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Verlaine et Rimbaud. Par Olivier Plat

 

Fin août 1871, au retour d’un séjour à la campagne, un courrier attend Verlaine, portant le cachet de Charleville, Ardennes. Rimbaud, sur la recommandation d’un ami commun, Auguste Bretagne, lui adresse cinq poèmes, Les effarés, Accroupissements, Les Douaniers, Le Coeur volé, et Les Assis. Verlaine perçoit aussitôt la singularité inouïe de ces vers. Une seconde lettre suit. Elle contient Mes petites amoureuses, Les Premières Communions, Paris se repeuple. Verlaine subjugué, s’empresse de lui répondre. Dès lors, la vie de Verlaine ne sera plus la même.

Marié à Mathilde Mauté, Verlaine est déchiré entre des aspirations contraires. S’il ne dédaigne pas le confort que lui procure la vie bourgeoise qu’il mène avec Mathilde, il aspire à une vision poétique de la vie, et éprouve la tentation d’un dégagement, l’espérance d’un ailleurs incarnée par Rimbaud. Il se méprise de ses atermoiements, oscillant par un perpétuel mouvement de balancier d’Arthur à Mathilde, du dérèglement des sens à la loi, de la marginalité (dont il redoute la radicalité) à l’ordre, son ambivalence suscitant la rage de Rimbaud : "si tu ne veux pas revenir, ou que je te rejoigne, tu fais un crime, et tu t’en repentiras de longues années par la perte de toute liberté, des ennuis plus atroces peut-être que tous ceux que tu as éprouvés. Après ça, resonge à ce que tu étais avant de me connaître" [1] et l’espoir de reprise en main par Mathilde. De la correspondance échangée entre Verlaine et Rimbaud il ne subsiste que très peu des lettres de Rimbaud, la plupart ayant été détruites par Mathilde. Les lettres de Verlaine sont d’une grande liberté de ton qui ne laisse guère de doute sur la nature de leurs relations. Rimbaud quant à lui est plus tendre, plus pressant : "Oui c’est moi qui ai eu tort. Oh tu ne m’oublieras pas, dis ? Non tu ne peux pas m’oublier. Moi je t’ai toujours là." "Le seul vrai mot, c’est : reviens, je veux être avec toi. Je t’aime." [2] "Oui, cher petit, je vais rester une semaine encore. Et tu viendras, n’est-ce pas ? dis-moi la vérité. Tu aurais donné une marque de courage. J’espère que c’est vrai. Sois-sûr de moi, j’aurai très bon caractère. A toi, je t’attends." [3] Il n’hésite cependant pas à recourir au chantage : "Certes si ta femme revient, je ne te compromettrai pas en t’écrivant, je n’écrirai jamais." [4] En définitive, la passion Rimbaud aura eu des effets dévastateurs sur le couple. Les violences répétées de Verlaine à l’endroit de Mathilde et la duplicité dont il fera preuve quand il lui faussera compagnie à la gare frontalière de Quiévrain pour retrouver Rimbaud, finiront par décourager en elle toute velléité de réconciliation. Verlaine malgré ses regrets ultérieurs, devra se résoudre à entériner le divorce.

La violence est une des composantes essentielles de la liaison Verlaine / Rimbaud, violence de la charge poétique de Rimbaud qui fascine Verlaine, il dira avoir trouvé ses vers "d’une beauté effrayante, vraiment", violence décuplée de Verlaine et Rimbaud sous l’emprise de la fée verte, l’absinthe, qui culminera dans le coup de revolver tiré sur Rimbaud en 1873 à Bruxelles, violence de jeux à caractère sadique comme le relate cette anecdote saisissante de Delahaye : "Nos enragés ne se sont-ils pas avisés d’acheter des couteaux aigus dont ils s’arment pour des duels à la manière de l’étudiant allemand ! Ce n’est pas bien grave : on enveloppe de serviettes les lames tranchantes saisies à pleine main, les pointes seules dépassent, on vise au visage et à la gorge ; mais leur égale inaptitude à la cruauté les empêche de vouloir frapper à fond" ; "les coups tailladent la manche du bras qui pare, et si un peu de sang coule, vite ils courent se raccommoder devant des pints of bitter ale ou des gills of brandy." [5] , violence de la conversion brutale de Verlaine alors qu’il vient d’être transféré à la prison de Mons "Je croyais, je voyais, il me semblait que je savais, j’étais illuminé." [6], qui se heurtera à l’ironie moqueuse de Rimbaud (il surnomme désormais Verlaine, "Loyola"), quand ils se revoient pour la dernière fois à Stuttgart en février 1875 : "Verlaine est arrivé ici l’autre jour, un chapelet aux pinces... Trois heures après, on avait renié son dieu et fait saigner les 98 plaies de N.S." [7]

Le visage de Rimbaud pour Verlaine c’est celui de leur première rencontre en 1871, avec sa "fraîche carnation d’enfant anglais" ou de Fantin-Lantour dans son Coin de table. On sait les célèbres portraits exécutés de mémoire qu’en dessinera Verlaine pour l’édition des Poésies complètes qui parut en 1895. Selon Alain Buisine [8], écrire sur Rimbaud pour Verlaine ce sera "réactiver le souvenir de sa figure, la plus ressemblante possible". Verlaine se souvient d’un "visage parfaitement ovale d’ange en exil" [9] et d’"une sorte de douceur [qui] luisait et souriait dans ces cruels yeux bleu clair et sur cette forte bouche rouge au pli amer : mysticisme et sensualité, et quels !" [10] . Tout au long des années qui suivront sa rupture d’avec Rimbaud et jusqu’après sa mort, Verlaine n’aura de cesse de retrouver ce visage qui le hante : "Il commentait et critiquait de près les portraits qu’il connaissait de lui - tous insuffisamment ressemblants -, enquêtait sur ceux qu’il n’avait jamais vus, essayait d’en faire exécuter d’autres." [11] Rimbaud, insaisissable, irreprésentable, et dont il tentera de poursuivre la trace : "... Des projets pour la Russie, une anicroche à Vienne (Autriche), quelques mois en France, d’Arras et Douai à Marseille, et le Sénégal, vers lequel bercé par un naufrage, / puis la Hollande, 1879-80, / vu décharger des voitures de moisson dans une ferme à sa mère, entre Attigny et Vouziers, et arpenter ces routes maigres de ses "jambes sans rivales" [12]

Comme le signale Enid Starkie [13] les poèmes de Rimbaud composés entre mars et août 1872 attestent de l’influence de Verlaine. Verlaine avait remis le vers impair à l’ordre du jour, qui avait disparu depuis la Pléiade et l’intervention de Malherbe. Un poème comme Le Bateau ivre s’en tient encore au vers régulier malgré l’audace du vocabulaire. Les derniers poèmes de Rimbaud tels Michel et Christine, la Chanson de la plus haute tour, Eternité, Âge d’or, Larme, Honte sont composés en vers impairs. Peu à peu Rimbaud se libère de la contrainte de la rime et de la versification. Cette évolution aboutira aux poèmes en prose des Illuminations. Entre 1872 et 1874 chacun des deux poètes s’attelle à des formes nouvelles, se nourrissant de l’oeuvre de l’autre et se cherchant soi-même. L’intensité de la vision, diamétralement opposée à l’idée de toute sentimentalité romantique, le goût des couleurs et des contrastes, la compacité rimbaldienne vivifieront la poésie de Verlaine, de même que la maîtrise à saisir l’impalpable, la légèreté aérienne et la variation des angles de vue, de l’auteur des Poèmes Saturniens, influeront sur Rimbaud.

Le dernier mot à propos de Rimbaud revient à Verlaine : "Mon dernier mot ne peut être ici que ceci : Rimbaud fut un poète mort jeune mais vierge de toute platitude ou décadence - comme il fut un homme mort jeune aussi mais dans son voeu bien formulé d’indépendance et de haut dédain de n’importe quelle adhésion à ce qu’il ne lui plaisait pas de faire ni d’être." [14]

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