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Halloween, vu par Paul Carbone d’USBEK à RICA, à Smyrne

édition du 1er novembre 2000

Mon cher Rica,

Je ne sais pas si les Français sont des courges, mais leurs enfants adorent les citrouilles. Non pour les manger ou les transformer en carrosses, mais pour s’adonner à la sculpture décorative : tantôt star hollywoodienne, tantôt monstre grinçant, "desperado", lune triste ou souriante, la citrouille percée attire, au soir du 31 octobre, petits fantômes et sorcières en herbe, mieux que les mouches le miel. Il suffira d’éclairer ce photophore végétal avec de tremblotantes bougies, d’en signaler sa présence sur le rebord d’une fenêtre et d’attendre. Pire que si toute la cohorte des vampires s’extrayait de son tombeau ! Quoi, tu n’imaginais pas qu’ils allaient se contenter d’un vulgaire potage de potiron ? Ces jeunes monstres en veulent pour leurs caries : bonbons, berlingots, pralines, papillotes, toute la lyre des sucreries et le bonheur des dentistes. Je me suis laissé dire qu’ils appréciaient surtout les M&M’s et autres Mini Mars dont les étranges lucarnes font la réclame.

Car la fête d’Halloween, mon cher Rica, leur vient en droite ligne des Amériques. Et les Français sont si entichés d’américanisme, qu’on se demande si dans une décennie, on parlera encore un mot de français dans l’hexagone, et si les joyeusetés d’Halloween n’en viendront pas à supplanter les jouets du Père Noël ! Nous autres Persans vivons avec un siècle de retard ; dans les sociétés modernes, tout est commerce. Les panoplies de sorcières, fantômes, vampires, coûtent une petite fortune. Sans compter les friandises "pour se faire les dents", le set pour bien découper sa courge (Pum’pkin Masters) et la citrouille made in France. Mais bon, que ne ferait-on pas pour amuser ses enfants ?

Seulement les amuser ? Peut-être pas. J’y vois aussi une démystification de la peur de l’au-delà, de la mort, de la nuit, des bougies tremblotantes. Dans ses Mémoires d’Outre-tombe (encore un adepte d’Halloween !), Chateaubriand raconte, jeune encore, qu’il hésitait à regagner sa chambre dans le sinistre château de Combourg. Son père aurait eu alors cette parole magique : "Monsieur le Chevalier aurait-il peur ?"

Qui sait ? Halloween fera peut-être de nos enfants des Chevaliers ? S’il faut en passer par-là pour que renaissent Bayard et Jeanne d’Arc, ce n’est pas trop cher payer ces bonbons !

De Paris, le 6 de la lune de Saphar


Les Lettres Persanes de Montesquieu sont en ligne sur le site Athena