Fondation d'entreprise LA POSTE

Recherche

 

Entretien avec Marie-Odile Beauvais.
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

édition du 25 février 2005

 

Photo portrait de Marie-Odile Beauvais.

Marie-Odile Beauvais est née et vit à Paris. Elle a vécu à Vienne. Elle a déjà publié Discrétion assurée aux éditions Melville en 2003. Elle est également l’auteur de Les forêts les plus sombres (Grasset, 1996), Egoïstes (Denoël, 1999), et de L’Été de Loulou ou les Plaisirs du jeune âge (Nil, 2002).

Vous venez de publier Proust vous écrira, qu’est-ce qui a déclenché l’écriture de ce texte, qu’est-ce qui vous a éblouie , Vous écrivez d’ailleurs, "J’entrais dans un parc merveilleux peuplé de correspondants".

Quand j’ai terminé la lecture de cette correspondance (quand même XXI volumes), je n’avais pas envie de quitter Proust, je m’étais habituée, pendant trois mois à recevoir une multitude de lettres chaque jour. Alors j’ai proposé à mon éditeur Léo Scheer qui venait de fonder une revue littéraire d’écrire un texte sur cette correspondance. Il m’a dit : "Vingt pages, ça vous ira ? - Oh ! c’est beaucoup trop !" En fait, ce n’était pas assez, ces vingt pages étaient bouffantes et sont devenues ce petit livre involontaire. En fait, j’avais commencé à lire la correspondance de Proust avec Gaston Gallimard. J’éclatais de rire à chaque page. Proust rencontre Gallimard jeune homme oisif en Normandie. Les années passent. Gallimard devient l’éditeur "branché" que l’on sait et lui refuse Swann qui sort finalement à compte d’auteur chez Grasset. Après le succès critique de ce livre, Gallimard réagit et veut récupérer l’écrivain qui fait des façons tout en rêvant de ce transfert. Proust joue avec Gaston Gallimard. Il ne manque jamais de lui rappeler son premier mouvement peu perspicace. Et tout cela avec des perfidies gracieuses. Pourtant c’est Gide et non pas Gaston qui était à l’origine de ce refus. Et la manière dont Proust persécute (pour le bien de son oeuvre) Gaston Gallimard est merveilleuse de drôlerie, de cocasserie. Il est d’ailleurs intéressant de noter que les réponses de Gaston Gallimard sont souvent aussi d’une grande finesse : "Pourquoi pensez-vous être "le cocu de la N.R.F." (ai-je bien lu ?) (à la première lecture, j’avais lu le "coeur" de la N.R.F. ce qui serait plus vrai." Donc, après la lecture de la correspondance Proust/Gallimard, je me suis précipitée sur les XXI tomes établis par Philippe Kolb (un américain), peuplés d’une multitudes de correspondants, de centaines de correspondants. Toutes les classes sociales, tous les âges, tous les tempéraments sont représentés. En recevant ces lettres, j’ai été tour à tour une comtesse, une femme de chambre, un écrivain à la mode, une cocotte, un médecin, un diplomate, un beau jeune homme, un poète décadent, un banquier, une cuisinière, etc. En fait un monde entier à moi toute seule. C’était grisant.

Votre texte est à la lisière de la biographie et de l’autofiction, mêlant extraits de lettres, commentaires, pastiches, conseils ludiques, récits autobiographiques... Comment définiriez-vous ce livre ?

C’est plutôt à vous de le définir. Moi, j’espère qu’il est indéfinissable. Et tout ce que vous citez me plaît bien. Je dirai que c’est "ma" lecture de la correspondance de Proust. Mon rapport à l’homme que je croyais connaître (j’avais lu à peu près tous les souvenirs et les biographies qui le concernent). Et en cela j’avais tort. Pour les citations, il suffisait de lire et de m’arrêter quand je voulais, où je voulais. Et avec l’embarras du choix. Je n’avais qu’à lire pour ramasser les trésors. Du plus drôle au plus touchant. Le pastiche, c’était pour m’amuser parce que Proust en a beaucoup écrit lui-même. Je vous en donne sa définition, je n’en connais pas de meilleure : "Le pastiche, c’est de la critique en action." Pasticher Proust, c’est jouer avec lui en me moquant de nous deux. C’était mêler des éléments contemporains et d’autres qui me sont personnels aux mythologies et aux thèmes proustiens. Quant à l’autofiction dont vous parlez, je crois qu’elle est partout. Parler de Pierre, Paul, Jacques ou Proust, c’est toujours parler de soi. Alain Veinstein (le fondateur des éditions Melville) m’avait dit que je n’avais pas assez parlé de moi. Comme je suis vaniteuse, il n’avait pas besoin de me pousser très fort. Et j’en ai rajouté, en passant, comme ça, ici et là. Pour équilibrer. Et même pour le lecteur, ce n’est pas inutile de savoir à qui on a à faire, de connaître un peu la source d’une information. Ça me venait assez naturellement, mais pas du tout comme dans mon dernier livre Discrétion assurée où je relatais des faits qui s’étaient passés six ans avant ; là c’était au jour le jour. Quand on écrit, on vit et selon ce que l’on vit, un texte s’en ressent. Forcément. En plus, il se trouve que j’ai connu le collectionneur qui m’a raconté par le menu comment une malle d’osier pleine de lettres, de manuscrits, de paperolles de Proust lui était tombée entre les mains, une histoire rocambolesque.

Parlez-nous de sa construction narrative.

C’est un peu prétentieux de ma part de la définir, non ? En pastichant la tournure d’esprit de madame Straus, je dirais que c’est plutôt "déconstructiviste et incidemment digressif". En rêve, ce serait que tout soit imbriqué, appareillé et inattendu. Texte et textile ont bien la même racine, non ? Enfin, j’espère que l’étoffe se tient à peu près ? Disons que la construction tient de mon plaisir. J’ai beaucoup ri en écrivant ce texte. J’espère que le lecteur en ferant autant en le lisant.

Quant au style de Proust, de la teneur de ses lettres que vous décortiquez et dont vous dites "les variantes tiennent aux circonstances, à peine à ses correspondants (P.96)", qu’en est-il ?

J’essaie de comprendre cette langue complexe qui est "le proust" et que j’aimerais parler couramment. Il faut traduire, savoir que quand il dit "ne venez pas", il faut parfois venir, savoir que quand il dit je ne vous demande rien", il demande peut-être quelque chose, savoir que quand il demande quelque chose, il n’en a pas besoin. Proust écrit de la même manière à une cuisinière qu’à une duchesse, avec la même courtoisie, avec les mêmes égards, avec le même désir d’être aimé. Sa générosité, sa bonté et une réelle gentillesse rarement tempérées par une terrible perspicacité qu’il ne cache pas d’ailleurs, m’ont enchantées. L’absence de cynisme aussi. Tandis que l’ironie, et la sienne est merveilleuse de drôlerie, il la définit ainsi "l’enseigne mensongère d’un arrière-fond très tendre" s’exerce autant sur lui- même que sur les autres. Ecoutez ça : "Cher ami, votre lettre est trop élogieuse pour que j’ose vous dire à quel point je l’ai trouvée intelligente."

Vous écrivez : "comme La Recherche la correspondance est une histoire du temps." (p.44).

Les premières lettres commencent dans les années 1870, quand Proust était enfant et vont jusqu’à 1922, à sa mort. Le temps a agi sur le jeune sensible et flatteur qui voulait trop plaire, il est devenu Proust qui peut trancher durement. On ne sait jamais qui on est. Du moins dans le regard des autres. Et lui, peut-être pas plus qu’un autre. Mais il sait qui est Proust. Il sait aussi qu’il a failli ne pas le devenir : Après la mort de sa mère, en 1905, il n’est pas certain de pouvoir écrire. Et les passages où il en parle sont poignants. Il dit qu’écrire le tuerait. Il sait aussi que ne pas le faire serait un terrible gâchis. Dans ces lettres, on lit l’histoire d’une vie et l’Histoire tout court, il en est d’ailleurs un brillant analyste : l’Affaire Dreyfus, les lois Combes avec la séparation de l’église et de l’Etat, la guerre de 14, le Traité de Versailles qu’il réprouve. Les femmes de la jeunesse de Proust ont le look Napoléon III de la princesse Mathilde. Après la guerre, celles des années vingt ont celui de la garçonne. On passe de la valse au charleston, de l’habit au smoking, du corset aux tricots de Chanel, du fiacre à l’automobile, des symbolistes aux surréalistes. Et dans La Recherche, Madame Verdurin devient Princesse de Guermantes et miss Sacripant, Mme de Forcheville.

Outre cette relation particulière avec la correspondance de Proust, quel lien entretenez-vous avec le genre épistolaire ?

Mensonges pour mensonges, et les mensonges définissent (ou dénoncent ?) peut-être autant que les actes, j’étais plus portée sur les mémoires ou les journaux intimes. Pourtant on y garde aussi la pose. Disons que l’avantage d’une correspondance comme celle de Proust sur celle presque monomaniaque de Sévigné (je la cite parce qu’il en parle beaucoup dans l’oeuvre), c’est que les poses sont multipliées par la diversité des correspondants et des événements. Quant à moi, personnellement, vous voulez dire ? Mon lien à la correspondance est assez ordinaire, j’écris aux gens quand je suis loin ou qu’ils sont loin. Ou alors quand je ne réussis pas à dire les choses en leur présence. Souvent, c’est plus facile de les écrire. Avant, quand j’étais en colère, j’écrivais ce que j’appelais une "cinglante". Ça me calmait généralement les nerfs mais ça me valait de solides inimitiés. Depuis que j’ai lu cette correspondance, j’ai cessé. Plus je dis des choses violentes, plus j’y mets de douceur. Sinon, depuis que je suis enfant, je me précipite sur la boîte aux lettres. J’aime beaucoup recevoir des lettres écrites à la main pliées dans de belles enveloppes, avec de beaux timbres avec des flammes.

Vous êtes l’auteur de quatre autres livres, qu’est-ce qui vous pousse à écrire ?

Les mots, le ronron de mon ordinateur, la fuite devant mon tas de linge à repasser, n’importe quoi. Tout est bon pour ça. Et une certaine prétention, sans doute ? Disons que je n’ai rien trouvé de mieux pour supporter que mes rêves d’enfant soient devenus des chagrins d’adulte.

Abonnez vous à notre Lettre d’information,
FloriLettres

Chaque mois, recevez gratuitement la revue culturelle de la Fondation La Poste consacrée à l’actualité littéraire et au patrimoine de la correspondance.
Pour s’inscrire, cliquez ici
Le lien "s’abonner" est obsolète. > s'abonner

A la une

Le Prix « Envoyé par La Poste » 2016 remis à Thierry Froger

30 août 2016 - Thierry Froger remporte le Prix « Envoyé par La Poste » pour son livre Sauve qui peut (la révolution),lire la suite

Les actions

Les actions de la Fondation La Poste 2015

La Fondation La Poste qui se veut à la fois culturelle et sociale a pour objet de soutenir l’expression écrite - dans la mesure où s’y incarnent les valeurs communes au Groupe La Poste - et en particulier la confiance, la solidarité, la proximité et l’innovation. Ainsi, elle encourage plus précisément avec un souci de la qualité et avec éclectisme : l’écriture épistolaire, l’écriture vivante et novatrice, l’accès à l’écriture sous ses diverses formes… lire la suite