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Lettres et extraits choisis -
Jean Dubuffet et Alexandre Vialatte

édition du 10 février 2005

 

Couverture du livre Manuscrit préparatoire à la chronique Clés de l’art

Alexandre Vialatte. Manuscrit préparatoire à la chronique "Clés de l’art", 1955. Archives Pierre Vialatte. © Éditions Au Signe de la licorne, page 110.

Jean Dubuffet, Alexandre Vialatte, Correspondance(s), Lettres, dessins et autres cocasseries, 1947-1975. © Éditions Au Signe de la licorne

Alexandre Vialatte, "Que peut-on penser de Monsieur Dubuffet ?" (p.95)

On me demande pourquoi j’aime Dubuffet. J’aime Dubuffet parce qu’il est charmant ! D’abord il a des petits cheveux tondus ras, bien frottés à la toile émeri, qui lui font un crâne de légionnaire, des yeux bleus en toile de Vichy, bien lavés de frais, qui se souviennent d’on ne sait quels fjords ; il est toujours bien lavé, bien propre, bien joli, bien appétissant ; il est mignon comme une image de dictionnaire. Il se coiffe à Londres avec un petit chapeau moutarde ; il s’habille, il se chausse à Londres, chez le plus grand bottier d’Angleterre, D’Europe. Du Monde. Petit à petit sous mon influence, Dubuffet s’habille dans le Puy-de-Dôme. Il se sert chez Conchon-Quinette, établissement de grande réputation, aux succursales nombreuses, réellement apprécié. Il en acquiert une élégance pour ainsi dire plus départementale, une dignité plus auvergnate et un fruité plus onctueux. [...] C’est un lyrique, un humoriste, un grand poète et un écrivain de première force. Il a le goût, la mesure, le bon sens. Pas dans ses toiles, ses toiles sont poétiques ; la poésie n’a rien à voir avec le goût, elle n’a à voir qu’avec l’abîme. On me dit qu’il est scandaleux. Pourquoi ? Parce qu’il peint des vaches vertes. Mais d’abord toutes les vaches sont vertes, ensuite si elles ne l’étaient pas, il faudrait les inventer telles, et c’est précisément parce qu’elles ne le sont pas qu’il est beau de les peindre vertes. Je trouve beaucoup plus scandaleux de voir en manchette sur six colonnes dans un journal : "Le ministre sera présent au rendez-vous qu’il s’est fixé lui-même." (Je n’invente pas), ou "Le ministre est décidé à faire respecter la loi." Tous les Européens de notre génération ont vu défiler dans leur vie des vaches plus vertes que les vaches de Dubuffet. On leur a fait tout digérer, corne et peau ; et même l’ ?il, qui est pourtant triste et beau, et pareil à celui des déesses. [...] J’aime Dubuffet parce que ses toiles mélangent l’humour à une confiture de possibles, une apocalypse de formes, un grouillement de choses incroyables, dérisoires et contradictoires, un opéra de ville engloutie." [...] J’aime Dubuffet parce qu’il a peint quatorze vaches qui ne sont pas les vaches de tout le monde. Ce ne sont plus des vaches, ce sont des vachissimes, avec des pieds en fourchette. Mieux : des minauderies et des grâces printanières.


Jean Dubuffet, lettre à Alexandre Vialatte [30 avril 1954] (page 51)

Vendredi [30 avril 1954]

Mon cher Vialatte, La statue du Morvan est faite. L’âme du Morvan l’anime (c’est une statue d’âme). Elle est faite en morceaux de vieux pieds de vigne tant bien que mal assemblés avec des clous de ficelles, et fixés sur un terre-plein de mâchefer. Quelques éléments divers - un vieux bout écrasés de corde tressée, une torsade de fils de fer rouillés (rapportés de mes promenades sur les voies du dépôt de locomotives de Montrouge) - interviennent utilement. Je crois qu’elle vous plaira. Peut-être faudra-t-il en faire figurer la reproduction en regard de votre récit. Je pars en Angleterre après-demain (pour peu de jours). J’ai fait un petit buste en charbon de bois. Je lis toujours le Fidèle Berger. J’en suis très content. À vous.

Jean D.

J’ai fait aussi un troubadour morvandiau tout en mâchefer. La peinture ne m’intéresse plus guère.


Alexandre Vialatte, lettre à Jean Dubuffet, [1er mai 1960] (page 187)

Cher Dub,

Voici une barbe de 14 juillet faite par Allary chez Luneau, en portant au train une critique des Barbes pour La Montagne. Mon ami Kaeppelin a été ébloui par ces barbes. Il dit que vous créez des formes en quantité. Et la couleur ! Moi j’ai beaucoup aimé aussi. C’est très grandiose. Amitiés. AV


Jean Dubuffet "Cher irremplaçable Vialatte" (p. 241)

[...] J’ai toujours eu la cocasserie en haute estime ; il m’a toujours semblé qu’il y a une parenté entre les plus hauts moments de l’art et les raccourcis saugrenus qui déclenchent le rire. Ce cousinage d’un ordre et de l’autre, Vialatte, comme moi-même, le ressentait fortement. Son chemin permanent se situait sur une crête où règne l’ambiguïté. La bouffonnerie était l’ombrelle qui lui servait de balancier pour marcher sur cette crête. Il était amoureux du saugrenu. Il le traquait à tout moment partout. Et le trouvait. Dans les menues situations du quotidien le plus banal il débusquait le saugrenu, l’éclairait à plein feu. La vie, évidemment, sa propre condition comme celle des autres et tous aspects du monde, lui apparaissaient d’une étrangeté flagrante, et c’est cette étrangeté qui était l’aliment de son exaltation.

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