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Extraits choisis -
Jean-Louis Magnan, François Bon

édition du 25 novembre 2004

 

Couverture du livre Anti-Liban de Jean-Louis Magnan

Jean-Louis Magnan, Anti-Liban .Éd. Verticales, pp. 9 -10

Chabriyar, curieux de voir si le reste de l’histoire était tel que la Sultane le promettait, différa encore l’exécution de la loi cruelle qu’il s’était faite.

Dans la lointaine banlieue de Manhattan prit forme ce projet : le livre d’un trop jeune homme qu’on a voulu prématurément vieillir. Des notes, étalées sur la table de verre d’une cuisine délabrées, d’autres livres, des noms de personnages ? les fils d’une pêche se tissent. Au bout, ma vie servira d’appât. Les mêmes lignes, tirées au Viêt Nam puis à Hong Kong, cassaient : rupture de papier froissé. Le poisson-livre se débat. Mon mérou, ma créature, vient du froid des fonds. La page blanche n’a pas la résistance requise pour hisser l’hameçon hors de l’écume réelle, harponner les faits : il me faut une nasse. J’invente un livre qui en contiendra plusieurs, une baleine et son Jonas, des personnages différents qui sous les masques se ressemblent tous, banc de sardines. Et des intrigues à l’aura de sang frais pour exciter le nez du grand prédateur, mon requin-désir. Où ? Qui ? pourquoi ? J’ai mordu si bien à l’hameçon forgé par mes mains que tirant la gueule vers la coque de l’archelivre, il faut le couler pour survivre. L’emmener vers les limbes, le noyer dans l’eau-de-vie. Restaurer mes branchies asséchées par un air de littérature. Vivre encore, nager profond.

Je suis parti, il est parti mon narrateur, et Beyrouth le déconcerte toujours autant. Crasse aseptisée, infinie tristesse. Il cherche quelqu’un près de l’hôpital Saint-Georges, dans la ville sans plan. La loi cruelle qu’il s’est faite l’oblige à se tenir en Orient, afin de réformer dans le creuset de l’horreur, l’horreur qu’il devient.

Les ravages de la guerre se constatent partout et il n’y a pas de couleur locale, ni d’odeur particulière, pas même un peuple. On regarde une ville avec l’oeil du médecin au chevet d’un malade incurable : indifférent.

(...) p. 99

J’espère néanmoins que le temps et la raison pourront apporter de la modération à vos déplaisirs.

J’ai quitté Beyrouth pour mieux la voir. Je plantais des vignes ce matin, fouillant le sol pierreux, pensant au vin que j’ai bu, à celui que je boirai, qui niera mes déplaisirs, qui excitera ma tristesse. Dans la corps de Claire, j’ai été ivre à en mourir. Je croyais aimer seulement quand on me nimbait d’amour : Edwige me donnait la preuve de ma normalité, ma femme témoignait chaque jour de ma différence. J’ai meublé l’espace entre elles d’un océan d’alcool. Ivre, j’entrais dans l’eau noire et glacée de la plage naine et ronde du Summerland. La guerre éblouissait d’écume.


Couverture du livre  Daewoo de François Bon

François Bon, Daewoo . Éd. Fayard, p. 9

Daewoo Fameck, l’usine

Refuser. Faire face à l’effacement même. Pourquoi appeler roman un livre quand on voudrait qu’il émane de cette présence si étonnante parfois de touts choses, là devant un portail ouvert mais qu’on ne peut franchir, le silence approximatif des bords de ville un instant tenu à distance, et que la nudité crue de cet endroit précis du monde on voudrait qu’elle sauve ce béton et ciment ici enclosent, vous qui n’êtes là qu’en passager, qu’en témoin ?
Signes discrets pourtant et opaques, rien que d’ordinaire. L’arrangement rectangulaire des murs en bleu et gris presque abstrait, comme l’avancée futuriste aux vitres réfléchissantes pour abriter qui les dirige et administre, et ce type de la sécurité qui se met debout derrière son guichet pour montrer qu’il vous a repéré, que nul ici n’a raison d’attendre et d’observer. Vouloir croire que tout cela qui est muet va dans un instant hurler, que l’histoire ailleurs déjà a repris et qu’on ferait mieux de suivre, plutôt que de revenir ici côté des vaincus. Rien. Le grillage au long de la quatre-voies, sur un trottoir sans bitume, tandis que des camions aux lourdes remorques isothermes (Renault Magnum, Mercedes, Actros, Volvo FH12 ou DAFXF, la litanie des marques et types que vous n’avez jamais su empêcher de vous traverser la tête) vous frôlent au passage, assourdissants.
Croire que la vieille magie de raconter des histoires, si cela ne change rien à ce qui demeure, de l’autre côté du grillage, fixe et irréversible, et négligé désormais de tous les camions du monde, lequel se moque aussi des romans, vous permettrait d’honorer jusqu’en ce lieu cette si vieille tension des choses qui se taisent et des mots qui les cherchent, tandis que vous voudriez pour vous-même qu’un peu de solidité ou de sens encore en provienne ? (...)

pp.168 - 169

incendie, violences, révoltes : Fameck la nuit, Nadia Nasseri (fin)

"Et moi aussi je les crois a repris Nadia."
Nous aussi, on a gardé l’usine la nuit. On était allées tout au bout de l’usine. Le quai de chargement était fermé par son rideau de fer, et là, dans l’entrée, ces cages grillagées montées sur roulettes, dans quoi on recevait nos pièces détachées. Dans chacune on aurait pu mettre un homme : - Une pour chaque petit chef, plaisantait Nadine, ma copine. Des gars étaient là, à la petite porte, regardant de l’autre côté du rond-point ce que faisaient les flics.
"Puisque dès qu’on bouge, il y a les flics."
Ils avaient mis une radio, il y avait une musique qui sortait. Nous on s’est assise là, au bout du quai, on a fumé une cigarette. Par terre, de vieux chiffons, des cartons, parce qu’on avait déblayé pour bloquer l’usine. Tout cela qui était nôtre fermait. Et nous, dehors. De ce que nous avions mis là de nous-mêmes, des paroles dites, des pleurs confiés à une amie, ou qu’une amie te confie, des engueulades ou des colères, des gestes mille ou dix mille fois faits, qu’est-ce qu’il en reste ? Rien, un bâtiment de ciment déjà moitié vide.

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