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La lettre et le dessinPar Jean-Rémi Gratadour

 

Couverture du magazine Beaux Art Magazine. Illustration de Matisse.

Matisse. Une seconde vie Beaux Arts Magazine, N° Hors-Série : Exposition du 16 mars au 17 juillet 2005 au musée du Luxembourg à Paris. Collectif de Hanne Finsen, François Legrand, Vincent Bernière, Marie-France Boyer. Éditions Magazine Beaux Arts, 2005. 66 pages, 9,50 euros.

La correspondance d’Henri Matisse avec André Rouveyre, qui s’étale de 1941 à la mort du peintre en 1954, célèbre le mariage de l’écriture et du dessin. Certaines lettres sont si "dessinées" qu’on les rapprocherait volontiers des autres séries de dessins de cette période. Mais comme ce sont aussi de vraies lettres, elles contiennent de nombreuses indications sur le travail mené durant cette période et révèlent un rapport singulier à l’écriture.

Bien sûr, au départ, il ne s’agit pas que d’une amitié épistolaire. Les deux hommes se portent une affection sincère. Rouveyre, qui fut dessinateur satirique après la Grande Guerre, est un confident attentif aux inquiétudes de son ami. Il comprend très tôt que les lettres qu’il reçoit de Matisse partagent l’élan des oeuvres produites à la même époque. Il y découvre "le mariage étroit, et délicieux, entre la lettre et le dessin qui ne font qu’un" (3 février 1943) et il finit par adresser à son ami ce constat : "ton écriture prend la vie d’un dessin" (12 février 1943).

Et de fait... Tout à sa recherche de la couleur et de la forme fluide, Matisse multiplie les calligraphies et les enluminures dans ses lettres. D’un fragile support de correspondance, il fait un message esthétique amusé. Il entoure les mots au crayon d’écolier, dessine des étoiles, esquisse des visages et des corps de femmes avec insouciance. Et quand il n’a rien à écrire à son ami ? Alors il se contente de lui envoyer un poème de Ronsard ou de Charles d’Orléans pour toute invitation. Ces lettres végétales prolifèrent pendant plusieurs années. Elles mêlent écriture et dessin, réflexions et spontanéité, idées et arabesques.

Mais en jouant avec les mots qu’il dessine, Matisse met à distance leur pouvoir signifiant. Il libère ainsi le langage de sa seule signification grâce au dessin. On retrouve exprimé ce souci de ne pas laisser la signification d’un élément jouer au détriment de la signification d’ensemble, qui est plus affective, dans une lettre qu’il écrit en juin 1943 : "j’avais déjà remarqué que dans des travaux des Orientaux le dessin des vides laissés autour des feuilles comptait autant que le dessin même des feuilles. Que dans deux branches voisines, des feuilles d’une branche étaient plus en rapport avec celles de sa voisine qu’avec les feuilles de la même branche. (...) Il ne faut pas travailler avec des éléments de nature qui ne sont pas passés par le sentiment."

Matisse admire dans le dessin oriental cette quête du mouvement qui s’oppose à la volonté de figer la représentation propre à l’art occidental. On retrouve cette référence dans une autre lettre où elle est associée à l’idée du don, si proche du geste épistolaire. Et peut-être faudrait-il chercher là, dans cette double idée de l’élan et du don de soi, la raison pour laquelle la correspondance de Matisse avec Rouveyre fut une voie artistique ouverte en direction des frontières de l’écriture : "Je ne raisonne pas quand je dessine : les peintres chinois disent que lorsqu’on dessine un arbre il faut monter avec lui. C’est ce que je fais. (...) Quand je fais quelque chose, je ne cherche pas, je donne." (2 avril 1943).

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