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Extraits de Lettres de résistances

 

Christophe Malavoy Prison de la Santé, 1942 (Pocket / Les Correspondances de Manosque 2004)

Prison de la Santé. 14 mars 1942.

Je n’ai ni papier ni crayon. Cette lettre, je la rédige dans ma tête et je l’apprends par c ?ur au fur et à mesure que je l’écris. C’est un rempart contre la solitude et le silence qui m’entourent. C’est aussi une force contre les interrogatoires que les SS me font subir. Voilà quinze jours que la Gestapo est venue m’arrêter à mon domicile parisien.

Je suis en possession d’un code radio pour chiffrer et déchiffrer les messages avec Londres. J’ai été mise au secret. Je suis au quatrième étage, côté préaux. Une cellule de deux mètres sur trois. Je suis privée de promenades, de colis et de livres. J’ai pour l’instant un avantage durant les interrogatoires. Je parle allemand, ils ne le savent pas. J’ai appris qu’ils me considèrent comme " une femme dangereuse ". J’ai regagné ma cellule avec le sentiment d’avoir remporté une victoire.

Je ne parlerai pas. Et cependant le besoin de me confier est si grand. Voilà pourquoi j’écris sans écrire, je parle sans parler. C’est un exercice auquel je m’astreins tous les jours.

Aujourd’hui je songe à mes deux fils. Je sais que leur pensée se rejoint dans le souvenir de leur père, mort au combat ce même jour, 14 mars de l’année 1915, à l’âge de 34 ans. Soyons unis mes chers enfants dans le respect et l’amour de ceux qui sont morts pour la Liberté. Là où vous êtes, je sais que vous luttez et donnez le meilleur de vous-mêmes. Pour cela recevez tout mon amour de mère, qu’il vous aide à affronter les épreuves.

Sachez qu’il vaut mieux la prison que le déshonneur. Je suis prête à supporter les souffrances qui m’attendent. Ma souffrance aurait été bien plus grande à ne pas accomplir mon devoir et savoir mes propres enfants s’accommoder d’une France occupée et dormire chaudement dans les draps d’un lit tandis que d’autres se battent et meurent.

La nuit quand le sommeil se refuse à moi, je récite des vers de Marie Noël comme d’autres réciteraient une prière. Dans ma cellule, je n’ai pas de bat-flanc, ni de paillasse. J’ai seulement droit à deux couvertures. Une sur laquelle je m’allonge et qui m’isole du sol et des punaises, l’autre dont je me couvre de la tête aux pieds pour lutter contre le froid et l’humidité (ennemis redoutables). (...) La Santé. 12 avril 1942. ( ?) Hauts plafonds, moulures, parquets cirés, portes lambrissées, je suis émerveillée par la beauté dont les hommes sont capables. Mon esprit s’attache à cette seule et unique pensée durant tout l’interrogatoire. Je refuse de parler.

Un SS a versé de l’eau glacée sur mes vêtements. J’ai regagné ma cellule en grelottant. Le froid a effacé les mots et les chiffres que je m’étais mis en tête. Sur le trajet du retour, toute mon énergie s’est concentrée sur ma mâchoire inférieure qui ne peut s’arrêter de trembler et faire claquer mes dents.

J’ai faim. Il me faudra attendre. (...)


Brigitte Giraud Papa

Derniers ouvrages parus : Marée noire (Stock) ; Á présent (Stock) ; Nico (Stock)

Le 29 juin 2002

Papa,

Tu as eu cette phrase sidérante. Tu as osé dire que je l’avais oublié. Tu as prononcé une toute petite phrase. Tu m’a accusée de vivre comme si de rien n’était. C’était un reproche. C’était le pire des reproches que tu pouvais me faire.

J’ai compris que personne, pas même toi, pouvait savoir comment je me débrouillais avec l’absence. Je pensais que tu savais, que nous pouvions nous dispenser des mots. C’est vrai je t’en demande peut-être beaucoup. Je voudrais que tu devines. Et je brouille toutes les pistes. (...)

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