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André Rouveyre : portrait.
Par Corinne Amar

 

Matisse était un ami sûr et hors pair. "Une pareille constance dans des amitiés contractées dès la prime jeunesse se voit rarement. Il les entretint par sa correspondance, pour la plupart, sa vie durant" (Catalogue, Hanne Finsen, introduction, p.15).

Parmi les très nombreuses lettres envoyées par Matisse à Rouveyre (c’est surtout en 1941, après l’opération de Matisse, qu’ils deviennent intimes), réunies et publiées par Hanne Finsen, certaines ont été décorées ainsi que leurs enveloppes, et d’emblée en disent long sur la grâce de cette amitié. Elles sont un régal pour les yeux. "Ces plis, festonnés d’une riche décoration ou simplement inscrits d’une aérienne calligraphie, sont autant de cadeaux de pure amitié, des gentillesses bien intimes. Ce sont aussi, entre ces deux hommes d’âge mûr, des amusements presque enfantins, des petites choses charmantes et menues : des récréations" (Claudine Grammont, Catalogue, p.55, Récréation). Qui est-il cet ami au regard précieux, ce bibliophile averti au tempérament bohême, ce connaisseur en littérature et en poésie, portraitiste de grande classe et témoin essentiel de l’ ?uvre de Matisse, à partir de 1941, à qui ce dernier, presque au jour le jour confie ses efforts, ses procédés, son rythme de travail, sa joie, son désespoir, le doute qui ne le quitte jamais ? "Rares sont ceux qui, de nos jours, savent qui est Rouveyre. À sa mort, en 1962, Soupault écrivait que pour la plupart, il n’était plus qu’un nom, peut-être moins encore, l’écho d’un nom, mais au début du siècle, lorsque ses portraits satiriques remplissaient les colonnes des journaux et ulcéraient ses modèles, au point de les inciter à intenter des procès, puis pendant l’entre-deux guerre, quand il se transforma en écrivain, il était un personnage en vue, et même dans certains milieux - chez les écrivains et les acteurs - un personnage redouté, car ses dessins surprenaient et dévoilaient ce que les gens désiraient cacher" (Hanne Finsen, Catalogue p.18). À 18 ans, il abandonne le foyer de son enfance, rompt avec son père, éditeur et bibliophile parisien connu, se choisit une vie de bohême, amateur de maisons de passe et de music-halls, vivant au jour le jour de dessins plutôt frivoles pour des journaux satiriques pour la plupart parisiens, certains, allemands. En 1904, il cesse de collaborer avec la presse, soulagé financièrement par un mariage heureux avec une jeune femme d’une famille aisée. Il publie par la suite des albums de dessin. De dessinateur, Rouveyre, remarqué par Rémy de Gourmont, devient chroniqueur de théâtre. Autre rencontre ; Apollinaire, qu’il admirera toute sa vie. Pour Matisse, Rouveyre est "un public tellement choisi", "un type curieux, très intelligent, un portraitiste de grande classe", comme il le décrit à cette époque. Leurs parcours divergent, leurs antipodes, pourtant, se rejoignent. Il y a un art de la joie contagieux chez Matisse - Il faut regarder toute la vie avec des yeux d’enfant - et en se penchant sur leur correspondance, on sent très vite combien ces deux-là sont proches, s’estiment, se font du bien. "Tu m’applaudis et ça m’encourage, tu es un public tellement choisi". (Lettre de Matisse, 5 février 1943) Deux jours plus tôt, Rouveyre félicitait Matisse, à propos des poèmes de Charles d’Orléans qu’il avait reçus de lui, recopiés et ornés d’arabesques. Après avoir travaillé sur les poèmes de Ronsard, Matisse s’est intéressé à d’autres poètes, "Je suis dans la plus grande intimité avec Charles d’Orléans, que j’ai près de la main. J’y trouve constamment de nouvelles satisfactions, comme on trouve des violettes dans la verdure. Je me vois le lisant au premier matin de chaque jour comme au saut du lit on remplit ses poumons d’air frais", en fait part aussitôt à son ami. La vie est courte, mais le temps est long... ainsi commence une autre lettre de Matisse à Rouveyre, celle du 3 juin 1947 : "... Je veux dire que si la vie est courte, elle n’est pas toujours drôle. En ce moment, elle est pénible pour moi. Je m’intéresse à un tableau de 10 heures à midi et demi, le reste du temps, j’ai le poids de ce tableau qui me demande beaucoup d’énergie. Je suis en ce moment assez profondément découragé (...)". Moments de doute et de désespoir, suivis d’instants heureux de révélation, et qu’il confie avec constance à son ami, n’oubliant jamais l’effort nécessaire à la création et qui exige une sorte de courage ; ce courage indispensable à l’artiste qui doit voir toutes choses comme s’il les voyait pour la première fois, il faut regarder toute la vie avec des yeux d’enfant (1953). Car si Matisse est pour Rouveyre une flamme, Rouveyre est pour Matisse, un répondant, un écho indispensable, tout autant qu’un conseiller de chaque jour, un témoin essentiel de son oeuvre.

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