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Entretien avec Charles H. de Brantes. Propos recueillis par Nathalie Jungerman

édition du 20 janvier 2005

 

Couverture du livre Journal 1970 - 1986 d’Andreï Tarkovski

Andreï Tarkovski
Journal 1970 - 1986
édition définive
Éditions des Cahiers du Cinéma. décembre 2004. 600 pages, 35 euros

Charles H de Brantes, écrivain (trois ouvrages poétiques parus aux éditions Caractères, une traduction de Bede Griffiths, Expérience chrétienne, mystique hindoue aux éditions Albin Michel), et co-traduction des deux livres d’Andrei Tarkovski, Le Temps scellé et Le Journal aux éditions des Cahiers du Cinéma, éditeur (OEuvres cinématographiques complètes d’Andrei Tarkovski aux éditions Exils), journaliste et auteur de films documentaires.
Actuellement directeur de l’Institut International Andrei Tarkovski (Paris, Florence, Moscou), « pour la promotion de l’oeuvre artistique d’Andrei Tarkovski et de toute forme d’art que cette oeuvre peut inspirer ».

Vous êtes directeur de l’Institut International Andrei Tarkovski, vous avez notamment préfacé les Récits de jeunesse d’Andreï Tarkovski et participé à l’édition définitive de son Journal sorti en librairie le mois dernier... Quel est le premier film que vous avez vu et qui a déclenché cette passion pour son oeuvre ?

Le premier film que j’ai vu de Tarkovski est Stalker. Je me souviens de n’avoir pas compris grand chose à ce film, mais par contre d’avoir éprouvé quelque chose que je cherchais depuis longtemps. Je reprendrais pour le dire la dernière phrase de la préface que j’ai proposée aux Récits de jeunesse, que nous venons de publier : "...dans les bouleaux, le vent long comme un rêve donnera à la plupart de ses films une ampleur spirituelle rarement égalée". J’avais trouvé un artiste, un vrai poète qui donnait langue à des choses discrètes ou même souvent invisibles, mais pourtant belles, vraies, et peut-être même les plus importantes de nos vies. Revoyez la dernière image de ce film pour comprendre ce que je veux dire. Le visage d’icône de la petite fille, son regard, la force qui émane de sa pureté...

Par rapport à la précédente édition du Journal de Tarkovski, quels sont les nouveaux éléments qui figurent dans cette dernière publication ?

La nouvelle édition du Journal, que les Cahiers du cinéma ont appelé "l’édition définitive", compte 600 pages, soit 120 de plus que l’édition de 1993. Ces nouvelles pages du Journal ont été trouvées dans les archives personnelles du cinéaste par son fils. Pour une bonne partie, elles concernent le séjour en Italie de 1982. Mais en relisant avec grand soin les originaux manuscrits du journal intime de son père, Andreï Tarkovski (il porte le même nom que son père) a apporté de nombreuses corrections pour cette édition : des ajouts avant tout, des corrections et même quelques retraits. Il faut comprendre que la première édition m’avait été apportée par Larissa Tarkovski, la veuve du cinéaste. Une grande confiance existait entre nous, et j’ai accepté sa version pour les Cahiers du cinéma. Mais nous nous sommes aperçus, en plus des coquilles inévitables, que Larissa avait rédigé dans le détail la dernière année du cinéaste, cette année 1986 où, à cause de sa maladie, Andreï Tarkovski avait relativement peu écrit. Je peux témoigner, pour avoir été à leurs côtés, qu’aucun de ces détails n’est faux, mais pas de la main de Tarkovski. En réalité, pour les tarkovskiens, les deux versions seraient intéressantes à comparer... Mais je crois le cru de 2004 incomparable.

Les rêves de Tarkovski ponctuent son Journal (et rythment également ses films), il y a des notes concernant ses propres films, des réflexions, notamment sur l’oeuvre de Bergman... Parlez-nous de la teneur de cet ouvrage, de cette écriture quotidienne qui a duré plus de 16 ans...

Il faut rappeler qu’un journal intime n’a pas pour première vocation d’être publié. Ce sont des carnets qu’il a commencé à remplir à partir de 1970, quelques semaines avant la naissance de son fils, quelques mois après avoir acheté une petite maison de campagne avec sa seconde épouse Larissa. Quelque chose dans sa vie redémarrait. Pour moi, ces carnets disparates que nous avons édités en un seul livre tiennent à la fois d’un carnet d’âme et d’un roman policier. Carnet d’âme, car ce livre dévoile ses facettes les plus intimes, où l’on découvre un homme d’une vie intérieure invisible et pourtant palpitante. Roman policier, car c’est aussi le récit presque quotidien de ses joutes avec le pouvoir soviétique, sans jamais franchir le seuil de la dissidence. S’il choisit finalement l’exil en Italie en 1984, c’est pour pouvoir travailler, s’exprimer... et en mourir fin 1986. Je voudrais aussi faire remarquer un détail de ce livre : son index, qui nous a permis d’offrir aux lecteurs un panorama du monde culturel d’Andreï Tarkovski. Son Journal fourmille en effet de citations et de références qui donnent la mesure de son oeuvre.

Et ces lettres reçues ou envoyées qui accompagnent le récit, ont-elles été insérées ultérieurement ou est-ce que Tarkovski les avait lui-même introduites dans son Journal ?

Les deux. Certaines lettres reçues par Tarkovski ont beaucoup compté dans son parcours de créateur. Il en cite ainsi de précieuses, reçues de spectateurs, dans l’introduction de son livre de réflexions : Le Temps scellé (éditions des Cahiers du cinéma). Dans son Journal, nous avons aussi retenu d’autres lettres, soit qu’il avait juste glissées entre deux pages, soit d’autres lettres, comme celles qu’il a envoyées à de nombreuses autorités politiques pour l’aider à rassembler sa famille empêchée par les autorités soviétiques à vivre réunie en Italie.

capture d’écran noire et blanc de paysannes dans la brume

Andreï Tarkovski, Nostalghia (capture d’écran N. J.)

Dans une de ces lettres, une spectatrice, Rena Sheïko, qui s’adresse à une critique de renom et s’insurge contre son article paru dans le Kinopanorama, parle de la simplicité de Tarkovski, de la poésie des images, de scènes mystérieuses et métaphoriques qui la "laisse[nt] librement aller à [ses] rêves"...

Cette lettre est ciselée comme un petit diamant. Elle a été collée par Tarkovski dans son Journal le 23 avril 1979. Elle fait précisément partie de celles qui l’ont aidé à poursuivre son oeuvre. Savez-vous qu’il avait pensé un moment s’arrêter dans sa carrière de cinéaste, après avoir achevé son film autobiographique Le Miroir... Il pensait avoir dit alors tout ce qu’il avait à dire dans ses films, en particulier après avoir été cherché au fond de lui-même, au coeur de son enfance, pour ce dernier film en 1974, la source de tout son idéal, de ses rêves, de sa passion pour une autre vie que celle qui l’entourait. Et dont il ne voulait plus, tant il avait compris que jusqu’à sa mort elle serait un martyrologe, c’est-à-dire suite de souffrances sans fin... C’est d’ailleurs ainsi qu’il dénommait chacun des carnets qui constituent son Journal : Martyrologe 1, Martyrologe 2, etc.

Dans le documentaire Tempo di Viaggio, Andreï Tarkovski qui s’entretient avec Tonino Guerra, cite les cinéastes qui l’intéressent, Robert Bresson, Vigo, Antonioni, Dovjenko, pour leur ascétisme, leur simplicité, comme Bach en musique, Léonard de Vinci en peinture et Tolstoï en littérature, et parle du mode de pensée paradoxale et poétique de Paradjanov...

L’ambition de Tarkovski pour l’art du cinéma était de le hisser au niveau des plus beaux chefs-d’oeuvre de l’histoire de l’art. Cette ambition orgueilleuse avait sa légitimité contemporaine et impliquait surtout une exigence très sérieuse. Vous remarquerez que le choix de ses maîtres ou de ses frères se porte exclusivement sur des poètes ou des hommes doués d’une authentique expression spirituelle. Mais en même temps, rares sont les points communs entre eux et lui. Sa singularité explique beaucoup pourquoi il est encore aujourd’hui peu montré et surtout approché rien qu’en superficialité par les critiques de cinéma pour qui le monde intérieur de Tarkovski, celui-là même qu’il montre à l’écran, vient comme d’une autre planète...

Dans ce même film, il dit "Ne pas séparer son travail du quotidien, de ses actes, de sa vie"...

Chaque oeuvre qu’il créait dans sa vie était en effet plus qu’une oeuvre d’art qui s’ajoutait à d’autres... cela devait être un acte de vie. Il en parle abondamment aussi dans son livre Le Temps scellé et dans son Journal, et même dans un des dialogues du Miroir, et en réalité en filigrane de tous ses films... Il s’investissait complètement dans chacun de ses films. C’est ce qui explique en partie pourquoi il n’en a fait que 8 en 24 ans, quand d’autres cinéastes de talent en font en moyenne le double. Son exigence, son refus de compromis artistiques, politiques, financiers... l’unité, ou encore la cohérence, ou tout simplement l’honnêteté qu’il recherchait en chacun ou en toute chose, faisait que pour tous, ses collaborateurs et surtout ses spectateurs, un film de Tarkovski était toujours un moment inoubliable dans le cours de l’existence.

Dans la plupart des films, notamment L’Enfance d’Ivan, Le Miroir, Nostalghia, il y a des plans serrés sur les mains, la présence du feu, de l’eau, de la pluie, de la brume, de la terre et des détails qui prennent une dimension esthétique bouleversante, d’une très grande sensibilité picturale...

Tant de choses banales de la vie sur terre dont il tentait d’extraire l’essence, la beauté, la langue, même silencieuse... ce pour quoi tant de gens lui sont reconnaissants, d’avoir retrouvé la beauté de la création, ses éléments fondamentaux, et d’avoir su leur offrir une recherche de sens dans la vie. Il s’était glissé dans la peau d’un vrai créateur, et par là avait retrouvé le rythme de la création universelle, des origines jusqu’à sa poursuite ininterrompue et contemporaine et souvent cachée. L’image artistique qu’il façonnait au cinéma, au-delà de toute explication rationnelle, devait s’intégrer à la nature et par là retrouver aussi la nature de l’homme et de la femme.

La musique est également très importante, elle accentue la densité des images, évoque proximité et mysticisme...

La musique, ou plus exactement le son chez Tarkovski est en effet si important que nous avons même tenté récemment, dans une émission de radio sur France Culture, à faire entendre le son de l’univers tarkovskien qui tend à ne faire qu’un avec celui de la terre. La musique n’y est plus un motif d’illustration mais s’intègre à tel point dans l’image visuelle, que celle-ci ne serait plus elle-même sans le son qui l’accompagne, et réciproquement. Néanmoins, le travail accompli sur la musique et sur le son est tel chez Tarkovski, que même séparés de l’image visuelle, musique et son, nous l’avons expérimenté, ont une étonnante présence. Jusqu’à cette musique électronique que Tarkovski affectionnait tant et dont il parle dans ces termes dans Le Temps scellé : "la musique électronique a cette capacité de se dissoudre dans le son, de se cacher derrière d’autres bruits, d’être la voix indéfinie de la nature, ou celle des sentiments confus, d’être comme une respiration".

Parlez-nous de la thématique du Temps chez Tarkovski qui a écrit "Je suis convaincu que le Temps est réversible, en tout cas il ne se déroule pas en ligne droite" (p. 147) et plus loin, "Comment va se comporter le Temps pendant le temps où le Christ est sur la croix ?".

Le temps était le matériau-même de l’art du cinéma que Tarkovski sculptait à sa guise, qu’il retenait dans son mouvement, qu’il scellait sur la pellicule de celluloïd de ses films... Le temps pour Tarkovski était comme le cocon de notre existence, et sans existence, pas de temps... Il était en effet persuadé du caractère très relatif et conventionnel du temps humain. Il était fasciné par les expressions utilisées par Jésus et rapportées dans les Evangiles : le temps est accompli, la plénitude du temps, etc. Et vous avez raison de relever cette extraordinaire phrase-question que Tarkovski note dans son Journal le 26 octobre 1986 : "Comment va se comporter le Temps pendant le temps où le Christ est sur la croix ?" Sans vouloir pénétrer au coeur de cette question dont la réponse n’aurait appartenu qu’à Tarkovski s’il avait pu réaliser ce film inabouti (Le Golgotha), je voudrais juste signaler l’attention extrême qu’il s’imposait déjà sur l’observation du mouvement des faits, leur rythme, tous leurs détails, leurs signes, en quoi aurait tenu le moment de cette mort sur la croix devenu depuis un instant-pivot du temps historique... Couverture du livre Récits de jeunesse d’Andreï Tarkovsk

Andreï Tarkovski
Récits de jeunesse
Préface de Charles H de Brantes, traduction de Cécile Giroldi.
Éditions Philippe Rey, novembre 2004, 83 pages, 13 euros

Quant aux Récits de jeunesse, retrouvés récemment, il semble qu’ils laissent entrevoir, par leur facture et leur thématique, toute l’oeuvre du cinéaste...

Ce livre que nous avons appelé Récits de jeunesse, mais que nous avons failli appeler Avant le voyage (du nom d’un de ses récits), tant il fut rédigé pendant les préparatifs d’une oeuvre qui allait s’avérer immense et aventureuse, contient six récits et trois poèmes qui ont été retrouvés dans les carnets du cinéaste, avant qu’il ne débute un journal intime. Par cette traduction française, c’est la première fois que les lecteurs ont accès à ces inédits, qui n’avaient jamais été publiés, même en russe leur langue d’origine. J’ai pu éprouver avant eux, mais comme eux aujourd’hui sans doute, une intense émotion à découvrir la fraîcheur de ces textes rapides, vécus, bruts, comme des esquisses vers ce qui allait éclore en chefs-d’oeuvre. Mais surtout, la grande révélation fut la rencontre que Tarkovski raconte dans le deuxième récit (Première neige) entre lui et un vieil orpailleur en Sibérie, beau comme Gary Cooper, et qui lui a appris à connaître, à vivre et à traiter la nature en égale. Voyage et rencontre initiatiques qui allaient contribuer à tailler davantage la chair et l’âme de celui qui devait devenir un des plus grands cinéastes du XXème siècle.

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