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Entretien avec Christophe Malavoy.
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Couverture du livre Lettres de résistances Dans l’ouvrage collectif Lettres de résistances, Christophe Malavoy livre un texte épistolaire intitulé Prison de la Santé, 1942. Il a également publié cinq livres qui offrent une écriture intimement liée à la mémoire familiale, à la filiation et à l’idée de transmission.

(Depuis le 2 octobre et jusqu’au 2 décembre, Christophe Malavoy interprète un intellectuel anarchiste dans une pièce de théâtre de Michel del Castillo, Le Jour du destin, (mise en scène par Jean-Marie Besset et Gilbert Desveaux).

Vous avez écrit une lettre, Prison de la Santé, 1942 dans l’ouvrage collectif intitulé Lettres de résistances. Qu’est-ce qui vous a séduit dans ce projet épistolaire ?

Christophe Malavoy : Tout d’abord, je trouve que l’écriture épistolaire est intéressante parce qu’elle induit des absences et des ellipses, comme dans la vie. On écrit puis on s’interrompt une ou deux heures, voire plusieurs jours, on reprend une conversation, un récit ou des confidences...
La forme épistolaire coïncide avec une nécessité d’écrire, retrouver ce besoin charnel et vital m’a séduit. J’ai immédiatement pensé à un personnage qui m’est très cher, à ma grand-mère qui m’a guidé et inspiré. Ce texte est une manière de mieux la connaître, et en même temps un signe de reconnaissance.

Vous avez choisi d’utiliser le terme de résistance avec un grand "R"...

Christophe Malavoy : La résistance me semble être un thème important. J’ai hésité quant au choix du sujet parce que je trouve qu’aujourd’hui, dans ma façon d’être, dans mon travail, savoir dire "non" est une façon de se situer dans notre société, c’est-à-dire de ne pas tout accepter et de veiller en tant qu’artiste à défendre une éthique. En ce sens, refuser la facilité et la médiocrité, l’appât du gain, enfin tout ce qui n’est pas motivé par une préoccupation artistique. Je pensais au rôle de l’artiste et à sa difficulté d’être et de créer, à la superficialité des émissions radiophoniques ou télévisuelles, aux faux débats, à la surconsommation d’images contre laquelle il est nécessaire de résister. Mais en souhaitant parler du rapport entre l’artiste et la société d’aujourd’hui, l’image de ma grand-mère, Résistante, m’est aussitôt apparue ; car cette femme qui avait enduré la captivité à Ravensbrück, m’a aussi mis sur la voie de cette autre forme de résistance dont je viens de parler, de ce choix de vie.

C’est en lisant À hauteur d’homme (Flammarion 2001) qu’on s’aperçoit qu’il s’agit de votre grand-mère...

Christophe Malavoy : En effet, dans À hauteur d’homme, je la cite. Une page ou deux évoquent son histoire. Après avoir écrit ce livre, plusieurs personnes, impressionnées par sa personnalité, m’ont encouragé à écrire sur elle. J’en ai toujours eu la volonté mais je n’ai jamais su comment parler d’elle. Les Lettres de résistances m’ont donné le moyen de le faire. Aujourd’hui, j’ai le désir d’aller plus loin.

Avez-vous construit Prison de la Santé, 1942 à partir de documents, lettres ou journaux retrouvés ?

Christophe Malavoy : Non, il s’agit d’une mémoire orale. Ma grand-mère ne m’a jamais parlé des heures difficiles qu’elle avait vécues mais on devinait son histoire dans les conversations, dans sa façon d’être. Je connaissais quelques événements racontés par son deuxième fils, mon oncle, qui est toujours en vie aujourd’hui. Je m’en suis servi pour imaginer les conditions de détention, les interrogatoires. Je me suis également documenté sur cette période, j’ai lu les témoignages de plusieurs personnes. Puis, j’ai rebâti l’itinéraire de ma grand-mère grâce à ce que je savais de son caractère et de son histoire. Cette forme épistolaire a facilité la narration dans la mesure où elle ne m’a pas obligé à un récit continu mais offrait la possibilité du discontinu qui représente bien l’isolement et l’incarcération, le fait de ne pas être tout le temps apte à écrire ou à retenir les choses.

C’est d’ailleurs sous la forme d’un journal intime que vous l’avez écrit.

Christophe Malavoy : Oui, et je pars du principe que n’ayant aucun moyen d’écrire, elle fait un travail de mémoire et tente de retenir les mots, les phrases qui s’agencent dans sa tête.

Quelle importance accordez-vous à la correspondance ?

Christophe Malavoy : Avant d’aborder l’écriture à travers les livres, j’ai toujours entretenu une correspondance assez nourrie, j’ai toujours aimé écrire des lettres. Les lettres sont des repères, une façon de ponctuer son existence, de se poser des questions, de prendre le temps, de regarder autour de soi, d’écouter, de reprendre les phrases qu’on a entendues ? Au fond l’écriture épistolaire, est une façon de comprendre le cours des choses, d’améliorer sa nature et de trouver un équilibre.

À hauteur d’homme est un hommage à votre père dont la forme scripturaire s’apparente à une lettre, une adresse... il y est d’ailleurs question des lettres du père, et de son journal de marche... Peut-on parler de récit autobiographique ?

Christophe Malavoy : À hauteur d’homme est vraiment une incursion dans ma vie. C’est un récit autobiographique, l’expression d’une réalité passée à travers le filtre de l’émotion, à travers ma subjectivité, ma façon de voir les choses. Alors que dans Parmi tant d’autres, je me suis inspiré de la mort de mon grand-père, j’ai ensuite parlé au nom de tous ceux qui sont morts dans ces conditions. Le livre est aussi le produit de mon imagination, il n’est pas uniquement la restitution d’une réalité.
Il y a aussi cette dimension poétique à laquelle j’attache beaucoup d’importance et sans laquelle l’écriture n’apporterait pas un regard singulier sur l’existence. Paul Valéry disait : "Ne me dîtes pas ce que vous dîtes, dîtes-moi comment vous le dîtes". C’est une affaire de style au fond.

Comment définiriez-vous votre travail d’écriture ? La construction narrative ?

Christophe Malavoy : C’est une façon de faire sonner juste les sentiments. Dans l’écriture, la musicalité est importante. Je suis assez proche de l’univers musical d’une manière générale, à travers mon métier de comédien ou de réalisateur. Le jeu ou le montage des images induisent des rythmes. Finalement, avec l’écriture il s’agit d’organiser des mots et de livrer des sensations.

Est-ce qu’il y a une idée de départ, une construction ?

Christophe Malavoy : Il y a une vague construction. Je note certaines idées avant de me lancer dans ce long silence qu’est le travail d’écriture. Généralement, j’organise les choses sans les organiser. C’est-à-dire que je note plusieurs idées qui pourront me servir, un sentiment, une image précise, un objet, des sujets dont j’ai envie de parler. Il y a une succession de plans, entre les plans il y a des blancs. Un parcours se dessine et à l’intérieur de ce parcours, je prends des chemins de traverse, et parfois je me perds. C’est à ce moment-là, quand on se perd, qu’on devient plus juste, et ce qui vous appartient surgit. L’écriture est comme un révélateur. Il y a des phrases, des textes que j’ai écrits et qui me surprennent. Je pense qu’on touche une vérité quand précisément on s’est abandonné. Il faut évidemment donner à la phrase sa musicalité, la retravailler mais quand les choses viennent du plus profond de votre être, elles sont justes.

Vous avez toujours écrit ?

Christophe Malavoy : J’ai toujours été attiré par l’écriture mais au début je ne pensais pas publier des livres. Rilke, Flaubert, Cendrars sont des auteurs qui m’ont poussé vers l’écriture, et qui m’ont montré la nécessité d’envisager sa vie avec une démarche poétique.

Parmi tant d’autres dans lequel il est question de la figure de votre grand-père, et À hauteur d’homme sont des récit qui parlent de la mémoire familiale et de la transmission, thème que l’on retrouve aussi dans Brûlure du jour...

Christophe Malavoy : Dans Brûlure du jour, il y a effectivement ce céramiste qui transmet sa connaissance. La transmission est un thème qui m’est cher parce qu’il est profondément humain. C’est un processus élémentaire et fondamental qui donne un sens à notre vie et procure une véritable émotion. Quant à la mémoire, à l’histoire familiale, nous en sommes indissociables.

Pour le livre Parmi tant d’autres et son adaptation au cinéma, quels sont les documents dont vous vous êtes servi ?

Christophe Malavoy : De mon grand-père j’avais très peu de choses. Des objets qui sont revenus du front, la montre de gousset, le portefeuille, un carnet où était inscrit le nom des hommes de sa compagnie, et deux lettres de ma grand-mère.
Les circonstances de sa mort ont été écrites dans un rapport, le journal de campagne du régiment dont on peut retrouver les archives au Château de Vincennes. Il s’agit d’une narration strictement militaire. L’attaque était prévue à telle heure et a été déclenchée plus tardivement, mon grand-père est sorti de la tranchée le sabre à la main pour mener cette attaque et a été touché par cinq balles de mitrailleuse. Il a été recueilli dans la petite église de St Jean sur Tourbe et l’agonie a duré huit jours. Un aumônier qui a retrouvé ma grand-mère lui a raconté plus en détails dans quelles circonstances était mort son mari. Après avoir écrit Parmi tant d’autres, j’ai reçu une lettre expliquant que l’aumônier en question avait tenu un journal quotidiennement pendant les 4 années de guerre, mais hélas les passages qui rendaient compte de la mort de mon grand-père dans cette petite église, ont disparu. J’avais aussi des documents, des récits de poilus, une cinquantaine de livres, et j’ai visionné des images pour m’imprégner de cette période sur laquelle on a beaucoup écrit. La Grande Guerre a en effet inspiré une importante littérature et de grands auteurs en sont nés : Barbusse, Genevoix, Cendrars, Céline, Jünger...

D’étoiles et d’exils (Flammarion 1990) est écrit comme une sorte de journal poétique, des variations à partir de citations de Jean Galmot... Parlez-nous de ce livre et du contexte dans lequel vous l’avez écrit...

Christophe Malavoy : D’étoiles et d’exils est le premier livre que j’ai écrit. Il est né après le film que j’ai tourné en Guyane, Jean Galmot, aventurier. Il est en effet composé de variations musicales, d’une succession d’émotions que j’ai ressenties là-bas de manière très forte. J’ai non seulement habité ce personnage qui m’a profondément marqué mais j’ai aussi vécu dans la jungle, au coeur de la Nature, au coeur de cette matière brutale, violente, et sensuelle. C’est un monde extraordinairement vivant, libre qui m’a propulsé vers l’écriture et qui a aiguisé mon imaginaire.
Jean Galmot a écrit trois livres dont l’un a été détruit. Il ne reste que deux ouvrages où il parle de sa découverte de la forêt vierge, des fleuves, de la Guyane. C’est un long poème sur la beauté, avec une écriture d’une grande ferveur. Je me suis senti proche de cet homme que j’ai assimilé à un père spirituel. Il a pris la défense de ses frères noirs contre l’esclavage politique, il s’est engagé par amour pour ce pays guyanais, a bâti des écoles, des hôpitaux, des infirmeries, des lignes aériennes, des journaux et a écrit avec une grande lucidité.

La brûlure du jour est un texte où contrairement aux autres, le temps n’est pas déterminé...

Christophe Malavoy : C’est une histoire où réel et irréel se côtoient. D’une réalité possible surgissent tout d’un coup des phénomènes surnaturels. Le texte est bâti sur l’idée que nous ne voyons pas tous la même chose. Quand le protagoniste a cet oiseau sur son épaule et que son interlocuteur ne le voit pas, c’est la traduction qu’il y a des choses auxquelles nous sommes plus sensibles que d’autres. Nous ne voyons que ce qui nous intéresse, à travers le filtre de notre émotion et de notre enfance. Cette irréalité est une forme de poésie c’est-à-dire un regard singulier sur le monde.

Quels sont les écrivains ou les cinéastes dont vous vous sentez proche ?

Christophe Malavoy : Je me sens proche de Stephen Zweig, de Tchekhov, pour leur façon de faire passer une émotion, de traduire des sensations. Ils ont une facilité à produire de l’humain qui me touche. J’admire leur écriture, leur style. Quant à la littérature contemporaine, j’ai été récemment très séduit par les oeuvres de l’auteur italien Alessandro Baricco. J’ai été impressionné par son écriture qui est vraiment nouvelle et qui a la faculté de vous envahir très vite, de produire des images fortes avec une économie de moyens. Ce qu’il écrit est en même temps très visuel et pourrait donner lieu à une adaptation cinématographique.
Je constate que l’Asie nous a révélé des cinéastes Hong-Kongais, Coréens, Chinois, Japonais qui proposent des oeuvres originales et intéressantes. Ces réalisateurs asiatiques font avancer le cinéma contrairement aux français qui manquent d’audace. La France est aujourd’hui dans une sorte de statu quo cinématographique. In the Mood for Love, Tigre et Dragon, Ivre de femmes et de peinture, etc. sont des films qui ont une dimension poétique et qui sont également d’une grande modernité.

Quels sont vos projets ?

Christophe Malavoy : J’ai le projet d’adapter au cinéma une oeuvre de Jean-Claude Grumberg qui est une pièce de théâtre intitulée Zone libre. J’ai terminé l’écriture du scénario et je dois commencer la réalisation l’année prochaine. Je suis dans cette phase du montage financier et de la recherche des acteurs.

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