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Entretien avec Hanne Finsen.
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Affiche de l’exposition Matisse, une seconde vie. Illustration nommée La gerbe.

Matisse, une seconde vie
du 16 mars au 17 juillet 2005 au Musée du Luxembourg

Sous le haut patronage du Président du Sénat, Monsieur CHRISTIAN PONCELET
Commissariat :
HANNE FINSEN
Organisation et production générale de l’exposition :
SYLVESTRE VERGER
Administrateur général du Musée du Luxembourg

Conservateur du Statens Museum for Kunst de Copenhague de 1957 à 1978, Hanne Finsen y organisa la grande rétrospective "Matisse" de 1970. Elle a ensuite dirigé deux autres musées nationaux à Copenhague - le musée d’Hirschprung, de 1978 à 1985, et le musée d’Ordrupgaard, de 1978 à 1995 - et organisé de nombreuses expositions internationales. En 1993, à Ordrupgaard, Hanne Finsen consacra une importante exposition sur le travail de Matisse pour la Chapelle du Rosaire de Vence.

L’exposition "Matisse, une seconde vie" présente l’oeuvre tardive d’Henri Matisse et un choix de lettres échangées avec André Rouveyre. Comment est venu le projet de cette nouvelle exposition Matisse ?

Hanne Finsen : À l’occasion de la grande exposition internationale Matisse que j’ai faite au Musée de Copenhague en 1970, dans le cadre du centenaire du peintre, j’ai découvert l’existence de la correspondance entre Matisse et Rouveyre. Juste avant l’inauguration de la rétrospective, la famille de Matisse avait demandé au Musée de Copenhague si la correspondance échangée par le peintre avec le dessinateur et écrivain André Rouveyre lui appartenait. Mais personne n’en avait entendu parler. Finalement, elle fut retrouvée dans les archives de notre Bibliothèque nationale, Det Kongelige Bibliotek. J’ai immédiatement vu que c’était très intéressant du point de vue du texte et des dessins ; on peut suivre de près le travail, les idées et les recherches du peintre pendant les quatorze dernières années de sa vie. J’ai donc commencé un long travail de classement, de décryptage et d’annotations qui a abouti à la publication de Matisse-Rouveyre, Correspondance, paru chez Flammarion en 2001. Ce projet éditorial a pris quelques années car ce n’est qu’à la fin des années quatre-vingts que j’ai pu avoir l’autorisation de publication. J’avais également trop de travail au Musée pour m’y consacrer entièrement. Quand j’ai quitté le Musée, j’ai pu établir cette édition et le livre est sorti en librairie il y a 4 ans. Puis, j’ai pensé que ce serait intéressant de faire une exposition inédite fondée sur une correspondance d’artistes et de montrer parallèlement les oeuvres de Matisse avec les lettres qui s’y rapportent. De plus, cette dernière période de l’oeuvre de Matisse n’avait jamais fait l’objet d’une exposition en France.

Quelles ont été les modalités de l’exposition d’un point de vue scénographique ?

H. F. : J’ai fait appel à un architecte danois que je connaissais. Comme Matisse est simple, clair, nous avons présenté les peintures sur des murs blancs, neutres, et les lettres qui concernent les oeuvres dans des vitrines. Les couleurs et les formes des compositions de Matisse sont ainsi mises en valeur. L’idée de l’exposition est de juxtaposer les oeuvres et la correspondance, montrer ce dialogue comme un catalyseur de la création artistique ainsi que la relation entre l’expression écrite et plastique. Cette sélection a été faite en fonction du processus créatif de Matisse. La correspondance comprend 1200 lettres, on ne peut donc pas tout montrer. Sont également exposées d’autres très belles lettres et des enveloppes décorées, avec un ton humoristique. En France, je remarque que les visiteurs sont plus silencieux qu’au Danemark, ils sont très attentifs et lisent vraiment les textes.

Les échanges épistolaires témoignent d’une grande affection, d’un humour bon enfant et sont précurseurs du mail art...

H. F. : Ces lettres sont effectivement "dessinées", et la plupart des enveloppes ornementées sont parfois l’occasion de divers jeux de mots autour de l’adresse du destinataire. Matisse et Rouveyre s’écrivaient tous les jours, voire plusieurs fois par jour. Même quand ils habitaient à Vence tous les deux, ils continuaient à s’écrire et c’est la femme de ménage de Matisse qui servait de facteur. Matisse protégeait la tranquillité nécessaire pour son oeuvre. C’était plus facile d’envoyer une lettre que de recevoir des visites. Évidemment, Rouveyre allait quand même le voir de temps en temps. Au fil des années, leur échange épistolaire manifeste de plus en plus d’humour et compte bon nombre de plaisanteries. Matisse taquinait beaucoup Rouveyre à propos de ses nombreuses amies ? ils riaient bien ensemble. Le ton est aussi celui de la confidence, il est direct et ce, dès le début. On se taquine, on dessine... On s’interroge aussi, on traite des problèmes de la vie quotidienne, et surtout des projets et des réalisations en cours.

Rouveyre et Matisse semblent avoir des personnalités très différentes, "Autant tu es lumineux et vivant dans la foi, autant je suis retenu, retiré dans les plus sombres caveaux de mon coeur et là en ascète" écrit André Rouveyre... Quelle a été leur relation ?

H. F. : Ils se sont rencontrés à l’Ecole des Beaux-Arts, dans l’atelier de Gustave Moreau et se sont très peu vus les premières années qui ont suivi. Ils étaient différents autant d’un point de vue du travail que de la personnalité. Puis, le hasard a fait qu’ils se sont retrouvés dans le midi, début 1941, pendant la Seconde Guerre mondiale. À ce moment, je crois que Matisse était un peu isolé du milieu culturel. Il n’y avait pas, à cette époque, beaucoup d’artistes ni de grands intellectuels dans le midi, et Rouveyre était donc le bienvenu. Sa femme et lui avaient quitté Paris et ils vivaient très modestement après avoir été riches et mondains. À la fin de leur vie, ils étaient même presque pauvres. Ils allaient d’hôtel en hôtel ou vivaient dans des chambres louées. Rouveyre était aussi un artiste et pouvait suivre la pensée de Matisse, comprendre ses idées. Ils ont pu dialoguer à un niveau égal, malgré leurs personnalités opposées. Dans l’exposition, il y a un petit croquis de Rouveyre qui représente un soleil et une toute petite tache. C’est ainsi que Rouveyre voyait Matisse et se voyait lui-même. Il soulignait souvent à quel point ils étaient opposés : "toi, tu travailles tout le temps et tu dois t’imposer le repos ; moi, je me repose tout le temps pour pouvoir m’imposer de travailler (...)." Cette différence se sent également dans leur manière d’écrire. Matisse écrivait gros, de façon claire et simple. Rouveyre corrigeait, rajoutait, raturait. Il utilisait des expressions particulières un peu comme dans ses romans. Son style, tortueux, correspondait à sa manière d’écrire, à sa graphie. C’était tout à fait le contraire de Matisse.
Mais malgré leurs divergences, une grande complicité, une confiance totale les liait. Quand Matisse a travaillé sur les livres illustrés, les Amours de Ronsard, ou les Poèmes de Charles d’Orléans, Rouveyre a joué un rôle important parce qu’il connaissait la littérature et surtout la poésie. Il en avait le goût et la connaissance. Matisse s’est toujours montré intéressé par le point de vue de Rouveyre, il recherchait ses commentaires. Au printemps 1943, pour avoir confirmation de son choix, Matisse a envoyé à Rouveyre 80 poèmes de Charles d’Orléans recopiés à la main, encadrés aux crayons de couleurs. Dans une lettre, Rouveyre suggère à Matisse de réaliser à la main tout l’ouvrage - idée qui avait sans doute déjà effleuré le peintre. Il propose aussi à son ami de créer des chasubles pour les prêtres. On ne sait pas si Matisse avait déjà eu l’idée auparavant car il n’a pas répondu par écrit mais les cartons des vêtements sacerdotaux ont bien été réalisés en gouaches découpées. Trop fragiles pour voyager, ces maquettes n’ont pu être prêtées pour l’exposition. Elles se trouvent pour la plupart au Musée Matisse à Nice. Leur amitié a évolué parce qu’il se sont vus de plus en plus souvent. Ils sont devenus intimes. Matisse était vraiment un ami sûr, très fidèle et pas seulement avec Rouveyre. Dans ses autres correspondances, on constate qu’il envoie de l’argent à ceux qui en ont besoin, et souvent à des anciens camarades de l’Ecole des Beaux-Arts.

Matisse ne termine pas les livres de son ami et Rouveyre ne semble pas apprécier les gouaches découpées de Matisse...

H. F. : Non, en effet, Rouveyre ne les a jamais aimées. Lydia Delectorskaya, la secrétaire et assistante de Matisse l’a confirmé. Il a surtout été très sévère pour le catalogue Jazz. Matisse y utilisait pour la première fois la technique des gouaches découpées. Une lettre très directe de Rouveyre est d’ailleurs exposée où il dit que ce livre est sec et froid. Il qualifie aussi de puérile l’idée même de cet ouvrage. Je crois au fond que Rouveyre avait raison. Dans les gouaches ultérieures, il y a quand même plus de sentiments que dans le livre Jazz qui a pourtant été très important et a eu un grand succès. En revanche, Rouveyre a aimé Le Roi se meurt, la grande gouache qui est au Centre Pompidou mais peut-être parce qu’on y voit encore des figures, des personnages. Quant aux trois romans de Rouveyre, Singulier, Silence et Repli, de caractère autobiographique, ils étaient difficiles à lire. La langue était étrange et tortueuse. Pas plus Gide que Matisse n’en terminèrent en effet la lecture.

Ils ont publié des livres ensemble, notamment Apollinaire...

H. F. : Deux livres qui sont exposés au Musée du Luxembourg. L’édition de luxe du roman de Rouveyre, Repli, ainsi que son Apollinaire. Mais je pense que Matisse les a surtout faits pour aider Rouveyre. Apollinaire était le "deuxième dieu" de Rouveyre, après Matisse qui a également connu le poète. L’époque où Rouveyre entreprend le livre sur Apollinaire est aussi celle où Matisse travaille pour la Chapelle du Rosaire à Vence. J’ai remarqué dans la correspondance que Rouveyre ne questionne jamais Matisse à propos de la Chapelle. Par contre, Matisse réalise des linogravures pour le livre malgré son extrême faiblesse. Il l’a fait pour plaire à Rouveyre, mais je ne crois pas que ce soit ses livres les plus importants. Aussi, Matisse a souvent recommandé Rouveyre pour la publication d’un article ou d’un texte. À cet âge avancé, il a été très productif et a eu le courage de réaliser des compositions monumentales aux couleurs vives et éclatantes. Il n’était pas toujours alité comme on l’a souvent dit. Certes, il était parfois contraint de travailler au lit et c’est sans doute une des raisons pour lesquelles il a choisi les ciseaux. C’est aussi une évolution de son art, une simplification.

Vous avez rencontré Matisse peu de temps avant sa mort, comment s’est passée cette rencontre ?

H. F. : Quand j’étais étudiante, j’ai eu la chance grâce à un grand historien d’art d’être introduite auprès de Matisse. Après un long séjour à Rome et avant de rentrer à Copenhague, je me suis arrêtée à Nice et j’ai rencontré Matisse juste avant l’inauguration de la Chapelle du Rosaire à Vence. Il était épuisé, ses médecins lui avaient défendu de travailler mais il m’a reçue assis sur un grand lit, avec les pieds nus et un plaid sur les épaules. C’était en 1951, à la fin du mois juin et il faisait très chaud. Les rideaux étaient tirés, nous avons discuté dans la pénombre. Matisse était complètement lucide. Nous avons parlé des peintures que j’avais vues en Italie, de ses tableaux de la toute première époque. Aussi, il parlait énormément de sa création pour la Chapelle. C’était pour lui le chef-d’oeuvre de la fin de sa carrière. Je n’étais pas encore spécialiste de son oeuvre à l’époque mais j’ai toujours été passionnée par son travail.

Pourquoi André Rouveyre organisa, de son vivant, la donation de sa correspondance avec Henri Matisse à la Bibliothèque royale de Copenhague ?

H. F. : Je crois qu’il y a plusieurs raisons. Probablement par amitié pour le critique et écrivain danois Georg Brandes. Quand Georg Brandes est mort en 1927, Rouveyre a donné les lettres qu’il recevait de lui à la Bibliothèque royale de Copenhague. Il a trouvé qu’il avait été très bien accueilli. Puis le professeur de littérature, Paul Krüger que connaissait Rouveyre et qui était un spécialiste de Brandes l’a peut-être aussi poussé. Je crois également que Rouveyre a eu une relation un peu tendue avec les bibliothèques françaises. Lydia Delectorskaya s’est souvenue d’une conversation durant l’été 1951 où Rouveyre avait dit s’être d’abord adressé à des institutions françaises et avoir été éconduit. À cette même période, il a offert au British Museum deux portraits que Matisse avait dessinés de lui. Il semble qu’il ait tenu déjà à mettre de l’ordre dans sa succession. Il n’avait peut-être pas une très bonne santé à ce moment. Il ne devait mourir qu’en 1962.

Avez-vous d’autres projets d’éditions de correspondances ?

H. F. : Non et d’ailleurs il n’y a pas beaucoup de correspondances complètes. En tout cas, pas une seule comme celle-ci qui se distingue par sa densité et son volume et qui comprenne autant de poèmes, de croquis, de dessins et d’enveloppes décorées. Celle avec Pierre Bonnard est publiée, elle est beaucoup plus courte mais puissante aussi. Les correspondances avec Albert Marquet et avec Charles Camoin, anciens camarades de l’atelier Gustave Moreau, seront aussi éditées. Il existe évidemment des échanges de lettres avec la famille... Je souhaiterais quand même faire une édition d’un choix de lettres tirées de la Correspondance Matisse-Rouveyre avec une présentation différente de celle qui existe.

L’exposition "Matisse, une seconde vie" co-produite par sVo Art et par Le Louisiana Museum of Modern Art à Humlebaek (Danemark) y sera présentée du 12 août au 4 décembre 2005

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