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Andreï Tarkovski : portrait.
Par Corinne Amar

édition du 20 janvier 2005

 

Photo portrait type planche contact d’Andreï Tarkovski

J’ai fait un rêve la nuit dernière. Je me promenais dans Moscou, rue Polianka, pleine de monde et de voitures, et je vis soudain, au milieu de cette agitation, une superbe vache à la robe brun sombre, avec une tête d’Isis. Elle avait des cornes en forme de lyre et des yeux profonds, presque humains. Elle s’approcha de moi, je la caressai, puis elle traversa la rue et s’éloigna sur le trottoir. Je sens encore son odeur sur ma paume, une odeur forte et douce, l’odeur du foyer - de la vie et du bonheur... Rêve d’Andreï Tarkovski, Journal 1970-1986. (9 juin 1980, p. 274)

Avec un cinéma grave, inspiré, mettant en scène le conflit entre spirituel et matériel, nature et social, histoire et individu, et abordant des questions aussi essentielles que le pouvoir de la mémoire, l’identité russe, la foi en la création, le sens de l’art, malgré une carrière brève, du fait de la maturation et de la réalisation lente de ses films, malgré sa mort prématurée, à l’âge de cinquante quatre ans, en décembre 1986, Andreï Tarkovski n’a jamais quitté l’actualité cinéphile française. Sa réputation repose sur cinq films réalisés en Russie entre 1962 et 1979 - L’enfance d’Ivan(1962), Andreï Roublev (1966), Solaris (1972), Le Miroir (1974), Stalker (1979) - et Nostalghia (1983) et Le Sacrifice (1985), réalisés en Italie et en Suède. Des rétrospectives de ses sept longs métrages, un hommage à Beaubourg (en 2002), la publication de ses écrits, de ses scénarios, dont certains inédits, de son Journal (avec l’édition définitive aujourd’hui), la présence de ses films dans les programmes des cinémas d’art et d’essai, ont fait du cinéaste russe l’un des plus commentés, admirés, influents, de la seconde moitié du XXe siècle. Andreï Tarkovski est né le 4 avril 1932, à Zavroje, au bord de la Volga. Son père, Arseni Tarkovski, est un poète connu. Après des études de musique, de peinture et d’arabe, le jeune homme travaille d’abord comme géologue en Sibérie de 1952 à 1956, avant d’entrer à l’école de cinéma, à Moscou. Sa première oeuvre, L’enfance d’Ivan (Le jeune Ivan, soldat, employé pour des missions derrière les lignes allemandes, se souvient de sa mère - tuée par les Allemands en allant au puits- et des moments heureux qu’il passait avec elle à la campagne) reçoit Le Lion d’or en 1962 au festival du cinéma de Venise. Il tourne ensuite Andreï Roublev, histoire d’un moine, peintre d’icônes d’église, au début du XVe siècle (réflexion douloureuse sur le rôle de l’art et de l’artiste), achevé en 1966 mais projeté seulement cinq ans plus tard, après de très longues péripéties avec la censure soviétique. Pendant le tournage de ce film, il rencontre l’actrice Larissa Pavlovna Igorkina, qu’il épouse en secondes noces et avec qui il aura un fils, en 1970, Andreï. Il recommence ensuite à tourner et réalise avec des difficultés encore plus grandes Solaris, Le Miroir, Stalker. Tarkovski est un angoissé, un écorché permanent de l’existence et de l’art et qui ne cesse d’entreprendre des démarches pour pouvoir réaliser ses films comme il l’entend. A 38 ans, en avril 1970, il commence son Journal qu’il tiendra quasi quotidiennement jusqu’à sa mort. Il vient d’acquérir une maison à la campagne, à trois cent kilomètres de Moscou, s’y enferme pour rêver, écrire, penser à ses parents, attendre un enfant, aux côtés de sa femme ; il remplit des dizaines de cahiers, d’agendas - écriture rapide, serrée, illustrée de dessins, de schémas-, consigne ses projets, idées, réflexions, ses tourments, ses entêtements, les aléas de ses productions, l’instant intense et torturant de la sortie de ses films, ses démêlés interminables avec la censure soviétique. Cannes accueille en 1969, Andreï Roublev. Avec son prix de la critique internationale, le film fait connaître son auteur dans le monde entier. Cannes encore montre Solaris, d’après le roman de science-fiction de Stanislas Lem, et c’est un prix spécial du jury. Solaris est une planète mystérieuse, dont la surface est l’Océan ; dans sa demeure, un savant psychologue Kris Kelvin, tente, comme d’autres chercheurs scientifiques avant lui, d’en percer le secret. En 1980, à nouveau à Cannes, Stalker est le film surprise du festival et y remporte un grand succès. L’histoire se passe quelque part, à une époque inconnue, dans un univers où règne la désolation, les ruines, la froideur, dans une zone cernée de barbelés et de miradors, étroitement gardée, mystérieuse encore, et qui abriterait une maison renfermant une Chambre comblant les voeux de l’homme qui y pénètre. Les Soviétiques n’autorisent pas le cinéaste à venir en France pour la sortie du film. En revanche, ils le laissent partir pour l’Italie en 1982, pour préparer avec le scénariste Tonino Guerra, Nostalghia, une coproduction franco-italienne avec participation russe. Poème sur l’exil et la nostalgie, à travers le voyage en Italie d’un écrivain russe, autoportrait d’un artiste amoureux de sa terre natale, le film reçoit, à Cannes, en 1983, le prix du cinéma de création, en partage avec L’Argent de Bresson. L’Italie devient pour Tarkovski une seconde patrie. Il s’installe à Florence, se bat pour que puissent le rejoindre sa femme, puis son fils et son chien-loup Dak, restés douloureusement loin, otages du pouvoir soviétique. Dans cet exil, de plus en plus souvent visité par des rêves et des cauchemars venus de sa vie d’avant, il tourne encore son dernier film Le Sacrifice, en 1985, réalisé sur la presqu’île suédoise du Gotland ; sur l’île où il réside, Alexandre est au bord du chemin avec son jeune fils Petit Garçon, qui vient d’être opéré des cordes vocales et ne peut parler. Tout en plantant un arbre mort, il lui raconte une légende japonaise : en arrosant régulièrement le pied de l’arbre et en y croyant, il reprendra vie. Alors qu’il achève Le Sacrifice, à la fin de 1985 à Paris, Tarkovski apprend qu’il est cancéreux et sait que "rien ne peut plus (l’)aider à vivre". La maladie s’empare définitivement de son corps et le fera souffrir une année durant. Sa dernière longue lettre, le 12 février 1986, est un magnifique testament esthétique, mystique, idéologique, hanté par les images de Bergman et de Fellini. Une joie avant la mort : l’arrivée de son fils, en avril 1986, enfin autorisé par le nouveau pouvoir à Moscou, celui de Gorbatchev. Gravement affaibli par son cancer, il ne peut aller à Cannes, et l’émotion est grande, lorsque son fils reçoit à sa place, le Grand Prix spécial, lors de la cérémonie de clôture. Andreï Tarkovski est mort à Paris, le 29 décembre 1986. Dans Le Temps scellé, ouvrage qui rassemble les écrits du cinéaste (Éditions des Cahiers du cinéma, 1989), sa femme remarque dans la préface : "Andreï Tarkovski estimait que le pessimisme n’avait aucun rapport avec l’art qui était, selon lui, d’essence religieuse. L’art nous donne la force et l’espoir devant un monde monstrueusement cruel et qui touche, dans sa déraison, à l’absurdité".

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