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François Bon. Portrait.
Par Corinne Amar

édition du 25 novembre 2004

 

Photo portrait de François Bon.

On écrit toujours avec de soi.
(François Bon citant Roland Barthes).

François Bon est né à Luçon, en Vendée, en 1953. Sa mère est institutrice, son père, mécanicien. De cette filiation et de son importance dans la construction de son être, comme de son espace littéraire, il dira lui-même : "J’ai toujours traversé cette cellule natale du père mécano et de la mère instit dans tout ce que je faisais. J’ai toujours eu cette fascination pour la littérature qui ouvre la réalité et comment pour cela, je dois me traverser moi." Après une école d’ingénieur axée sur la mécanique, il se spécialise dans le soudage par faisceau d’électrons et travaille plusieurs années dans l’industrie aérospatiale et nucléaire, en France et à l’étranger (Moscou, Prague, Bombay, Göteborg...). En 1982, il publie son premier livre aux éditions de Minuit ; Sortie d’usine. À partir de là, il se consacre à la littérature. Aux éditions Verdier, il publie ; Sang gris, un atelier d’écriture à La Courneuve (1991), L’Enterrement (1992), Temps machine (1993), C’était toute une vie (1995), Prison (1998), Paysage fer (2000), Mécanique (2001), Quatre avec le mort, (théâtre, 2002). Parallèlement, il mène une recherche continue dans le domaine des ateliers d’écriture - "ces lieux d’une découverte surprenante du monde lui-même" -, en particulier auprès de publics en situation sociale difficile, et collabore régulièrement depuis 1996, avec différents théâtres en France.
Depuis le début, il y a chez François Bon, cette griffe, le style, dont l’esthétique tient tantôt du romanesque, tantôt du documentaire, disséquant, décryptant, comptabilisant tous les repères minuscules qui permettent de recomposer dans l’écriture, les lieux trop vite aperçus, les paysages qui changent, les noms, les ambiances, les morts, les vivants...
Dans Mécanique, l’auteur brosse le portrait de son père défunt, garagiste passionné de mécanique, de moteurs, de marques automobiles. Voilà que la mécanique des mots s’attaque au souvenir, aux années de l’enfance, aux habits du dimanche, aux années cambouis, aux trois générations de garage, ouvre en grand les portails de ces hangars sombres d’autrefois, tourne autour des derniers instants passés à l’hôpital, où la mémoire avance par images, explore le choc, la surintensité, avance par photographies, noms retrouvés, où le passé familial se reconstruit.
Auparavant il y avait eu C’était toute une vie, avec cette lettre comme injonction, puis Prison, avec la mort de ce prisonnier. Ensuite, il y aura une pièce de théâtre Quatre avec le mort, allant plus loin dans l’autobiographie, il y aura L’enterrement, roman écrit sur le suicide d’un jeune. Au milieu, il y a "Mécanique, comme une injonction, comme une validation de la littérature. Et il est vrai que pour moi, l’injonction s’est faite chaque fois devant les morts", confiera François Bon, dans un entretien en mai 2002, pour Le Magazine littéraire. "Il m’est arrivé deux fois avant Mécanique de rencontrer la mort et là, l’écriture est devenue une réponse personnelle, l’espace de nécessité, je n’avais pas d’autre recours pour tenir, je n’avais pas le choix de ne pas publier ce qui m’a traversé, ce qui m’a requis, ces formes dans l’ombre qui ne m’appartiennent pas personnellement. Mais ce qui tient de l’ombre et qui déborde, on l’expose". Avec Daewoo, (Fayard), couronné par le prix Wepler Fondation La Poste, François Bon, cette fois-ci, donne la parole à des ouvrières jetées sur le pavé après la fermeture, en Lorraine, en 2002 et 2003, des trois usines du groupe coréen Daewoo. "Ce n’est pas un livre prémédité, dit-il : il s’agissait au départ de jouer, ici même une pièce de théâtre. Et puis, à cause des visages, pour la densité des mots en partage, j’ai décidé d’écrire. Si les ouvrières n’ont plus leur place nulle part, que le roman soit mémoire". Voilà pourquoi il y a le roman, il y a la pièce de théâtre aussi, dont de nombreux extraits figurent dans le roman, il y a la pièce encore telle qu’elle est montée et jouée, il y a enfin tout ce qui est à la fois périphérique et central dans Daewoo, son contexte. Elles sont minuscules ces paroles de femmes en détresse et sacrifiées, qui les écouterait si l’auteur n’avait pas placé devant elles son enregistreur et convoqué et invité à la fois, cette parole rentrée, parole modeste et pourtant si encline à dire. Elles sont là, qui luttent pied à pied pour s’arracher à l’emprise de ce qui prétend décider de leur mort après avoir décider de leur vie : On est dans un monde bâti sur du sable, dit Maryse P. Vous avez le bac, vous savez vous servir d’un ordinateur, vous êtes pourtant ouvrière chez Daewoo, ou vous l’avez été, et c’est le sol qui enfonce, le sable qui vous prend. Elles se débattent pour sauver leur vie dans un environnement qui en a supprimé toutes les conditions concrètes. Autour d’elles il ne reste que la dévastation : On vous a agglutinées ici pour vivre à côté de votre usine, dans le bord de villes qui n’en sont pas, et maintenant qu’il n’y a plus d’usine, à quoi ça sert d’être empilées là, avec le désert autour ? Leurs paroles interrogent le destin, interrogent l’humanité. Quand François Bon demande à Nadia Nasséri la signification du feu, des feux de palettes et de pneus allumés devant l’usine lors des mouvements de protestation contre les fermetures, elle répond : Des hommes préhistoriques, voilà comment on nous traite. Partir à la chasse pour survivre, c’est ce qu’ils voudraient de nous ? Plus de travail, qu’on se débrouille. Elle ajoute : Le feu, ça veut dire être ensemble, et la flamme qu’au-dedans, on porte. Aller au delà de l’isolement, au delà de la mort. Tout recommencer à partir de la conscience de son humanité ; rebâtir un monde sur les ruines du précédent. Daewoo, à la fois roman, récit polymorphe, témoignage authentique, marque aussi ce cheminement encore et toujours de l’auteur dans sa propre garrigue, qui nous dit la difficulté d’écrire et celle d’être juste, l’acceptation pleine du caractère complexe des situations, l’engagement, enfin, dans et par la littérature.
"On écrit toujours avec de soi". Je n’écris pas sur quelqu’un, un lieu ou autre chose, j’écris avec. Je n’ai pas d’autre peau que la peau écrite et pour rejoindre mon corps de littérature, il faut que je traverse mon arbitraire, une matière étroite qui m’est donnée d’avance, pour moi, la découverte successive de grandes villes à partir d’une bourgade : se déplacer dans sa traversée pour revenir dans le présent, en dehors de tout référent personnel. François Bon.

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