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Bruno Schulz. Portrait.
Par Corinne Amar

 

autoportrait de Bruno Schulz . encre et crayon sur papier

Bruno Schulz, Autoportrait
921 encre et crayon sur papier
52x37 Lviv Art Gallery
© Alexandre Volkov

Par ces journées tumultueuses, flamboyantes et agitées, à Varsovie, ma pensée s’en va vers la ville de mes rêves, je survole du regard le pays lointain, vaste et ondulé, manteau de Dieu, cape de couleur jetée au seuil du ciel. Tout ce pays s’abandonne au ciel, il le maintient au-dessus de lui, voûte ornée de galeries, triforiums, rosaces et fenêtres donnant sur l’éternité.
Bruno Schulz, premières lignes de La République des rêves (éd. Denoël, p.2).

Bruno Schulz naît le 12 juillet 1892, dans la petite ville de Drohobycz, qu’il ne quittera pratiquement jamais (actuelle Ukraine), alors située en Galicie autrichienne et rattachée à la Pologne en 1918. Le 19 novembre 1942, au coin d’une rue, un officier SS lui tire une balle dans la nuque, et il meurt, là - il a cinquante ans- à une centaine de mètres seulement du lieu de sa naissance, le jour où il avait prévu de quitter la ville, muni de faux papiers fournis par ses amis varsoviens. Il est le troisième et plus jeune enfant de Jacob Schulz et Henrietta Kuhrmerker. Son père est marchand d’étoffes, sa mère vient d’une riche famille d’exploitants de la scierie locale, famille juive, relativement aisée et en voie d’assimilation, semble-t-il. Très tôt, il est attiré par la peinture, et après des études d’architecture et de dessin, à l’âge de trente ans, il commence à écrire, tout en enseignant le dessin au lycée de Drohobycz. Il sera l’auteur d’une oeuvre picturale foisonnante, singulière, fascinante et de plusieurs récits. Une suite de gravures et quelques centaines de ses dessins sont réunis, aujourd’hui, au musée d’art et d’histoire du Judaïsme, dans le cadre de l’exposition, Bruno Schulz, La République des rêves. On le voit beaucoup, avec son petit corps maigrichon et sa tête trop grosse. Il ressemblait à "un gnome minuscule, macrocéphale, trop timoré pour oser exister", écrivait de lui l’écrivain Witold Gombrowicz. Pourtant, ce gnome- là qui disait de ses yeux qu’ils n’étaient "pas faits pour voir, mais pour s’épuiser dans les songes", va devenir le météore des lettres polonaises, édifiant un fabuleux royaume - république des rêves - en marge du temps, surnaturel, baroque, féerique, parfois inquiétant. Malgré son physique ingrat, son aspect chétif, malgré sa timidité aussi, son manque total d’esprit pratique encore, Bruno Schulz est doté d’une personnalité exceptionnelle en tant qu’artiste et intellectuel. Il possède une grande érudition dans le domaine de la littérature et de la philosophie, mais aussi dans celui des sciences exactes. La mythologie le passionne, il s’en sert dans ses cours, subjugue ses élèves, grâce aux fables merveilleuses qu’il leur raconte - fables souvent ancrées dans la réalité et dont la fantasmagorie et la mythification s’inspirent de sa propre vie. Il fait de même avec ses dessins dont le personnage central affiche régulièrement ses traits.
Au début des années vingt, il réalise un premier cycle de dessins et de gravures, première oeuvre publique, Le Livre idolâtre, document sur la ville de Drohobicz, avec son dédale de ruelles, ses cours intérieures, ses maisons, sa petite communauté juive, avec ses rabbins, ses marchands, ses habitants. Les dessins sont habités de mystère, foisonnants de détails ; puissance de l’imagination entre songe rêve et cauchemar, évocation du désir érotique où la femme apparaît dominatrice, sensuelle, silhouette à la fois majestueuse et démoniaque, lumineuse, et aux pieds de laquelle grelotte une horde d’hommes serviles et rampants "Légende éternelle, L’idéal", "Son habilleuse, Dans la loge d’Undul", "Undula idéal immémorial", "La Fête des idolâtres"... Ces rêves d’ailleurs, ces thèmes obsédants, Bruno Schulz va les développer dans ses récits. Ses débuts littéraires commencent par des lettres adressées à des amis intimes et à des femmes aimées. Ses lettres à Déborah Vogel, une intellectuelle juive qu’il aurait voulu épouser contiennent les nouvelles incluses par la suite dans son premier livre Les boutiques de cannelle (1934), puis dans Le sanatorium au croque-mort (1937). Récits d’inspiration autobiographique où Joseph le narrateur, tient le rôle principal, d’abord en jeune garçon, puis, dans le deuxième livre, en homme adulte, passant de l’enfance à la vieillesse, pour arriver devant sa tombe.
En 1936, Bruno Schulz introduit Kafka en Pologne, en traduisant Le Procès. En lisant Schulz, on pense évidemment à Kafka ; même origine juive, même culpabilité maladive, même rapport au Père dominateur, même bestiaire fantastique. Mais l’oeuvre de Bruno Schulz est plus baroque, plus extravagante encore, plus aérienne que celle de Kafka, moins sensible à l’irréversibilité tragique du destin humain que chez ce dernier ; il a conservé en lui l’imagination propre à l’enfant, sa part d’innocence et sa faculté de s’émerveiller. Car l’enfant est naturellement voyant au sens rimbaldien du terme, il sait d’emblée lire dans la couleur libératrice de l’enthousiasme (Le Sanatorium au croque-mort, éd. Denoël, p.57) des anagrammes visionnaires, des rébus d’éblouissantes révélations (p.28).
L’oeuvre de Schulz dessine et transfigure l’ordinaire, se rit de la malédiction et de la mort, et si la mort, la destruction, l’anéantissement des valeurs y existent bien, ils sont neutralisés, insérés dans le cycle mythique de la vie éternellement renaissante. Dans une lettre à son ami Stanislaw Ignacy Witkiewicz, Schulz écrit :
La réalité prend certaines formes uniquement par jeu, pour créer l’illusion. Quelqu’un est homme, quelqu’un d’autre cafard, mais aucune de ces formes n’atteint l’essence, elles ne sont qu’un rôle momentanément adopté, une peau qui sera bientôt rejetée. Il s’agit là d’un monisme extrême de la matière pour laquelle les objets ne sont que des masques (...) Tout cela est empreint d’une atmosphère de coulisses où des acteurs débarrassés de leurs costumes rient aux larmes de leurs rôles pathétiques ou tragiques. Dans le fait même d’une existence particulière, il y a de l’ironie, de la blague, de la bouffonnerie, comme si l’on vous tirait la langue. (Les Boutiques de cannelle, éd. Denoël, p.216).
Il faut beaucoup de courage pour rire de soi et de son désespoir.

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