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Lettres choisies
Jacques Heurgon - Jean Tardieu

édition du 30 décembre 2004

 

Couverture du livre Correspondance  Jacques Heurgon - Jean Tardieu.

Jacques Heurgon - Jean Tardieu, Le ciel a eu le temps de changer, Correspondance (1922-1944) Éditions de l’IMEC, Institut Mémoires de l’Édition Contemporaine, coll. Archives, 2004

Jacques Heurgon à Jean Tardieu(pp. 38,39) Papier à en-tête : Abbaye de Pontigny (Yonne)

Jeudi 7 octobre 1926 Mon cher Jean,

Depuis que j’ai reçu ta lettre charmante, je promène partout avec moi l’ "impatient" désir d’y répondre, et d’entretenir avec toi une correspondance suivie. J’ai relu cette lettre, et ton poème, qui, je l’espère, n’est plus maintenant fils unique. Je t’écris dans le jardin à 6 heures ; il y a contre le mur une vigne vierge cramoisie qu’enflamme le couchant. C’est un moment fait pour t’écrire, te demander de tes nouvelles : travail, projets, température - et te donner des nôtres. Un mois déjà que les Décades ont pris fin. Par paresse, manque de sujets et dérangement, je n’ai rien fait encore. Pas mal lu : Montaigne, Pascal pour les heures vertueuses. Un roman de Hardy. Aujourd’hui je suis dans Forster, dont tu liras cet hiver la traduction de Passage to India. Sans doute vais-je consacrer mes derniers jours de vacances à un article que j’aimerais écrire sur cet écrivain. C’est chose curieuse - et alarmante - à quel point j’ai plus de dispositions pour la critique que pour tout autre genre plus authentique. Je lis ce roman d’un auteur que j’aime, dont la figure m’est déjà très claire ; j’écoute avec ravissement à travers ces aventures nouvelles le son de la voix connue et je voudrais l’exprimer, comme Proust faisait l’essence d’un buisson d’aubépines...


Jacques Heurgon à Jean Tardieu(pp. 52, 53)

8 novembre [1927] Cher Jean

(...) J’ai repris bien souvent en pensée, ce mois d’octobre, le chemin familier de la rue Chaptal, passé vite devant cette concierge qui ne m’aime pas, lu les " graffiti " de l’ascenseur, sonné en vain. Quelle place, mon cher vieux, tu tiens parmi mes amis, je ne l’avais jamais si bien mesuré. J’ai vu assez souvent Pontremoli et Maugüé ; Walter ; Boris Wirz ; Charles Du Bos. Et je me suis senti parfois bien seul. Non certes qu’ils ne soient tous aimables. Mais avec aucun, nous n’avons, Anne et moi, cette somme de souvenirs délicats qui permet, avec toi, tant d’abandon et de naturel ; et avec aucun il n’est aussi agréable de rire et d’admirer. - Enfin, le retour de Schmidt nous consolera un peu. (...)


Jean Tardieu à Jacques Heurgon,(pp. 59, 60)

Hanoï, le vendredi 14 novembre 1927 Oui, je dis bien 14 novembre ! ! !

Mes biens chers amis

Cinq heures - moment le plus exquis de la journée - la fenêtre de ma chambre grande ouverte sur un jardin plein d’oiseaux et de grillons, au-delà de la vue bornée par des toits d’un brun violacé où le jour mourant pose un velours léger - et dans toute la moitié restante du cadre de la fenêtre un ciel pâle à peine bleuté, à peine rosé, laiteux, qui vers le faîte des toits peu à peu se fonce et s’approfondit.(...) Mais d’un bout à l’autre de cette page le ciel a eu le temps de changer. Le crépuscule est très court dans ce pays - maintenant la nuit est presque venue - que dis-je : à peine aurai-je - à peine ai-je fini cette phrase - que déjà la nuit est là. J’ai entendu un boy fermer les fenêtres à l’heure où paraissent les moustiques. Je l’ai imité - j’ai rallumé ma lampe - et me voici tout à vous plus près de vous - maintenant que je ne vois plus, entre les feuillages de mon jardin le chapeau champignon des jardiniers qui travaillent dans le jardin voisin. Maintenant je peux me croire à La Celle-St-Cloud, dans une maison proche de la vôtre, par un jour d’été tiède et doux. Tout ce que je viens de vous écrire là n’avait pour but, mes chers amis, que de situer un peu dans votre imagination le personnage qui vous écrit. Vous en ai-je assez dit pour vous laisser entendre que j’ai l’impression de vivre la réalisation exacte de ce rêve que depuis 70 ans Baudelaire chuchote à l’oreille des parisiens Des meubles luisants Polis par les ans Décoreraient notre chambre - etc. Ici, même atmosphère aérée, blonde, lumineuse et précieuse que dans "L’Invitation au Voyage" (...)


Jean Tardieu à Jacques Heurgon, (pp. 183, 184)

Paris Mercredi 1er août 1934 Hum. Hum. 111 r. Réaumur

Bien cher Jacques

J’ai reçu et lu ta lettre avec une indicible joie. Et sans doute les encouragements et compliments que tu me donnes si généreusement, sont-ils pour beaucoup dans ma joie - mais je pense que j’aurais eu presque autant de plaisir à te lire si tu avais pris pour sujet de ta lettre les oeuvres d’une tierce personne. C’est en effet, cher Jacques, un tel plaisir que celui de te lire ! je ne pense pas qu’il existe après Gide, un écrivain qui sache avec autant d’aisance et d’élégante sobriété, triompher des embûches que tend la langue française à la pensée qui s’y veut exprimer. Moi qui éprouve à chaque instant avec douleur ma maladresse, j’admire que rien ne rebute ou n’égare tes intentions. Tu dis admirablement ce que tu veux dire, avec autant de souplesse que de force, et te lire est véritablement un plaisir prodigieux - auquel tu m’as habitué d’ailleurs depuis longtemps. (...) Depuis pas mal de jours je souffre d’un ou de deux poèmes en prose "rentrés" - surtout un, de la même veine que "Le Ciel" et qui j’espère te plaira. Je le "vois" bien que pas une ligne ni un mot n’aient été encore écrits - mais je sais exactement ce que je veux dire. Reste à le dire et c’est autre chose ! (...)


Jean Tardieu à Jacques Heurgon (p. 194)

71, Bd Arago Paris (13e) 14 juin 37

Chers amis,

Comme à tous les moments graves de ma vie, vous êtes les premiers vers qui s’envole ma pensée. Un télégramme d’Hanoï nous a appris, avant-hier, que mon père avait été emporté, le matin même par une congestion pulmonaire. Je ne vous en dit pas davantage, ces quelques mots sont déjà trop durs à tracer. Je vous laisse à penser quel peut être l’effondrement de ma mère. Je l’ai ici avec nous, Bd Arago. La seule pensée qui la raccroche à la vie, c’est - : Alix. J’attends, avec une impatience bien égoïste votre retour en France. Au comble du chagrin. Le regret, la pitié pour sa solitude me déchirent - et l’admiration pour son courage : il voulait travailler encore, encore et il ne vivait plus qu’en pensée auprès de nous, et il était seul ! Je vous embrasse tous.

Jean

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