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Extraits choisis - Mireille Havet
Journal & Carnaval

 

Couverture du livre Journal de Mirelle Havet . 1919-1924.

Mireille Havet,
Journal 1919-1924
© Éditions Claire Paulhan, 2005

Le [lundi] 24 janvier [1921] (p. 171)

(...) Je fus plus qu’aucune autre celle qui vit du hasard, à tel point que j’étais ainsi sur toutes les pentes de l’aventure, guettant, du reste, le moindre souffle romantique. Et maintenant, maintenant, comme les vieilles gens, je me raconte, regardant et regrettant inlassablement cette belle ferveur passée, cette anxiété de l’amour, cette curiosité qui m’a coûté l’âme. J’ai 22 ans, et je me raconte parce qu’il me semble avoir tout vécu de 14 à 20 ans. Merveilleuse période de l’Illusion universelle, de l’ambition et de l’intraitable orgueil. Je ne puis pas dire que, dès lors, j’ai suivi de mauvaises pistes en Art, je n’ai guère varié, ne suivant que la loi la plus humaine et la seule sans doute qui échappe aux modes et aux coteries : celle de ma sincérité. Mais alors, j’étais en avance sur mes propres promesses et, maintenant, comme quelqu’un qui a passé l’heure en dormant, je me sens en retard ! j’ai passé l’heure en dormant près de Marcelle, en m’abandonnant à l’amour le plus sensuel et le plus troublant parce que mêlé de drogues, accentué de perversion silencieuse, de possession dévastatrice, et mon âme s’est ouverte sous les mains de mon amie, mon âme s’est ouverte comme une porte de grange. Autrefois, les seuls qui s’en étaient approchés avaient regardé par la serrure. Hélas, la lumière, l’air, le vent, les rumeurs se sont engouffrés dedans, emportant avec elles, et dans mes secrets, mes pudeurs, mes craintes, mes vices moraux, toute cette germination de l’enfance puis de l’adolescence que la vie féconde jusqu’à la pourriture,... un merveilleux fumier pour la rose du poète aux racines souterraines. (...)


ADIEU

(p. 420) Villefranche-sur-Mer. L’Oasis. Le 28 mai 1923. Mireille Capri, le [vendredi] 20 juillet 1923. A Paris, je n’ai rien écrit. Le chagrin m’y attendait, il me guettait comme une bête et sautait sur moi à chaque tournant de rue, dans la lumière de l’été où les larmes paraissent plus que jamais amères. Je n’ai rien à dire de cette période puisque je n’ai pas eu le courage de le faire au moment même. Je vivais plus la nuit que le jour. La jaune lumière de l’huile éclairait mal ma détresse et c’est pourquoi, près d’elle, j’y voyais moins durement aussi l’abandon de la mort. Je me réfugiais dans les tentures et l’ombre. Assourdies par l’opium, les conversations des concierges et des bonnes sur le pas des immeubles parvenaient enfin comme un rêve et bientôt s’oubliaient ainsi que la saison magnifique dont, aveugles et sourdes volontaires, nous ne tenions pas compte. "Tiens, mais il y a des feuilles aux arbres" dit un jour Marcelle au sortir d’une nuit cahotée à travers les Ballets russes, les cabarets de Montmartre et les appartements inconnus d’amis nouveaux, vite oubliés. Des tableaux, des livres, des meubles surgissaient d’une nuit grise. L’aube, en effet, nous poursuivait de Montmartre aux fortifications. Nous mangions des fruits dans l’ombre, en écrasant n’importe où les cigarettes. Affreuse époque ! la cocaïne est la neige de l’été. Nous en avions rapporté de Marseille, pas mal. Tous mes amis en profitèrent. Résignée à tout, j’acceptais n’importe quelle femme. Mon plus grand souci était d’écraser les jours, sans révolte et sans soudaine douleur. J’y parvins. Mais pas un seul souvenir un peu calme ne me reste. Chaos ! bras de l’ombre, bouches nouvelles, pipes étendues sur des corps, bruit de lime qui gratte désespérément une boîte. Je n’aimais pas, à ces réunions de hasard, humilier mes poèmes, plutôt mon corps. Tout devient si mal, soudain, dans une vie en désordre où l’on se refuse à regarder la mort en face. Je fuyais, certes, mais non point vers la lumière. Surprenante lumière, alors ! surprenante baie ouverte, surprenante échappée de cette proposition de voyage à la veille même où, plus meurtrie, plus révoltée, j’allais partir au Mont-Dore, sans avoir eu, depuis ma douleur, une seule journée de halte. J’acceptai par hasard, je partais par hasard. Les dernières journées ne me laissaient rien sinon le profil nouveau d’Andrée Singer. Sa bouche agréable et la volupté de sa silhouette noire et blanche, comme ses beaux cheveux courts au-dessus d’un sévère regard étoilé d’Italienne sans humour. L’aimai-je... (...)


Mireille havet, Carnaval © Éditions Claire Paulhan, 2005

(p. 50) On dirait que l’amour, d’un seul coup, l’a dépouillé de sa jeunesse comme on arrache un masque, et que dessous il y avait cet homme faible et lâche qui s’en va sanglotant sans pudeur, erre des nuits entières autour de la maison de celle qu’il prit pour son amour. Sous la pluie, il regarde la douce lumière qui filtre entre les rideaux et les volets de la chambre. Il sait, son imagination la lui montre, qu’elle se donne.

Lettres et articles

Lettre de Jacques-Napoléon Faure-Biguet à Mireille Havet [Sans date : automne 1922]

Chère amie Mireille, Voici qui paraîtra dans l’Écho de demain matin jeudi. Je suis fier et charmé d’être le premier à annoncer Carnaval. J’ai pour ce roman de l’admiration ; et une grande amitié puisqu’il est de vous. Je vous baise respectueusement la main.

J.N. Faure-Biguet

Non signé [Jacques-Napoléon Faure-Biguet] L’Écho de Paris [Sans date : septembre-octobre 1922]

Les OEuvres libres publieront prochainement Carnaval , qui est le premier roman de Mireille Havet, dont on n’a point oublié ce livre : La Maison dans l’OEil du Chat, que Mme Colette a préfacé. Ceux qui connaissent Carnaval assurent que ce roman, plein d’originalité et de poésie, marquera pour la carrière de cet écrivain de vingt-deux ans.

Lettre d’Élie Moroy à Mireille Havet 17 avril 1924

Chère Madame, Pour ce ravissement triste de Carnaval, il faudrait inventer des mots expressifs et somptueux, plus beaux que ceux qui chantent dans notre vie coutumière. J’ai tenu pourtant à signaler sans plus tarder à nos lecteurs votre roman délicat et merveilleux. Voici cette brève notice. Je compte, en mes essais, analyser mieux votre livre. Laissez-moi vous remercier encore du plaisir que me causa la lecture de vos pages, et déposer, chère Madame, à vos pieds, mes plus respectueux hommages.

Élie Moroy

Je serai toujours ravi des nouvelles que vous me donnerez de votre ?uvre et de vos projets littéraires.

Élie Moroy La Semaine à Genève 15 avril 1924

Noir et rose, comme un écran qui tour à tour, au gré de l’heure, nous présente son côté clair ou son côté sombre, le Carnaval de Mireille Havet exprime à ravir le tourment changeant de l’amour, avec ses voltes brusques, ses caprices et ses vertiges. Il l’évoque dans un décor crépusculaire et ouaté, où les feux attisés jettent soudain leur reflet rouge. Et quel décor serait plus propice à la vie du sentiment que ces intérieurs où le spleen s’agenouille et où les meubles teintés d’exotisme posent leurs taches baroques et contrastés. Intérieurs d’âmes aussi, qui dévoilent soudain leurs luttes tendres, leurs rêves et leur effort d’analyse lucide. Si parfois le vent froid de la révolte les effleure, il suffit d’un geste câlin, d’une griserie de mots, pour les rejeter aux bras de l’endormeur oubli. Rien n’est plus pathétique et plus poignant que cette lutte perpétuelle et vaine comme le défilé des Danaïdes. Beau livre, scintillant d’amertume et de torpeur. Cris d’ironie qu’une souffrance trop aîguë étouffe ou assourdit ! Il s’y glisse des phrases plus mordantes qu’une blessure, que le grand rythme amoureux emporte cependant au milieu de son flux éternel. Avec quel art aussi se développe le thème de la passion. Pour couper le vol trop serré des strophes véhémentes, des silences se glissent, qui laissent se reposer un instant la pensée. Ce Carnaval est comme un breuvage magique, qui nous étourdit et nous enchante. Comment ne pas saluer cette merveilleuse réussite de Mireille Havet, qui apporte à l’art du roman un irisement nouveau, et qui nous pénètre d’une douleur douce, cent fois préférable à tous les bonheurs repus.

© Éditions Claire Paulhan. Remerciements à Dominique Tiry, Roland Aeschimann, Pierre Plateau et Béatrice Leca.

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