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Concours Télérama 2004 - Les Correspondances La Poste

 

Voici le nom des trois lauréats distingués fin septembre pendant les Correspondances de Manosque par le jury, composé d’écrivains. 1er Prix à Martine Paya Pugey ; 2e Prix à origami7 et Mention à fsolb.

1er Prix

Très cher ami,

Tu sais à quel point j’ai conscience qu’il est facile de se gargariser de mots pour des combats dont les enjeux nous échappent. Le vingtième siècle a bien montré que son lot d’horreurs, d’injustices, ses guerres et ses camps ont su défier l’intelligence et même l’humanisme... Et cela continue. J’ai aujourd’hui envie de te faire part d’une de mes luttes quotidiennes en te disant que je veux résister au bonheur ; plus exactement au diktat du bonheur défini comme un bien-être. Entre les tragédies affichées de l’histoire et la ouate que l’on nous vend ; entre la mort exhibée au journal de vingt heures et le cocooning des émission adolescentes, je veux rester l’épicurienne mélancolique, certaine que le désespoir de vivre qui m’habite depuis toujours reste le meilleur rempart contre le formatage des esprits. Je revendique hautement le droit de refuser "la cellule de crise psychologique" qui m’aidera à faire le deuil du proche décédé absurdement. Existe-t-il des morts sensées ? On parle de victimes innocentes, existe-t-il des victimes coupables ? Peut-être d’immondes crapules sont-elles mortes dans l’attentat du 11 septembre... Je veux éprouver la sidération psychique , la révolte, l’immense et définitive tristesse de la perte de l’autre. Il est des expressions qui constamment m’agressent. "Etre bien dans sa peau, rien que du bonheur, gérer une situation, être efficace, et bonne continuation". De quoi ? de cette galère terrestre navigant dans l’espace temps. Je ne veux pas, tel le chat, dont la tête est en accord avec la patte, me lover au soleil. Je veux que mon cerveau s’oppose à mes tuyaux et à mes os. Je ne veux pas être "zen". Je veux la désharmonie et le chaos dans le plaisir et dans la douleur... Je vis comme une intrusion permanente dans l’inquisition sanitaire. "Etes-vous ménopausée ? Etes-vous sous THS ? Avez-vous fait une mammographie ?" Mais je vous emmerde, très chers ! Mon corps m’appartient. C’est même ma seule et certaine propriété ! Et si en 1968 je défilais derrière cette pancarte : "Laissez votre Dieu en dehors de mon utérus" Je dirais aujourd’hui : "Je ne veux pas mourir guérie" où "Laissez-moi les armes de ma mort"... La "ménagère de plus de cinquante ans" qui achète "lorsqu’elle a le moral", messieurs les statisticiens, n’est rien qu’une femme vieillissante qui ne fait que satisfaire ses besoins archaïques, son stade anal et oral, je prends, je jette. Rien de citoyen dans la frénésie consommante. Disciple de Léo Ferré, Schopenhauer, Hanna Arendt, Antonin Artaud, Camille Claudel, Frida Kalho, etc... je n’aime pas plus Julio Iglésias qu’Intervilles et j’adore "me prendre la tête". Je ne suis pas une senior en car climatisé. Je vieillis juste pour ne pas mourir jeune. Et, lorsque dans mes cauchemars, je vois une jeune aide-soignante s’approcher de moi, assise sur une chaise à trous dans une maison au nom de fleur, qui me dit : "Elle va bien la mamie, elle a passé une bonne nuit", je répond : "Je vous emmerde, chère enfant, je ne suis pas plus une mamie qu’une maman, une putain ou une ménagère, j’appartiens à l’espèce humaine" ; je ne veux battre aucun record de longévité sous prétexte que ma vie était équilibrée et que ma seule folie était un carré de chocolat noir par semaine. Non, entre Mamie Nova et Tatie Danielle, il n’y a pas de place pour moi. Ni sereine, ni acariâtre, jouisseuse et désespérée. Un jour, au catéchisme, on m’a parlé de la béatitude éternelle et du corps glorieux. Sur un nuage laiteux, deux jeunes filles aux ailes blanches consomment un yaourt insipide en disant : "C’est le paradis". Parfois, même les publicistes ont le sens de l’humour ! L’extase paradisiaque, la prétendue réconciliation de l’univers sous le regard de Dieu, c’est cela l’enfer. Je resterai passionnée, stressée, insomniaque, altruiste et narcissique, je ne mourrai pas réconciliée ni avec le monde, ni avec moi. Et telle la charogne "au ventre plein d’exhalaisons" dont parle Baudelaire, je serais un cadavre enfin calme, et je me disperserai parmi les atomes.

Martine Paya Pugey


2ème Prix

Monsieur le Directeur,

Monsieur le Directeur,Si seulement j’avais décelé une libellule dans l’amas de points bigarrés que l’on m’a proposé et non pas un bison d’Amérique, si seulement j’avais accepté de me voir comme l’une des trente-six vues du Fuji-Yama d’Hokusai, j’aurais pu décrocher ce job. Une libellule à la place d’un bison d’Amérique. Connaissez-vous Ellis Island, monsieur le Directeur ? Je l’ai visité lors d’un voyage à New York, le dernier voyage en compagnie de mon épouse, avant qu’elle ne me quitte. Cette île, située tout près de celle qui permet à la statue de la Liberté de garder ses pieds au sec, a servi de gare de triage pour des millions d’immigrants candidats au rêve américain. La jeune nation avait un féroce besoin de bras et de cerveaux, mais elle ne tenait pas à accueillir ceux qui risquaient de s’avérer une charge pour la communauté. Repérer un indigent est relativement aisé, mais il en va tout autrement pour déceler un déficient mental, surtout s’il pratique une langue peu usitée. Aussi l’administration américaine avait-elle imaginé toute une batterie de tests afin de cerner au mieux l’état intellectuel des nouveaux arrivants. L’une des questions posée était : "Lorsque vous lavez un escalier, commencez vous par le haut ou par le bas ?" Ce à quoi une jeune immigrante d’Europe de l’Est répliqua au traducteur de service : "Je ne suis pas venue en Amérique pour laver des escaliers ! "Nul doute que la jeune femme obtînt son ticket pour la Terre Promise. Et bien, en ce qui me concerne, Monsieur le Directeur, je ne suis pas venu dans votre société pour être un tableau. Ce matin, lors des ultimes tests à l’embauche, face à ces deux scanners humains qui m’avaient déjà passablement dépouillé l’âme, je me suis entendu demander : "Si vous étiez un tableau, les gens vous verraient comme :- un déjeuner sur l’herbe- un jardin impeccable- une montagne- un volcan en éruptionJ’aurais pu résister un quart d’heure de plus, j’aurais pu tenir face au feu roulant des questions saugrenues, mais je décidai que résister, en l’occurrence, c’était quitter la partie. Je refusai de répondre. Un des scanners - le mâle - m’exhorta gentiment à bien vouloir continuer, alors que la femme, qui n’avait jusqu’alors esquissé le moindre geste, se fendit d’une ombre de sourire qui décala légèrement le parfait alignement de ses lèvres laquées. Je compris alors que j’avais perdu pied, et qu’il était dément de penser qu’ il me restait encore une chance de regagner le rivage. Pensant me rasséréner, la femme me précisa que, de toutes façons, j’avais déjà échoué au test des couleurs - la libellule !- qui montrait formellement que je n’étais pas très bien dans ma peau." Et vous, ai-je répliqué, seriez-vous épanouie après presque quatre années de chômage ? "Elle fait son boulot, elle essaie de détecter ceux qui risquent d’être une charge pour votre société. Ce job, c’était l’Amérique pour moi, Monsieur le Directeur, il m’aurait permis de participer aux études de mes filles, de ne pas laisser l’ exclusivité de ce soin à mon ex-épouse et son nouveau mari. Je suis ingénieur en productique, j’étais censé déceler les dysfonctionnements de votre chaîne d’emballage de produits pharmaceutiques. Je ne suis pas un tableau, je suis un cadre. Mais je vais vous faire une fleur : si vous tenez absolument à me voir comme un tableau, sachez que je me sens à cet instant précis comme" Le cri "d’Edvard Munch. Si vous avez l’occasion, Monsieur le Directeur, allez donc faire un tour sur Ellis Island. Veuillez agréer, Monsieur le Directeur, mes respectueuses salutations.

Mathias Depicq

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