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Lettres choisies Matisse - Rouveyre

 

Couverture du livre Matisse-Rouveyre, Correspondance.

Matisse-Rouveyre, Correspondance Édition établie, présentée et annotée par Hanne Finsen. Éd. Flammarion. Collection Écrits d’Artistes, 2001. 680 pages, 100,62 euros.

Lettre de Matisse du 5 octobre 1941

(...) Je me souviens que tout ma vie s’est passée ainsi - moment de désespoir suivi d’un instant heureux de révélation qui me permet de faire quelque chose qui dépasse le raisonnement et me laisse aussi désemparé devant une nouvelle entreprise - quoique je crois qu’il en sera toujours ainsi pour moi, je bute à chercher le fil d’Ariane qui doit me conduire logiquement à m’exprimer en ce que je crois d’exceptionnel avec des moyens (couleurs) plus riches que le dessin au trait, avec lequel je sors ce qui m’émeut de la nature, dans la sympathie qui se crée entre les objets qui m’entourent, autour desquels je vis, et dans lesquels j’arrive à placer mes sentiments de tendresse, sans risquer d’en souffrir comme dans la vie...

Lettre de Matisse du 14 février 1942

(...) Pour le moment, j’ai été au bout de mon effort de dessin (...) Je vais me mettre à la peinture avec la même ardeur que j’ai dessiné. Je vais faire de la peinture avec des briques. Je ne sais pourquoi cette expression s’est présentée ; je veux dire que je vais travailler en densité. Quelque chose dans le genre de ma nature morte rouge et la noire au coquillage.

Lettre de Rouveyre du 28 janvier 1943

Cher Matisse, tes enveloppes j’ose à peine t’en parler... (...) Ce sont ingénument les signes d’une certaine amitié qui s’en exhale comme un parfum jusqu’ici inconnu ? (...) Jamais mon nom ne m’était apparu ainsi comme au paradis dans la gloire, tu sais la vraie GLOIRE, celle qui jaillit de notre propre c ?ur en une extase conscience...

Lettre de Rouveyre du 3 février 1943

(...) Peut-être pourrais-tu n’envisager que de choisir les 15 ou 20 plus belles pièces, et les attaquer par écrit dessiné, textes et ornements mêlés, pour chacune et une estampe en pleine page ? un recueil une suite où tout serait de ta main sans le moindre apport d’imprimerie de caractères typographiques. Ce qui découle de cette sorte de jaillissement spontané que sont tes enveloppes c’est un mariage étroit, et délicieux entre la lettre et le dessin qui ne font qu’un ? le dessin est lettre, la lettre est dessin. Si ta propre écriture, ainsi sublimée à l’apport de ton art de dessinateur & de peintre, tu faisais toi-même et totalement, chacune de tes planches ? crois-tu que ça ne serait pas et étrangement neuf et dans le reflet de ta pensée à la fois illustrante & créatrice ? N’y a pas à dire : tu es porté non seulement à lire, à déguster ces poèmes mais aussi à les écrire ? or, maintenant tu es porté à dessiner ton écriture, à faire passer dans ton écriture la sève qui est dans tes dessins ; (...)

Lettre de Matisse du 5 février 1943

(...)Au réveil à 6 heures, je lis toutes les pièces copiées et assemblées selon mon plaisir. Je déplace celle-ci, celle-là pendant une bonne heure avant midi ; je donne encore au moins une heure à lire au hasard des divers livres de poésies et je découvre la vie de telle ou telle pièce que j’avais lue moins bien. J’ai peur que cette rage me quitte comme elle m’est venue. Je suis en train de laisser fuir le champagne de ma cervelle (...) tu m’applaudis et ça m’encourage tu es un public tellement choisi (...)

Lettre de Matisse du 29 mars 1945

(...) Autant tu es lumineux et vivant dans la foi, autant je suis retenu, retiré dans les plus sombres caveaux de mon coeur et là, en ascète. C’est la même raison pour laquelle ton génie, ton feu m’est si attirant qui me rend intensément la respiration, la lumière ? comme ces prisonniers à qui pour quelques instants on permet une sortie sur la terrasse du donjon après des années de claustration, dans le Fidélio de Beethoven. (...)

Lettre de Matisse du 3 juin 1947

(...) Je suis engagé dans une route bien pénible qui me semble démesurée à cause du peu de temps que mon âge m’accordera. Et pourtant pour être d’accord avec moi-même, je ne puis faire autrement. Avec la sorte de rapports de couleurs que je suis porté à employer pour rendre ce que je sens, dégagé de l’accidentel, je me trouve à représenter les objets dépourvus de lignes fuyantes, je veux dire vus de face - presque les uns près des autres - rattachés entre eux par mon sentiment - dans une atmosphère créée par les rapports magiques de la couleur. Pourquoi ne pas pour être logique n’employer que des tons locaux - sans reflets. Personnages sur le même plan comme un jeu de massacre. Sur ces éléments de représentation simplifiée mettre une couleur de ton local sublimé, ou même inventé entièrement d’après mon sentiment chauffé par la présence de la nature même - genre de poème (...)

Lettre de Rouveyre du 25 décembre

Il y a aussi dans Jazz le fait d’un apport spirituel d’ordre décoratif à idées littéraires qui est une proposition qui peut être tenue pour plaisante mais qui ne transporte pas le drame, l’énigme, que tu sais très bien qui sont au fond de ton inspiration et qui ont toujours donné ce pathétique dans la création qui a toujours été dans tes toiles ou dans tes dessins ? Ce que tu donnes est trop exquis de fraîcheur, trop pur - ou bien aussi trop grave pour qu’on puisse le connaître autrement que lorsqu’on est devant tes travaux originaux eux-mêmes. Procédés de reproduction mécaniques ou bien par graveur intermédiaire, à mon avis cela ne peut que te trahir.

Lettre de Matisse du 13 décembre 1948

(...) Moi, je suis avec le calvaire de Jésus. Dans ma chambre près de mon lit est une croix de bois pour mon modèle qui fait le Christ. Je trouve ça épatant. Les autres (de l’extérieur) trouvent ça macabre (...) Je te quitte - Le Christ est arrivé (...)

Lettre de Rouveyre du 8 mai 1950

(...)nous voilà tous les deux Apollinaire et moi explorés, traduits à travers l’espace... et par toi... cher, cher Matisse. Ta constance dans l’amitié est un grand bien pour moi (...) Etre uni avec toi ainsi et sur le propos d’Apollinaire à qui j’ai aussi donné de mon coeur et de ma pensée point le plus mauvais, je te dirais mal comme j’en suis au-dedans doucement remué (...)

Avec l’autorisation de reproduction des héritiers Henri Matisse et de la succession André Rouveyre. Remerciements à Madame Wanda de Guébriant pour Henri Matisse, à Madame Monique Dieudonné et à Monsieur Bernard Leloup pour André Rouveyre.

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