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Lettres et extraits choisis -
Andreï Tarkovski

édition du 20 janvier 2005

 

Dernière page d’un journal manuscrit 15 décembre 1986 de Andreï Tarkovski

Dernière page du Journal : 15 décembre 1986 Journal 1970 - 1986, page 560. © Éditions Cahiers du Cinéma

Avec l’aimable autorisation de reproduction de Charles H. de Brantes

19 février [1976] (p. 147)

J’ai fait un rêve inquiétant cette nuit. Je me retrouvais en prison pour je ne sais quel délit. Moi, je comprends que la cause est insignifiante, mais qu ’elle a tout de même une incidence sur mes contrats avec l’étranger. La prison se trouve quelque part à la périphérie de la ville. L’atmosphère n’y est pas celle de maintenant, c’est une atmosphère d’avant-guerre, ou non, plutôt d’après-guerre. Ensuite, par je ne sais quel hasard, je me retrouve en liberté. Un peu comme chez Chaplin dans les Temps modernes. Je suis tout épouvanté et je cherche la prison. Je me perds dans ce quartier misérable. Un jeune homme très aimable me montre le chemin. Ensuite - ou peut-être est-ce avant le jeune homme -, je rencontre Marina. Elle me reconnaît dans la rue et me suis en sanglotant, en disant que Maman savait bien que cela m’arriverait (bien que j’en ai parlé à personne). Je suis terriblement fâché contre Marina, et m’enfuis par un escalier orné du buste de Lénine. Enfin, j’aperçois avec soulagement l’entrée de la prison, que je reconnais à l’emblème en relief de l’URSS. Je suis inquiet de savoir comment on va m’accueillir, mais ce n’est rien à côté de mon épouvante quand j’étais loin. Je m’approche du portail ? et je me suis réveillé. (...)


26 février [1976] (p. 152)

J’ai écrit une lettre au Présidium du XXVe Congrès pour dire que je suis sans travail par la faute de Goskino. Je vais la poster. j’ai écrit une lettre à Ermach :

26 février 76. Moscou Philippe Timoféiévitch ! J’ai été extrêmement peiné et même humilié par l’entretien que j’ai eu avec vous le 23 février (c’est-à-dire la veille du Congrès du PCUS). Car devant moi se dressait un mur plus infranchissable encore qu’auparavant concernant mon autorisation de travailler. (...) Le film jubilaire sur Tolstoï que vous m’avez proposé de tourner au printemps dernier s’est transformé en un véritable problème. En dépit du fait que vos paroles étaient des promesses de me confier le film, et ce bien que d’autres réalisateurs eussent fait des propositions sur le même sujet. Cette possibilité tombe donc, elle aussi à l’eau. Comme vous l’avez dit "vous reprenez vos paroles". Maintenant L’Idiot de Dostoïevski. Vous réclamez un nouveau, un troisième projet. Le deuxième, vous l’avez demandé juste avant l’ouverture du festival de Moscou et le troisième, vous l’exigez la veille du Congrès du PCUS. Pour moi, il est clair que toutes ces tergiversations viennent du désir de m’éloigner le plus possible de la création, de ne me donner pour rien au monde la possibilité de faire un film. N’aviez-vous pas promis au printemps de résoudre le problème dans la semaine ? Presque une année s’est écoulée depuis. J’ai lu et relu le synopsis (deuxième rédaction). L’ont rédigée à la fois des critiques littéraires et des dramaturges connus. Sans parler du fait qu’il a été écrit par - j’ose encore l’espérer - de vrais professionnels. Il est clair sur le plan et des idées et de la construction (les différentes lignes du sujet, les caractères). Je vous l’envoie dans l’espoir que vous allez tout de même le lire. Andreï Tarkovski

P.S. Comment avez-vous donc dit, lors de notre dernier entretien : "Alors quoi, vous ne voulez pas travailler ?" Je tiens cela pour de la raillerie offensante. Vous savez que j’ai une famille, des enfants. Ce qui est fait est fait maintenant c’est une nouvelle étape qui commence.


23 avril [1979] (p. 203)

Ceci est une lettre adressée à Neïa Zorkaïa, à propos de son article dans le Kinopanorama à mon sujet (c’était vers l’automne dernier).

Très respectée Neïa Zorkaïa ! Je viens de lire dans le dernier Kinopanorama vos "Remarques pour compléter le portrait d’Andreï Tarkovski", et j’ai conçu le désir de vous écrire. Je ne connais pas personnellement Andreï Tarkovski. Comme beaucoup d’autres, je n’ai fait qu’entendre parler de sa destinée difficile, de son courage, de son intransigeance, et de la destinée difficile de presque tous ses films (ce qui est en partie la faute de votre corporation de critiques - et vous ne le niez pas vous-même). Je ne suis qu’une spectatrice de ses films. Films qui ne me paraissent nullement "énigmatiques comme des hiéroglyphes". Les idées de Tarkovski me sont accessibles - son goût de l’Histoire, son souci de la destinée de la Russie. La forme de ses films est sans doute complexe, et celui qui, comme vous l’écrivez, sort de son club d’ouvriers, n’est effectivement pas à même de comprendre un film de Tarkovski. Bien sûr, c’est un mauvais signe. Mais la faute n’en revient-elle pas à l’ignorance générale qu’à Tarkovski lui-même ? Le spectateur de chez nous ne connaît pas les films difficiles de Pier Paolo Pasolini, Luis Buñuel, Alain Resnais, Federico Felini, de tous ces grands artistes qui font la culture mondiale et parmi lesquels Tarkovski occupe une place de choix. La forme des films de Tarkovski est peut-être complexe, mais je comprends ses films, et je les aime. Et figurez-vous qu’il me semble qu’en réalité Tarkovski dit des choses très simples ? Et savez-vous, il m’importe peu de comprendre pourquoi l’oiseau mort (ni quel symbole il représente) a laissé une plume sur le drap. Et je me moque bien de savoir que la Dame en noir du Miroir s’appelle en réalité Tamara Ogorodnikova et que c’est la directrice de production du film - ce que ne savent que quelques très rares initiés ! Cette scène est pour moi superbe et mystérieuse parce qu’elle est métaphorique. Je me laisse librement aller à mes rêves et à ma fantaisie : je me dis qu’elle est la voix intérieure du héros, le "dieu intime" que chacun de nous porte dans son coeur, ou bien l’inspiration qui nous visite si rarement, quand il nous faut déchiffrer le nombre mystérieux qui scelle notre destinée. Ou bien, c’est la Poésie... Cette scène est un signe qui se suffit à lui-même et qui s’impose à l’auteur. C’est ainsi que je vois les choses. Quant au critique, n’est-il pas en retrait par rapport au créateur ? Il explicite, il commente, c’est tout ! Ce n’est pas humiliant, puisque c’est sa place, la mesure même de sa liberté et de la distance nécessaire. Le critique n’est pas à tu et à toi avec le créateur, il doit s’en tenir à un strict voussoiement. Etes-vous bien certaine, Neïa Markovna, que l’on puisse, par des mots sans appel, pénétrer jusqu’au sens sans tuer celui-ci ? Si je vous demande cela, c’est parce que vous vous êtes laissée aller dans votre article, vous qui êtes une critique de grand renom et de grand talent, à des manquements aux règles éthiques et à un tutoiement malséant avec l’artiste. ( ?) Le comble c’est quand vous vous lancez à donner des conseils à Tarkovski - selon lesquels il devrait approcher son art avec plus de légèreté, d’humour, de recul, et quand vous lui souhaitez de se métamorphoser en un Iosseliani ? permettez-moi de vous demander d’où vous vient tant de désinvolture, tant d’impertinence. ( ?) Il me plairait, Neïa Markovna, de suivre votre exemple et de vous donner un bon conseil : armez vos lèvres d’humilité lorsque vous prononcez le nom d’un grand artiste. Avec respect. Rena Sheïko


25 septembre, Ansedonia [1986] (p.554)

L’impossibilité de montrer au cinéma deux notions simultanées autrement que successives symbolise bien cette incapacité de l’homme de vivre hors du temps. Le temps prend une forme convenue et grossièrement matérielle.


26 octobre, Porto Santo Stefano [1986] (p. 555)

Très important : pourquoi Judas a-t-il trahi ? Ses motifs. Mais quand je ferai Le Golgotha, il sera extrêmement difficile de réaliser : les scènes de masse, les costumes, les constructions, les effets spéciaux. Naturellement, le tout devra être poétique : avec des miracles, des anges, des visions, des voix, des prémonitions, des réminiscences, des songes, des éclipses, du soleil, des tremblements de terre et des expulsions de démons (Georges de La Tour). Jésus se sent d’une certaine manière coupable à l’égard de Judas. Jésus est effondré devant la nécessité implacable qui doit faire de Judas un traître. Il observe avec précision comment mûrit peu à peu en Judas l’idée de la trahison. Comment Judas, rempli de stupeur, prête l’oreille à cette inspiration ; et Jésus, comme un homme qui aurait tendu du poison à un autre, attend avec anxiété que le poison commence à faire son effet. Jésus meurt sur la croix. Pause. Un rossignol. Judas lance une pierre dans le feuillage des arbres. Le rossignol, un instant, se tait. Au reste, le rossignol n’a pas peur de l’éclipse puisqu’il chante la nuit. (Elucider comment est Pâques à Jérusalem, pour ce qui est de la nature.) Comment va se comporter le Temps pendant le temps où le Christ est sur la croix ? (...)

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