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Entretien avec Gaëlle Obiégly.
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Photo portrait de Gaëlle Obiégly.

Gaëlle Obiégly est née le 21 août 1971. Elle a grandi en Beauce et a vécu quelques années à New York. Elle est écrivain et critique pour la littérature étrangère. Faune est son quatrième livre.

Conçu comme un bestiaire composé d’une succession de courts récits chacun racontant un épisode de la vie de la narratrice, Faune semble s’apparenter à la forme d’un journal intime ? Ecrivez-vous un journal ?

Oui, j’en écris un depuis longtemps. Avant qu’il ne s’appelle Faune, ce texte était effectivement une sorte de journal extrait de mon journal intime. Un journal rétrospectif que j’ai trouvé ensuite trop narratif et que j’ai taillé. En cassant sa structure, la structure du bestiaire s’est imposée. Je me suis rendue compte qu’il y avait toujours, dans mon texte, à un moment ou à un autre, un rapport avec un animal. Il me semblait qu’une multitude d’animaux voulaient prendre place.

Vous n’avez donc pas établi d’inventaire au préalable ?

Les noms d’animaux sont venus avec l’écriture. Je n’ai pas préétabli de forme, elle s’est imposée d’elle-même à partir du journal intime que j’écrivais. Le journal a été grignoté comme par des souris, et les morceaux qui restaient avaient à chaque fois un rapport avec un animal. Même s’il n’intervenait pas directement dans le récit, il était là. J’ai donc trouvé un titre avec un nom d’animal ou parfois de végétal, en fonction du texte. C’est un peu comme les titres en peinture : certains ne correspondent pas à la forme picturale représentée. Mais le titre évoque, donne un éclairage.

Ces noms d’animaux qui sont venus avec l’écriture semblent remplacer les repères temporels d’un journal, les dates. L’intitulé des chapitres rythme le temps...

Je n’ai pas du tout pensé à ça, mais oui, chaque animal correspond vraiment à une période donnée. Par exemple, L’agneau écervelé me fait immédiatement pensé à un temps dont je me souviens à peine mais qui m’a été raconté.

Quant au temps de la narration, vous utilisez principalement le présent.

Le temps présent est pour moi un temps qui s’impose car il contient forcément le passé. Il inclut, il multiplie. J’écris au présent parce qu’il est question d’expériences et que je n’ai pas envie que ce soit un livre de souvenirs. Le temps de l’expérience est le présent, le temps du "tout est là".

Quand vous avez composé ces récits à partir de votre journal, sur quel support écriviez-vous, sur un cahier, des feuilles volantes ou un ordinateur ?

J’ai deux cahiers. J’écris mon journal dans l’un et je me sers de l’autre pour isoler un récit qui prend son indépendance. Un peu comme la narratrice de Faune qui prend son indépendance par rapport au paysage, à l’environnement familial. Ensuite, j’utilise un ordinateur pour composer réellement. Je pratique donc le cahier et l’ordinateur. Le propos et par conséquent la forme sont modifiés selon le support choisi. Quand je suis face à l’écran, à ce que j’écris, c’est plus analytique, parce que je suis un peu face à quelqu’un à qui il faut expliquer. Il faut que je me fasse comprendre. Tandis qu’écrire dans un cahier d’écolier en surplombant la feuille change la manière d’aborder les choses. C’est plus introverti, et par conséquent plus confus. Le texte a moins de forme. J’ai besoin de passer par le confus pour pouvoir structurer. Je ne structure pas avant d’écrire, ça m’ennuie. Autrefois, j’étais même un peu complexée et me disait qu’il faudrait quand même que je fasse un plan. Mais j’ai envie de découvrir en même temps que j’écris. Mon travail d’écriture est comme un terrier, je creuse et je cherche la sortie. Ce n’est pas du tout une promenade dans une galerie préétablie.

Vos livres partent toujours de votre journal ?

C’est vrai pour les deux derniers livres. Gens de Beauce est parti d’un rêve. Une nuit, j’ai fait un rêve très troublant que j’ai finalement noté dans mon journal. Ce rêve n’apparaît pas dans Gens de Beauce, mais il en a provoqué l’écriture. Je l’ai donc noté dans mon journal et ensuite, comme une plante qui fait des pousses, des ramifications, il a pris son autonomie. Par contre, ce n’est pas le cas pour les deux premiers livres.

Faune manifeste à la fois une écriture fragmentaire, discontinue par la successions des récits et une écriture continue dans le sens de l’avancée narrative, et dans le sens peut-être de la croissance de l’enfant...

Faune a plutôt été écrit par associations. Mais quand même, une chronologie subsiste dans le sens effectivement d’une avancée narrative. Cependant, cette avancée ne se fait pas au fil des pages. C’est-à-dire que la page 15 raconte peut-être une expérience antérieure à la page 1. La forme fragmentaire est là pour casser la chronologie. Je n’aime pas la narration linéaire qui induit un début et une fin. Ici, on peut commencer à n’importe quelle page. Il n’y a pas d’intrigue, ou bien si, il y en a une, souterraine, qui ne tient pas aux numéros de pages.

Vous dîtes avoir déconstruit pour reconstruire la narration. C’était difficile de déconstruire et de reconstruire autre chose ?

Non, c’est jubilatoire de déconstruire, d’enlever le plus possible. Je procède toujours de cette manière, que ce soit pour un roman ou un autre récit. Au début, le texte est très long puis, il y a une période de travail qui consiste à casser, à épurer. Ensuite, à partir de ce qui est resté, je recommence à zéro.

Peut-on parler d’une écriture autobiographique ? Ou peut-être de roman ?

D’une écriture autobiographique, oui, mais on ne peut sans doute pas parler de roman. Ou alors ce texte est un roman malgré lui. Maintenant, je n’ai plus envie d’écrire de romans. Je n’arrive plus à inventer des histoires. Je trouve qu’il y a suffisamment de fictions dans l’expérience de chacun. La réalité est pleine de fictions, d’imaginaires et de possibilités. Et il me gêne de rajouter de la fiction dans un texte, j’ai l’impression d’ajouter quelque chose d’impur. Mon premier texte Petite Figurine en biscuit qui tourne sur elle-même dans sa boîte à musique, par sa forme narrative, sa structure, était un roman qui bien sûr, comprenait des éléments personnels. Il racontait une histoire avec une progression, une chute. Depuis le mois de juillet, j’écris un texte et j’ai la tentation malgré moi d’écrire du romanesque, ce qui me déplaît. Quand on écrit un roman, il y a toujours des manières, quelque chose d’attrayant, qui tend à séduire. On pense au lecteur. J’essaie de résister à la tentation et d’être le plus brute possible. L’écriture romanesque m’éloigne de ce que je recherche.

Avec Faune avez-vous l’impression de vous être approchée du vrai ?

Je ne sais pas car je n’arrive toujours pas à savoir ce qu’est la vérité mais en tout cas, il y a une lucidité.

Ce livre est ludique par sa forme et évoque en même temps la honte, le mépris, la douleur...

Ce sont deux tendances qui ne s’opposent pas mais qui s’entendent assez bien chez moi, c’est-à-dire le goût de la facétie, voire de la farce et de l’espièglerie, et en même temps, la lucidité. Par exemple, je n’aime pas du tout utiliser le mot "douleur" ou le mot "souffrance". Dans ce livre, les deux univers s’épaulent. J’aurais honte aujourd’hui d’avoir écrit des expériences vécues où la honte, le mépris, les émotions douloureuses seraient mises en vitrine. Je trouverais cela embarrassant. La souffrance est effectivement transcrite mais j’espère qu’elle l’est sans pathos et avec une certaine légèreté.

Vous dîtes des choses parfois terribles, l’air de rien...

Il y a une distance qui casse l’éventuelle émotion. Je veux toujours repousser l’émotion et le pathos. Quand j’écris mon journal, dans mon cahier, je me laisse aller au pathos mais ensuite je trouve que c’est regrettable. Donc je ne publie pas mon journal mais je le nettoie, le transforme.

Qu’est-ce qui vous conduit à écrire ?

C’est difficile à dire car je ne me pose pas la question, c’est tout le temps là, dans ma vie. J’ai toujours écrit. J’ai commencé à écrire un journal à 14 ans quand je suis allée au pensionnat. Avant, je me souviens que je récupérais des cahiers pour écrire des romans. J’écrivais une page ou deux mais j’avais toujours cette idée d’écrire et de décrire. Je crois que ce qui me conduit, c’est que je cherche à élucider quelque chose, quelque chose de mystérieux pour moi. Je me souviens d’avoir été très impressionnée en voyant dans un documentaire, Giacometti dessiner un visage. Il ne cessait de faire des traits, de recommencer, de chercher le visage. J’ai pensé à ce moment au travail d’écriture. C’est comme si on avait perdu quelque chose, une idée que l’on cherche à clarifier. Et c’est ça le mystère.

Comment faîtes-vous pour avoir des souvenirs si précis ?

Les souvenirs qui remontent à la petite enfance sont des souvenirs, des expériences qui m’ont intriguée et qui m’intriguent encore. Il me semble que Faune contient quantité de débuts d’histoires. Quand, au tout début de son écriture, je parle de Faune dans mon journal, je dis que c’est une succession d’histoires amorcées qui n’auront pas lieu de manière romanesque, mais qui auraient pu avoir lieu, qui pourraient être une succession de "ça a commencé comme ça". Et pourquoi je m’en souviens si bien ? C’est qu’elles ont un sens et que ce sont des pistes. Peut-être qu’un fragment de Faun, un animal, pourra devenir un long récit. Presque tous ces textes ont une suite. Il peut donc y avoir des variantes.

Quels sont les auteurs dont vous vous sentez proches ?

Deux auteurs que je lis et relis, qui sont proches comme des amis, mais qui ne m’influencent pas : Beckett et Proust. J’aime aussi les auteurs que je ne comprends pas la première fois. Quand j’étais enfant, je lisais beaucoup de contes avec jubilation parce qu’il y avait toujours quelque chose qui m’échappait. Quand j’avais fini le conte, j’en recommençais la lecture avec cette volonté de comprendre. Chaque année, quand je relis un des volumes de la Recherche, je comprends une chose qui m’avait échappée. Avec Beckett et Rimbaud, je fonctionne de la même façon. Quant aux auteurs contemporains, il y a notamment Peter Handke que je lis depuis un an, Jean Rolin, pour la pureté de son écriture, Annie Ernaux, que j’aime également comme auteur et comme personne...

Vos projets d’écriture ?

En ce moment, j’écris un texte où il n’y a plus de personnage. Le sujet du texte est un objet. C’est un peu drôle, abstrait, et il n’y a qu’une seule voix, enfermée et très intime.

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