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Lettres choisies - Jonathan Swift

 

Couverture du livre Correspondance avec le Scriblerus Club de Jonathan Swift .

Jonathan Swift
Correspondance avec le Scriblerus Club
Traduction David Bosc
© Éditions Allia

John Arbuthnot à Jonathan Swift (p. 46)

Kensington, 26 juin 1714

Cher Frère,

Je m’étais presque décidé à ne pas vous écrire, de crainte de troubler un état aussi heureux que celui que vous décrivez. Ensuite, quelque chose du Diable, qui ne supporte pas qu’on puisse jouir d’un paradis, m’a presque convaincu de vous faire une longue et triste description de l’état de nos affaires, ce qui vous aurait mis précisément dans mon cas. Vous devez savoir, en effet, que j’ai cherché avec beaucoup d’application à vivre l’ignorance, mais qu’en même temps j’ai voulu jouir des jardins de Kensington, or il s’y trouve toujours tel ou tel fonctionnaire mécontent pour m’accoster & dévider une sombre histoire à mes oreilles : à ce train-là, je me retrouve à l’heure du souper tout aussi plein de tourments que le plus informé d’entre eux. Je ne vous importunerai que pour vous dire que le Dragon vendra chèrement sa peau. Il se défend comme un beau diable, bec et ongles. Et vous savez que la man ?uvre parlementaire a toujours été son fort. Il n’y a par contre aucun espoir d’arrangement avec les deux champions. (...) De grâce, n’oubliez pas Martin, qui est un compagnon bien innocent et qui ne troublera pas votre solitude. Le ridicule de la Médecine est un sujet si copieux, que je n’en puis traiter que tel ou tel détail. Pour Martin, je lui ai fait apprendre cette science sur les affiches des apothicaires, qui offrent un champ très abondant pour la satire de la pratique actuelle. Ainsi, l’un de ses projets fut de créer un impôt sur les vésications, les emplâtres et ainsi de suite, afin que le gouvernement amassât de l’argent qu’il eût donné en affermage à R ?ff et à d’autres. Mais il y eut une pétition des habitants de Londres et de Wetminster, qui n’avaient aucune envie d’être ainsi floués. Il y a quatre ans, quelqu’un publia un document sur les purgatifs, démontrant que leurs doses devaient être proportionnelles à la masse du patient. Sur quoi, Martin s’efforça de déterminer le poids des Anciens à partir des quantités de médicaments qui leur étaient administrés. L’une de ses meilleures inventions fut une carte des affections pour les trois cavités et l’enveloppe externe du corps, tout juste comme celle des quatre parties du monde. Ainsi les grandes maladies figurent les capitales, avec leurs symptômes qui sont les rues et les faubourgs, avec des routes qui mènent à d’autres maladies, et cela est plus dense que toutes les cartes flamandes que vous avez pu voir. (...) Je sais que vous m’aimez chaleureusement, mais je ne puis concéder que vous m’aimez plus que je vous aime. Milord et Lady Masham vous aiment aussi, & ils ont lu avec plaisir la lettre que vous m’avez envoyée. Milady a déclaré qu’elle allait vous écrire, que vous lui écriviez ou non. Cher Ami, Adieu.


Jonathan Swift à Alexander Pope (p.76)

Dublin, 28 juin 1715

Monseigneur L’Evêque de Clogher m’a remis votre aimable lettre, pleine de reproches pour mon silence. Je suis par nature un correspondant peu exact, et lorsque je quitte un pays sans espoir de retour, je pense aussi rarement que je le puis à ce que j’y ai aimé ou estimé, pour échapper au Desiderium qui, entre toutes autres choses, rend la vie très difficile. Mais permettez-moi de vous dire que vous parlez bien à votre aise, n’étant nullement concerné par les événements politiques : car, si vos amis les Whigs se maintiennent, vous pouvez espérer quelque faveur ; et si les Tories reviennent, vous êtes au moins assuré de votre tranquillité. Vous savez à quel point j’ai aimé et Lord oxford et Lord Bolingbroke, et combien m’est cher le Duc d’Ormonde : imaginez-vous que je puisse être heureux quand leurs ennemis s’efforcent d’avoir leur têtes ? I nunc, e versus tecum meditare canoros* - Imaginez-vous que je puisse être serein quand je songe aux conséquences que ces man ?uvres pourraient avoir sur la paix même de la nation, et qu’elles auront certainement sur les esprits de centaines de milliers de bons sujets ? Et après tout, vous pouvez bien attribuer mon silence à l’éclipse, s’il s’agit de celle qui est survenue le premier août. J’ai emprunté à l’Evêque son exemplaire de votre Homère (le mien n’est pas encore arrivé), et je l’ai lu en deux soirées. S’il plaît aux autres comme il m’a plu, vous tenez votre succès, tant pour le profit que pour la réputation. Toutefois, je suis fâché de certaines mauvaises rimes et de nombreux tercets ; et, de grâce, évitez-moi à l’avenir cette abondance injustifiable de rimes à guerre et à dieux. Voici toutes les fautes que j’y vois, avec seulement deux ou trois passages où vous êtes un peu obscur, mais je pensais que vous l’auriez été en vingt ou trente. Je n’ai entendu personne en parler ici, car, en effet, il ne nous est pas encore parvenu ; mais, d’une manière générale, nous n’abondons pas en critiques, ou du moins, je n’ai pas l’honneur de les connaître. Vos notes sont parfaitement bonnes, de même que la préface et l’essai. Vous avez été bien courageux de mentionner Lord Bolingbroke dans cette préface. (...) Vous devez savoir que je vis dans le coin d’une grande maison sans meubles ; que ma domesticité consiste en un maître d’hôtel, un palefrenier et son garçon d’étable, un valet de pied et une vieille servante, que je dois loger et nourrir. Et quand je ne dîne pas dehors (je reçois très rarement), je mange un pâté de mouton et bois une demi-bouteille de vin. Mes seules distractions sont de défendre mes petites prérogatives contre l’Archevêque et d’essayer de mater la rébellion de mon Choeur. Perditur haec inter misero lux*. Veuillez présenter mes humbles hommages à Mr Addison, Mr Congreve et Mr Rowe, et Gay. Je suis, et serai toujours, bien à vous, &c.

* "Va donc maintenant [au milieu des occupations triviales] composer des vers mélodieux !" Horace, Epîtres, II, 2, 76. "Voilà au milieu de quoi, malheureux, je perds ma journée". Horace, Satires, II, VI, 59.


John Gay à Jonathan Swift (p.190)

14 novembre 1726

Il y a près de dix jours qu’on a publié ici les Voyages d’un certain Gulliver ; ils ont été, depuis lors, le sujet de conversation de la ville entière. Tout le tirage a été vendu en une semaine ; et rien n’est plus divertissant que d’entendre les différentes opinions que les gens expriment à propos du livre, quoique tout le monde s’accorde à l’aimer passionnément. On dit partout que vous en êtes l’auteur mais le libraire, quant à lui, déclare tout ignorer de sa provenance. Du plus haut jusqu’au plus bas il est universellement lu : depuis le cabinet du Conseil jusqu’aux jardins d’enfants. Tous les politiciens conviennent qu’il ne s’y trouve aucune offense personnelle, mais que la satire des sociétés humaines en général est trop sévère. (...) Vous pouvez voir par là qu’on ne vous fait pas beaucoup d’offense en vous supposant l’auteur de ce livre. Si vous l’êtes, vous m’avez bien mal traité, ainsi que deux ou trois de vos meilleurs amis, en n’en n’ayant pas soufflé le moindre mot tandis que vous étiez parmi nous. (...) peut-être vous ai-je entretenu tout ce temps d’un livre que vous n’avez jamais vu, et qui n’a pas encore atteint l’Irlande ? S’il en était ainsi , je pense que ce que je vous en ai dit sera suffisant pour le recommander à votre attention, et pour que vous m’ordonniez de vous l’envoyer. Mais vous feriez beaucoup mieux de passer la mer vous-même, et de le lire ici, où vous pourrez jouir d’une grande variété de commentateurs pour vous en expliquer les passages difficiles. (...) Vous imaginez que nous vous envions, mais vous faites erreur, nous envions ceux qui sont avec vous, car nous ne pouvons envier l’homme que nous aimons. Adieu.

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