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Lettres choisies
Bruno Schulz

édition du 20 décembre 2004

 

Bruno Schulz Lettre à Stanislaw Ignacy Witkiewicz

[Publiée dans les Boutiques de cannelle, éd. Denoël p. 213 ; traduction de Thérèse Douchy. Bruno Schulz, La République des rêves, Denoël, pp. 195, 196]

Les débuts de mes dessins se perdent dans un brouillard mythologique. Je ne savais pas encore parler que je couvrais déjà tous les papiers et les marges des journaux de gribouillis qui éveillait l’attention de mon entourage. C’étaient tout d’abord uniquement des voitures et des chevaux. Le fait de voyager en voiture m’apparaissait comme peil de signification et de symbolisme. Vers la sixième, septième année de ma vie, dans mes dessins revenait tout le temps l’image d’un fiacre, le capote relevée, les lanternes allumées, sortant d’une forêt nocturne. Cette image fait partie de l’arsenal de mon imagination, elle est le n ?ud vers lequel bien d’autres images convergent. La vue d’un cheval de fiacre me bouleverse toujours, celui-ci n’a rien perdu de sa force de fascination. ( ?) Je ne sais comment se forment en nous dans notre enfance certaines images d’une signification décisive. Elles jouent le rôle de fils plongés dans une solution, le long desquels se cristallise le sens du monde. À ces images-là appartient aussi celle d’un père portant dans ses bras, à travers les espaces de la nuit, son enfant qui parle avec l’obscurité. Le père le serre contre lui, l’enferme dans ses bras, essaie de le séparer de l’élément ambiant qui parle, parle, mais pour l’enfant ses bras sont transparents, la nuit l’atteint à travers eux, et par-dessus les caresses de son père, l’enfant entend le discours terrifiant. Tourmenté et résigné, il répond aux questions, entièrement abandonné à l’élément auquel il ne peut échapper. Il y a des sujets qui nous sont prédestinés, qui nous attendent au seuil de la vie. Telle fut à l’âge de huit ans, ma perception de la ballade de Goethe, avec toute sa métaphysique. J’en avais saisi, pressenti le sens, filtré par la langue allemande que je ne comprenais qu’à moitié, et bouleversé jusqu’au fond de l’âme, je pleurais lorsque ma mère me la lisait. De telles images constituent la richesse de l’esprit et son programme, données de bonne heure sous forme de prémonitions, de sensations à demi conscientes. Je crois que toute notre vie umtétieure se passe à interpréter ces aperçus, à les filtrer à l’aide de tous les contenus qui nous arrivent plus tard, en utilisant toute l’étendue de l’intelligence à laquelle nous pouvons atteindre. (...) Vous me demandez si dans mes dessins apparaissent les mêmes motifs que dans ma prose. Je réponds par l’affirmative. C’est la même réalité, seulement les fragments mis en jeu sont différents. Le matériau, la technique sont ici critère de sélection. Le dessin impose des limites plus étroites que la prose. C’est pourquoi je pense que je me suis mieux exprimé dans ma prose. (...) Quel genre littéraire représente les Boutiques ? Comment le définir ? Disons que je considère ce livre comme un roman autobiographique. Non seulement parce qu’il est écrit à la première personne et qu’on peut y déceler certains événements et certaines expérience de l’auteur. C’est une biographie ou plutôt une généalogie spirituelle, car elle remonte aux origines les plus profondes, celles qui se perdent dans les divagations mythiques. (...) À l’instar des anciens qui faisaient descendre leurs ancêtres de mariages mythologiques avec des dieux, j’ai essayé de constituer à mon usage personnel une lignée mythique d’aïeux, une famille fictive d’où je fais descendre ma véritable famille. En un sens, ces " histoires " sont vraies, elles représentent ma manière de vivre, mon destin particulier. La dominante de ce destin est une profonde solitude, un isolement par rapport aux affaires de la vie quotidienne. La solitude est cet enzyme qui provoque la fermentation de la réalité et précipite le dépôt de figures et de couleurs.


Bruno Schulz Lettre à Witold Gombrowicz

[Lettre parue dans Studio, n°7, 1936 Publiée dans Bruno Schulz, Lettres perdues et retrouvées, pandora, Aix -en -Provence,1979 p. 77 :traduction de Maria Craipeau. Bruno Schulz, La République des rêves, Denoël, pp. 198, 199, 200]

Tu voudrais m’attirer, mon cher Witold, dans l’arène entourée par une foule curieuse, tu voudrais me voir, taureau déchaîné, courant après le chiffon agité par l’épouse du docteur, son peignoir couleur amarante, te servant de cape derrière laquelle m’attendaient les coups de ton épée. Il aurait fallu, on cher, te servir de couleur plus émouvante, de flèches plus acérées, de mets plus relevés que la salive de l’épouse du docteur de la Wilcza. Tu aurais dû mettre sur mon chemin une dame plus sage, plus tentante, qui vaudrait davantage la peine qu’on l’empoigne par les cornes. Tu surestime un peu ma susceptibilité, en me glissant cette poupée garnie de chiffons. Le taureau vieux et blasé que je suis ne peut, malgré toute sa bonne volonté, faire mieux que de baisser la tête et jeter un regard menaçant et ensanglanté d’entre les piques dont tu m’as truffé. Il me manque hélas la noble flamme, et cette fougue folle et aveugle qui m’aurait porté d’après toi à l’attaque. Et toi, tu m’as d’avance tracé ma ligne de conduite, tu as barré toutes les issues pour m’avoir bien au milieu de l’arène. D’avance tu m’as dégoûté de la partie déterminante, tu as choisi le public, défini l’acoustique de la place, précisé très exactement ce qui était attendu de moi. Et que se passerait-il si je me montrais un taureau en dehors des conventions, un taureau sans honneur et sans ambition, si je dédaignais l’impatience du public, si je tournais le dos à madame l’épouse du docteur que tu pousses vers moi et si j’attaquais, la queue vaillamment dressée ? Non pas pour te faire t’effondrer, mon noble toréador, mais pour te prendre au collet, si ce n’est pas de la mégalomanie, et t’emporter hors de l’arène, hors de ses normes et des codes. (...)

Couverture du livre OEuvres complètes de Schulz

LES BOUTIQUES DE CANNELLE - LE SANATORIUM AU CROQUE-MORT - ESSAIS - CORRESPONDANCE. OEuvres complètes ; traduction du polonais par Suzanne Arlet, Thérèse Douchy, Christophe Jezewski, François Lallier, Allan Kosko, Georges Lisowski, Georges Sidre et Dominique Sila-Khan , préface de Serge Fauchereau, 832 pages, Collection Des heures durant..., Denoël, octobre 2004, 27,00 euros

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