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Entretien avec François Bon.
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

édition du 25 novembre 2004

 

Couverture du livre  Daewoo de François Bon Daewoo, de François Bon, retrace l’histoire de la fermeture des trois usines françaises du groupe coréen et du licenciement de leur 1 200 salariés, pour la plupart des femmes, entre 2002 et 2003

Daewoo est paru en septembre dernier aux éditions Fayard. Qu’est-ce qui a déclenché l’écriture de ce texte ?

François Bon : Au départ, la volonté de Charles Tordjman, directeur du Centre dramatique national de Nancy, de réagir à un événement social violent (une des trois usines avait été incendiée, et mille deux cents personnes venaient d’être licenciées), via le théâtre. Écrire à partir de l’inconnu, à partir de ce qui, dans un tel événement, nous interroge tous : l’inquiétude sur le lendemain, le sens du travail quand on vous propose le toilettage de chiens à la place du montage de téléviseurs, le recours à la violence dans les grèves...

Comment avez-vous procédé au travail d’enquêtes ?

François Bon : Avec Charles Tordjman, nous nous sommes évidemment rendus sur les lieux, nous avons rencontré des gens. Mais ce n’est pas un travail d’enquête, ni de témoignage. Plutôt qu’on butait sur des bribes de paroles, sur les silences aussi. Et que dans ces paroles résonnaient parfois une complexité neuve, parce qu’ouvrant au réel de façon inédite. Je me souviens d’une discussion à propos de ces visites que les ouvrières faisaient aux officiels, aux politiques, et d’une toute petite réflexion de l’une d’elles : "Moi, chaque fois, ce que je regardais, c’était le prix des chaussures ?" Avec un petit caillou de langage de cette sorte, pouvait naître un instant de théâtre. Une autre fois, nous constatons que dans les deux usines, le dernier soir, on a fait la fête, mis de la musique et dansé. Qu’est-ce qui se passe, dans la tête, quand on danse sur une telle gravité ?

Le livre, dont le titre est le nom d’une marque, semble se détourner de la forme romanesque pour s’apparenter au reportage ou au journal de bord. Est-ce par sa construction même qu’on peut parler de roman ?

François Bon : Le mot Daewoo signifie "vaste univers". Ce consortium industriel a eu un rôle particulièrement cynique, bénéficiant de subventions publiques et déménageant ses usines dès que ces subventions se sont arrêtées. Et son fondateur est poursuivi pour une gigantesque escroquerie, alors qu’il a voulu bénéficier de la nationalité française en échange de l’implantation de ces usines. C’est le cynisme de ce monde de l’argent, avec la complicité des instances politiques, qui donne la dimension tragique à ce qui en est la conséquence : une mère qui emmène son enfant à l’école, quand on la prive de cette fierté et de cette indépendance du travail, regardera-t-elle l’institutrice, ou sa voisine, ou son enfant, de la même façon ? Si on veut rejoindre cela, il faut beaucoup regarder, écouter. Il faut décrire, raconter les vie, les histoires. Et ça, c’est le travail du roman.

ou plus précisément de roman "social" ?

François Bon : J’ai toujours trouvé un peu idiotes ces définitions. C’est la curiosité sur soi-même, l’interrogation sur le destin, qui forme les plus vieux ingrédients, la plus ancienne fonction de la littérature. Miroir qu’on promène sur le chemin, disait Stendhal. Il n’y a pas une littérature pour les pauvres, et une autre qui serait plus noble parce qu’elle s’occuperait des adultères façon roman de gare. Le Rouge et le Noir, ça ne s’appelait pas "roman", mais "moeurs". Madame Bovary, ça ne s’appelait pas "roman", mais "moeurs de province". Balzac écrivait des "études sociales". J’ai voulu que mon livre porte la mention "roman" pour rappeler un peu tout ça. Mais sur le fond oui, c’est un roman. Je lis dans une étude de la Chambre de commerce la phrase suivante : "on constate comme ailleurs une augmentation du taux des suicides et des divorces, ainsi qu’une prolifération des cancers". Mais comment le type qui a tapé ça sur son ordinateur peut se regarder le matin dans une glace ? Mais si on prend au sérieux la phrase, alors on sait que le personnage qu’on invente vit dans ce risque, qu’il y a tout autour ces ombres ? On a l’obligation de convoquer aussi les morts.

L’univers que vous représentez se forme sous votre regard d’écrivain. Vous reconstruisez le réel à partir de cette réalité brutale, violente, où il est question d’humiliation, de dignité, de lutte ouvrière, de l’Histoire...

François Bon : Le problème, c’est que le regard lui-même est un enjeu. Le réel ne donne pas ses clés juste parce qu’on est là et qu’on demande. Ces usines-tournevis, comme on les appelle, ne créent pas de mémoire. La petite ville, malgré le traumatisme subi, continue comme avant. À nous de dépister les signes qui nous concernent, parce qu’ils disent le danger de la vie, notre prise sur son orientation. L’humiliation, comme la dignité de ces femmes, sont des points de départ. Notre responsabilité, si on la peint comme une fresque, c’est au contraire d’apprendre notre regard à décrypter, là où les villes, entre rocades, ronds-points, hypermarchés ou immeubles, semblent se normaliser à l’extrême.

Votre roman donne la possibilité de ne pas oublier ?

François Bon : Il ne s’agit pas d’oubli : c’est qu’on nous présente de tels événements comme uniquement liés à des processus économiques, sans jamais faire la liaison à ce qui concerne le fait proprement humain. Notre rapport aux objets, au temps, qui se modifie à une vitesse considérable. Ce qui fait sens pour la collectivité humaine, on doit sans cesse le reconstruire. C’est pour cela que la littérature reste quelque chose qui dérange. Voyage au bout de la nuit, ou Orages d’acier, ou Les Croix de bois, ce n’est pas pour la possibilité de se souvenir de la guerre de 14 et ses gâchis, c’est que seul le travail sur le langage peut constituer l’histoire dans sa dimension symbolique. Mille personnes jetées sur le carreau par un groupe qui se revendait à lui-même, à perte, ses propres téléviseurs pour truander l’URSAFF, c’est du même ordre. Á nous d’écrire les noms sur le monument ? D’autant plus que certaines ne sont plus là.

Le prix Wepler-Fondation La Poste vous a été attribué le 15 novembre 2004 pour Daewoo. Qu’est-ce que vous a apporté ce prix ?

François Bon : Le prix Wepler est un peu le poil à gratter de l’institution littéraire, et des jurés bien repus des académies diverses : le principe d’un jury tournant, et surtout en prise directe avec les libraires. En quelques années, il a vraiment conquis le respect du monde professionnel, et surtout de ce qui est si important pour nous, écrivains ; le réseau des libraires. D’ailleurs, j’ai beaucoup de respect, voire de fraternité, pour Antoine Volodine et Eric Chevillard, les deux précédents récipiendaires. J’étais donc très fier, et surpris, de le recevoir...

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