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Gaëlle Obiégly : portrait.
Par Corinne Amar

 

Couverture du livre Faune de Gaëlle Obiégly.

Rencontre à l’heure du thé. L’auteur de Faune accepte une corne de gazelle, a trente-trois ans, parle un peu d’elle. De sa naissance à Chartres, de son enfance dans la Beauce - souvenirs d’une région plate et ennuyeuse -, de son adolescence en pensionnat, à Saint-Germain- en- Laye, de sa solitude à cette époque, de ce sentiment de différence, des lectures salvatrices et des écrivains à qui le soir elle disait bonne nuit, comme à des compagnons amis, en secret. "À l’internat, après l’extinction des feux, je veillais dans mon lit, le visage recouvert d’un drap, je me consolais de ma solitude en m’inventant une généalogie maudite. J’assumais ma différence, j’allégeais ma condition d’exclue, de mal-aimée, en m’inscrivant dans des lignées de mal-aimées de légendaires. Je lisais beaucoup, j’aimais Shakespeare. Tout ça était secret, moi j’avais plein de secrets". (p.23) : elle ressemble comme une soeur à l’héroïne de son premier roman, cette "petite figurine en biscuit qui tourne sur elle-même dans sa boîte à musique" et qui lui donnait son titre (l’Arpenteur, 2000). Quand on faisait sa connaissance, elle se balançait doucement au bout d’un fil sur le point de céder, son père venait de mourir. Mise en miettes, pulvérisée, elle réinventait l’art de vivre au-dessus de l’abîme, la substance explosive de la vie. Gaëlle Obiégly aime Paris, et beaucoup Beckett et Proust, elle aime les contes pour enfants, et les conférences de philosophie après le thé la mettent en joie. Elle écrit son journal depuis longtemps. Elle aime écrire dans deux cahiers à la fois. Faune n’est pas un roman. Elle ne veut plus écrire de roman. Elle est réservée et volubile à la fois. Elle allume une cigarette, il y a beaucoup de monde en elle. Tout autant que ses trois précédents romans, son Faune est remarquable. "J’ai beaucoup de monde à l’intérieur. Des hommes des femmes des enfants et même des animaux. C’est sans doute la cause de ma faim et de mon obésité. Il y a deux gros siècles dans ma tête.
Quand j’ai des idées noires, je me roule par terre sur le carrelage devant la cuisinière ; ça ne change rien à la vie mais je crois me décharger d’un fardeau, me décharger de moi-même si lourde de tous. Depuis mes six ans, je crois que si je mourais je vivrais mieux.
J’aimerais que la baleine m’engloutisse et faire le tour du monde brinquebalée dans son ventre sombre. Je crois qu’il n’existe rien de plus vaste que la baleine. Elle se confond avec Dieu
(...).(Faune, "Baleine", p.18).
Dans la tête de Gaëlle Obiégly, il y a toute une famille, toute une humanité, tout un zoo, et des coffres de cahiers, de photos de classes, des lettres - les souvenirs de l’enfance renaissent, extrêmement précis, comme autant d’expériences - tout un alphabet animalier, parfois végétal : A est un agneau écervelé, un arbre, B est une baleine, un baleineau, un bâtard, une biche, une brebis, C est un chameau, un chat noir, des chauves-souris, D... ? Il faut lire Faune... À l’intérieur, il y a quatre-vingts histoires brèves qui toutes dessinent des morceaux d’enfance, la sienne, et pourtant, construites, comme au scalpel, pour s’achever chaque fois en une chute qui révèle un peu plus la personnalité dessinée. Une héroïne en marge de tout, douée à l’école, très seule "J’ai sans doute l’apparence d’une chauve-souris. Parfois je m’approche, j’essaie d’entrer dans un groupe, j’écoute, je regarde. Je n’ai rien à dire. Je suis la fille la plus silencieuse du lycée", très différente, très nulle en gym, élevée dans une famille pleine de secrets et de failles, une famille modeste. Un père, toujours en bleu de travail, tantôt "odieux personnage", tantôt "prince déchu", toujours saoul et qui dit que cette fille n’est pas la sienne, qu’on l’a échangée à la clinique , "Il le redira quand ma mère lui fera un compte rendu d’un entretien sollicité par mon prof de français. Il dit que la maturité me handicape. Mon intelligence est anormale ; pour mon milieu social sans doute" ("Bâtard", p.22) ; une mère qui devient secrétaire de mairie et cumule colères, obésité, cris, violence envers son ivrogne de mari "Ma mère jusqu’à ma naissance est la grâce même, au-delà de la beauté. Plus je grandis plus elle enlaidit, plus elle grossit, plus elle est bruyante, plus elle attaque. J’en ai peur comme des troupeaux de vaches et de certains chiens". ("Chameau", p.29) ; un frère cadet, gentil lui, et beau comme tout "Mon frère, quand je le regarde à l’envers, a une tête de chameau. À l’endroit, il est magnifique ? Si je devais commander un portrait, ce serait celui de mon frère." ("Chameau", p.29). Notre héroïne a aussi des grands-parents, des tantes, une maison moche et surtout des animaux qui lui apparaissent quand elle regarde les humains, des animaux précis. Des animaux partout ; des chiens qui hurlent à mort, des chauves-souris qui s’agrippent aux cheveux longs, des agneaux sans cervelle, des lapins, des langoustes, des biches qui abritent des jeunes filles condamnées. Un daim se fait enlever le coeur, "Parfois je sens en moi battre le coeur en plaies de la bête sacrifiée"...
Le temps passe, l’enfant grandit, les émotions, les sensations, les visions, tout ce matériau intime des souvenirs demeure aigu, à vif, la vie est tragique et les mots sont sauvages. Voilà pourquoi aussi il y a de l’humour, c’est drôle, on rit, j’aime. Et puis, heureusement, il y a les arbres (- Qu’est-ce que la vie ?> disait ce poète japonais du 15è siècle, Un arbre sur le chemin -) qui font croire à la beauté de la vie, à sa grâce, qui font croire au poème, qui font croire que "mon père connaît le langage des oiseaux". Heureusement, il y a les chimères qui font croire au bonheur. Et si la vie est une illusion, la mort aussi.
"En 1981 à l’élection du nouveau président de la République voyant ma mère joyeuse embrasser mon père je crois qu’on va être heureux" ("Chimère", p.37). Tous les récits de Gaëlle Obiégly ont une héroïne. C’est chaque fois une autre, et c’est la même. De récit en récit, à chaque fois, plus profond, l’auteur creuse, "comme dans un terrier". Terrifiée par l’obscurité, et pourtant alimentée puissamment par elle, elle cherche l’air, cherche la sortie.
Dans Le vingt et un août (L’Arpenteur, 2002), l’héroïne était mythomane. Elle mentait comme elle respirait. À mort. Par peur des autres, enfermée dans le silence et l’affabulation, depuis ses quinze ans. Un jour, le jour de son anniversaire, le vingt et un août, elle décide de s’en sortir, s’affranchir du mensonge, de sa tyrannie. Elle veut respirer. Elle prépare sa libération, elle parle enfin. Dans Gens de Beauce (L’Arpenteur, 2003), l’héroïne n’est plus un "je" mais un "elle", et l’auteur évoque la vie de Jeanne M., autour des années 50-70, dans un village beauceron, son monde rural, dur, sans romanesque, les parents agriculteurs, le mari William, les petits riens du quotidien, les drames, le temps cru, étouffant, les non-dits du corps, de la chair qui tourmente "la chair, sauf si elle se mange, est imprononçable", les mots bannis, remuants, le silence pour dire l’incompréhensible. "Jeanne M. ne se défend jamais. Elle ne dit pas où elle a mal, ne demande rien quand elle a faim. S’enfonce dans la sensation".
Mais avoir froid, en même temps, c’est être vivant. Et l’oeuvre de Gaëlle Obiégly, qui se joue du temps et de la mémoire, prend à bras-le-corps ce qui la constitue. Et alors, cette nuit qui était si terrible devient bénéfique.

Couverture du livre Gens de Beauce de Gaëlle Obiégly.

Gaëlle Obiégly
Gens de Beauce
Éditions Gallimard.
Collection L’Arpenteur, 2003.
198 pages, 14 euros.

Couverture du livre Le vingt et un aout de Gaëlle Obiégly.

Gaëlle Obiégly
Le vingt et un aout
Éditions Gallimard.
Collection L’Arpenteur, 2001.
180 pages, 13 euros

Couverture du livre Petite Figurine en biscuit qui tourne  de Gaëlle Obiégly.

Gaëlle Obiégly
Petite Figurine en biscuit qui tourne sur elle-même dans sa boîte à musique
Éditions Gallimard.
Collection L’Arpenteur, 2000.
132 pages, 12,20 euros

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