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Entretien avec Michael Pakenham.
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Photo de Michael Pakeham par Nathalie Jungerman Eminent verlainien, Michael Pakenham, docteur en littérature, a enseigné à l’Université de Lancaster et d’Exeter. Il été notamment le commissaire de la remarquable exposition, "La Dame aux éventails ; Nina de Callias, modèle de Manet", qui s’est tenue en 2000 au Musée d’Orsay. Depuis plus de vingt ans, Michael Pakenham a collationné et annoté toutes les lettres existantes de Verlaine. Il a intégré les réponses à ces lettres quand il a pu les trouver.

Vous êtes un spécialiste réputé de Verlaine. Qu’est-ce qui a déclenché cette passion pour son oeuvre et particulièrement pour sa correspondance ?

Un désir de remplir un vide car la correspondance générale de Verlaine n’était pas encore éditée. Il manque encore la correspondance générale de Huysmans en cours de publication et celle de Victor Hugo, la plus importante. À part ces trois grands noms, la liste impressionnante des correspondances du XIXe est maintenant presque exhaustive. Je me suis intéressé à Verlaine non seulement parce qu’il y avait ce vide, mais aussi parce que j’aimais bien évidemment son oeuvre. Éditer une correspondance est aussi une tâche qui m’attire car c’est un véritable travail de détective. Il faut rechercher les lettres, les trouver, les transcrire puis élucider les allusions ou les références. Il y a donc un angle de travail qui est pour moi très intéressant et qui, in fine, peut rendre service à pas mal de gens. Aussi et tout simplement, le plaisir de lire. Je me suis passionné pour Verlaine il y a plus de 20 ans. En 1977, lorsque l’ouvrage Les lettres inédites à divers correspondants publié par George Zayed est paru, j’ai rédigé un compte rendu de ce recueil. J’avais auparavant déposé, comme un de mes principaux titres de recherches, le sujet de la correspondance.

Votre doctorat portait sur la correspondance de Verlaine ? Non, j’ai choisi de travailler sur La Renaissance littéraire et artistique, revue à laquelle collaborent d’avril 1872 à mai 1874 Mallarmé, Villier de l’Isle-Adam, Charles Cros, Germain Nouveau qui y a fait ses débuts, Verlaine et bien d’autres poètes aujourd’hui oubliés. Le tableau de Fantin-Latour Coin de table représente les fondateurs de la revue : Rimbaud et Verlaine, le rédacteur en chef et éditeur Emile Blémont dans une pause napoléonienne et les autres qui sont d’illustres inconnus... J’ai donc été amené à étudier les personnages de ce tableau. La Renaissance littéraire et artistique était une revue d’avant-garde ; Victor Hugo envoya d’ailleurs une lettre d’encouragements très positive. Verlaine y avait publié des poèmes de Romances sans paroles. La revue avait également fait paraître Les Corbeaux de Rimbaud. Le poète avait donné aussi le manuscrit de Voyelles à Emile Blémont. Le fait d’avoir des inédits faisait d’elle une revue un peu spéciale. Faire un travail de recherches sur une revue offre quantités de sujets. Il m’a donné le goût pour cette période qui couvrent les années 1860 jusqu’à 1890,1900.

Vous avez entrepris de rassembler et de publier un ensemble exhaustif des lettres de Verlaine et d’intégrer également les réponses à ces lettres que vous avez pu retrouver. Comment avez-vous entrepris ce travail éditorial ?

Des amis français m’ont beaucoup aidé, notamment pour les extraits de catalogues de ventes et de collections qui donnent pas mal de matière. Et parce que ces extraits sont enfouis dans des catalogues inaccessibles, je les considère comme des inédits. Il y a aussi des correspondances connues, celles adressées aux amis de toujours, Blémont et Lepelletier ; mais même l’importante correspondance de Verlaine à Lepelletier est partie en vente. J’ai pu collationner les lettres et j’ai trouvé dans les originaux des petites différences par rapport aux quelques publications antérieures. Pour les lettres reçues, il fallait aller à la bibliothèque Nationale, à la Bibliothèque de Metz et à la bibliothèque Jacques Doucet qui a un fond très riche en particulier sur Verlaine. Il est donc nécessaire d’avoir l’oeil à tout. Là encore, je suis aidé par des amis qui sont en France. Je reçois aussi moi-même des catalogues. Un des attraits des correspondances c’est qu’elles ne sont jamais finies, on retrouve toujours des lettres. Par exemple, cet après-midi, je vais à une vente où passe une page avec un poème intitulé "À celle qui est restée en France", et le début d’un poème des Romances sans paroles. Au verso, il y a un portrait de Rimbaud portant un haut de forme et aussi un portrait de Verlaine. Tous les deux fument la pipe et sont en train de se faire cirer les chaussures à Londres. C’est une page qui appartient à une lettre de Lepelletier et qu’on ignorait. Je crois qu’elle a du être mise dans un dossier de Romances sans paroles. À la même vente, il y a la dernière lettre de Verlaine à Rimbaud qui a été publiée en 1932. Si les ventes publiques sèment "à tout vent", il y a toujours des amateurs prêts à pourchasser ces grains qui se dispersent ? Pour ma part j’utilise d’excellents fac-similés mais parfois je suis obligé d’aller voir les originaux pour vérifier un mot.

Allez-vous rajouter des lettres récemment retrouvées dans le prochain tome de la correspondance ?

Oui, il y aura un appendice dans le tome 2 qui présentera des lettres appartenant à la période du tome 1. Il faut dire que cette édition a profité de très belles lettres au cours des deux dernières années, notamment cette magnifique lettre à Victor Hugo racontant l’agression de Bruxelles lorsque Verlaine a tiré sur Rimbaud. Personnellement, j’aime beaucoup les trois lettres à sa belle-mère, lettres dont on ne soupçonnait pas l’existence. Je trouve qu’il y a là une sincérité. Il dit désirer revoir son fils, sans doute pensait-il revoir sa femme Mathilde mais il n’en a pas été question...

Ce premier volume rassemble des lettres écrites entre 1857 et 1885 et offre des inédits. Parlez-nous des différentes publications antérieures...

Il y a trois volumes publiés par Van Bever, en 1922, 1923, le troisième tome (posthume) a été publié en 1929. Van Bever se vante de rester fidèle au texte, aux autographes. Mais des années plus tard, quand on a eu l’occasion de voir les manuscrits ou les fac-similés, on s’est aperçu des lacunes, des erreurs et des contresens. Cette première édition est néanmoins une étape importante. Puis en 1957, Georges Zayed a sorti une excellente édition des Lettres inédites de Verlaine à Frédéric Cazals, suivies en 1964 des Lettres inédites à Charles Morice et finalement, en 1976, des Lettres inédites à divers correspondants. Avant la Seconde Guerre mondiale, Henri Mondor a publié les Lettres à Mallarmé. Ces lettres ont été incorporées plus tard dans l’édition du Club du meilleur livre... En 1959 et 1960, le Club du meilleur livre avait le projet d’éditer la correspondance intégrale de Verlaine, mais Bouillane de Lacoste mourut en 1956, et son successeur a décidé de publier simplement un choix de lettres sans inédits. Évidemment, plusieurs lettres ont été aussi publiées dans des revues.

Il semble que les diverses transcriptions d’originaux ont soulevé quelques problèmes...

Je cite dans le recueil plusieurs exemples qui montrent effectivement les multiples erreurs de transcription. Van Bever imprime "l’initiative" au lieu de "l’intention" ou dans une lettre plus tardive, il transcrit "J’était à la Bastille, à la conquête de mon ange" et quand on lit l’original, on s’aperçoit que Verlaine était "à la conquête de son linge" ! Ou bien "au secret" pour "en secret", ce qui change le sens radicalement. Il y a quantité d’erreurs de ce genre, et elles sont parfois assez amusantes. Il arrive aussi que des passages entiers aient été supprimés...

La correspondance de Verlaine témoigne d’un style épistolaire qui fait preuve d’une invention verbale, d’un usage particulier de la langue française et anglaise, d’humour...

Il y a une variété de tons, de langages. Verlaine emploie des expressions très correctes ou même presque enjolivées lorsqu’il écrit une belle lettre à Nina de Callias. Il parle avec un style direct à ses amis Decroix, Delahaye ou Germain Nouveau. Le style est parfois télégraphié, il saute les pronoms personnels, il abrège ou utilise des termes argotiques. Ce langage de potache déconcerte un peu au début mais je crois qu’on s’y habitue assez vite. Il utilise aussi du franc-anglais, fait des jeux de mots, des contrepèteries, des détournements verbaux et emploie le patois. À l’époque, il passait ses vacances à Paliseul et maîtrisait bien le patois du coin. C’est donc varié, riche, humoristique et différent en fonction du correspondant.

Quant aux amitiés ?

Ne parlons pas de sa relation avec Rimbaud qui est très connue. Mais par exemple, Ernest Delahaye, le camarade de Rimbaud à Charleville, est devenu un très bon ami. On constate aussi que Charles Morice a pris le relais comme factotum et que, à la fin, c’était Cazals qui remplissait le même rôle. La correspondance avec lui est très importante. Surtout lorsque Verlaine était en cure à Aix-les-Bains en 1889, les échanges de cette période sont très riches. Notamment, ils témoignent qu’en l’absence de Verlaine, Cazals s’occupait des affaires parisiennes du poète.

Les échanges sont également illustrés de dessins humoristiques...

Verlaine aimait beaucoup dessiner, il a suivi des cours particuliers. Il affirme même dans une lettre que ses dessins sont devenus presque "chics". Plus tard, il dit aussi avoir le projet d’illustrer lui-même Mes prisons. Mais cela n’a pas abouti. Les dessins sont pour la plupart des croquis pris sur le vif et sont presque toujours humoristiques. Les dessins et lettres de Delahaye ont soulevé beaucoup de problèmes pour cette édition. Je n’ai gardé que les dessins qui étaient très importants dans cette correspondance. Seulement 5 ou 6 lettres sont entières, toutes les autres sont des fragments de lettres que j’ai tenu à intégrer de mon mieux car ce sont les témoins de lettres qui ont été écrites. Les fragments de correspondance au dos des dessins sont souvent non datés. Nombreuses sont les images portant une date ajoutée ultérieurement par Delahaye, à la demande d’André Breton qui travaillait pour Doucet dans les années 1920. Les datations et classements du professeur Jean-Marie Carré (1887-1958) sont également assez confus et bien souvent erronés. Comme on ne peut pas dater avec précision tous ces dessins, j’ai eu des déconvenues avec certains d’entre eux. Par exemple, j’avais accepté un dessin de Delahaye moustachu daté de 1878, mais à réception des épreuves, en le voyant encadré par deux autres de la même période où il était barbu, il m’a fallu l’enlever à la dernière minute. Du coup, la pagination change et c’est un cauchemar pour l’éditeur et pour moi aussi d’ailleurs ! Tous ces dessins de Verlaine, de Delahaye et de Germain Nouveau apportent beaucoup à ce volume. Les dessins, lorsqu’ils sont dépourvus de texte, ont un rôle primordial car ils doivent suppléer aux lettres dont ils faisaient partie intégrante.

Parlez-nous de la teneur de ce premier tome qui se clôt en 1885 et qui dessine une période de la vie du poète...

Cette période est marquée par une lettre de jeunesse de Verlaine écrite alors qu’il a 14 ans. Lettre contenant un poème et adressée à Victor Hugo. A l’époque Verlaine ne pouvait pas imaginer qu’il serait un jour à la table de Victor Hugo à Bruxelles et que Victor Hugo lui-même le considèrerait en ami. Evidemment, 1885, c’est l’année du décès du maître. Donc, cette période d’échanges épistolaires commence et finit avec Hugo. Mais à travers toute cette époque, on voit se dessiner le cours du drame, on a le plaisir de découvrir les débuts du jeune poète, et c’est pour cette raison que j’ai ajouté en appendice les comptes rendus et articles contemporains de Verlaine. En intégrant les faits de sa vie, les événements politiques et littéraires, les articles critiques publiés à l’époque, y compris ceux de la presse régionale, j’essaie de donner l’idée de ce que Verlaine a sans doute vécu et ressenti. On constate ses débuts qui ont bien marché dans l’ensemble, on voit évidemment le drame avec Rimbaud et la descente aux enfers, l’emprisonnement. Et c’est également intéressant de remarquer au travers de sa conversion, qu’il essaie de repartir. Il dit, dans une lettre à Blémont, qu’il a l’intention de s’établir, de se faire une position soit en Angleterre, soit en France, qu’il a l’intention de "remonter la pente" . Mais il est évident qu’il misait beaucoup sur la publication de Sagesse (qui n’a pas été un succès et a seulement suscité deux ou trois mentions dans la presse). Il y a donc une "réforme". Verlaine a suivi son propre programme de sagesse lorsqu’il était en Angleterre, il ne buvait plus et voulait s’occuper de son fils. Après Sagesse, bien que ce fût un échec total, il a pu recommencer à publier grâce à la jeune génération montante. Notamment dans la revue Paris moderne en 1881, ou dans la revue Lutèce. A ce moment là, il s’est aperçu que les jeunes commençaient à le traiter en maître, alors qu’il était exclu depuis plus de douze ans de certains journaux de l’époque. Journaux qui n’osaient même pas mentionner son nom. Huysmans, qui venait de publier À Rebours, parle avec éloge de Romances sans paroles. Ce recueil commence à être connu grâce aux Poètes maudits. Avec Jadis et naguère publié chez Vanier en 1885, Verlaine renoue avec les milieux littéraires. Le premier volume de la correspondance se termine en décembre 1885 parce que cette date marque le début d’une période de calvaire, notamment par la fréquentation des hôpitaux. Verlaine a déjà la jambe malade. Puis, en janvier 1886, sa mère meurt. Cette partie de la correspondance témoigne également de ses nombreuses amitiés.

Quant aux autres tomes ?

Le deuxième tome sera moins important quant au volume. Il est certain que je ne publierai pas tous les articles et les comptes rendus qui existent, ce que j’ai fait en revanche dans le premier tome. La quantité des échanges épistolaires varie selon les années. Verlaine écrit plus de 150 lettres en 1889, et par exemple, seulement 5 ou 6 en 1878. Dans le deuxième tome, il écrit des poèmes d’amour. On y trouve cette dichotomie entre le sacré et le profane. Est évoquée précisément sa relation avec les éditeurs. Il a essayé de quitter Vanier, son principal éditeur, pour un autre afin de publier des proses. Mais ça n’a pas marché et il est revenu à Vanier. L’année d’avant sa mort, c’est un autre éditeur qui a finalement publié ses confessions. Au cours de ces deux derniers tomes, on découvre aussi tous les efforts fournis par Verlaine, désireux de mettre en avant et de publier l’oeuvre poétique de Rimbaud. C’est presque une constance. Il a évidemment publié des poèmes de Rimbaud dans les Poètes maudits mais il voulait faire pour ainsi dire une édition de luxe, illustrée par Forain qui avait bien connu Rimbaud. On croyait d’ailleurs à l’époque que Manet avait réalisé un portrait de Rimbaud. Verlaine souhaitait réellement faire quelque chose de bien. C’était en 1887, et Rimbaud était encore en vie. Dans le dernier tome, des lettres évoquent la mort de Rimbaud (1891). Verlaine essayait de se documenter sur Rimbaud pour écrire une biographie. Son ami Delahaye l’a aidé en rédigeant une lettre détaillée avec des notices biographiques dans le cadre d’un numéro des "Hommes d’aujourd’hui". Verlaine a publié plusieurs articles sur Rimbaud à la fin de sa vie, en Angleterre et en France. Il a gardé ce culte pour Rimbaud. S’il avait été plus précis quant aux Illuminations, on saurait si elles ont été écrites avant, pendant ou après Une saison en enfer. Mais on ne sait toujours pas. On n’a pas encore vu la lumière !

Vous avez été notamment co-commissaire de l’exposition " la Dame aux éventails ; Nina de Callias, modèle de Manet " qui a eu lieu au Musée d’Orsay en 2000. Avez-vous d’autres projets d’expositions ?

J’ai fait aussi d’autres expositions, "Mallarmé" en 1986, et en 1973 à Exeter, une exposition et un colloque sur le Chat noir. Concernant Verlaine, j’ai monté une exposition à Boston : "Verlaine en Angleterre". Pour l’instant, je n’ai pas d’autres projets. Cela prend beaucoup de temps et je suis très occupé avec la Correspondance générale. Le tome 2 sortira dans 18 mois. Il sera moins complexe à réaliser car il ne comprendra pas les dessins de Delahaye qui ont été si difficiles à dater. Le dernier tome paraîtra quelques mois plus tard. Je tiens à remercier la Fondation La Poste pour avoir soutenu l’édition de cette Correspondance générale.

Rencontre avec Michael Pakenham au Festival de la Correspondance - Grignan Dimanche 10 juillet 2005 à 16H

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