p.198) "Retour des amours perdues", ou le mirage d’aimer... Dans le désert, l’image dit : "Que veux-tu voir ? Quel est ton désir ?" Les personnages de Kenaz respirent, désirent, mais ne voient pas, ne demandent pas ; prisonniers de leur monde et pourtant unis à leur insu par un drame commun, ils se croisent, s’évitent, se parlent mais ne se comprennent pas... Ce livre est à lire qui dit les paradoxes de l’amour d’une écriture incroyablement simple.

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