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Jacques Derrida : portrait.
Par Corinne Amar

 

"Apprendre à vivre, cela devrait signifier apprendre à mourir, à prendre en compte, pour l’accepter, la mortalité absolue, sans salut, ni résurrection, ni rédemption. Depuis Platon, c’est la vieille injonction philosophique : philosopher, c’est apprendre à mourir. Je crois à cette vérité sans m’y rendre. De moins en moins. Je n’ai pas appris à l’accepter, la mort."
(Jacques Derrida, Apprendre à vivre enfin. Entretien avec Jean Birnbaum où il évoque son oeuvre, son itinéraire et sa trace. Éditions Galilee, collection La philosophie en effet, 2005, 53 p.)

Jacques Derrida, qui fut l’un des philosophes français les plus lus, admirés, traduits, publiés, enseignés, discutés, à l’étranger - et aux Etats-Unis, notamment -, est mort le 9 octobre 2004, à Paris, à l’âge de 74 ans, des suites d’un cancer.
Il était né en 1930, à El Biar, en Algérie. Juif, il subit la répression liée aux événements de la fin des années 1930 et connaît une scolarité mouvementée. En 1940-41, "pétainisation" intense dans une Algérie qui n’a jamais été occupée et n’a jamais vu un Allemand : l’article 2 du Statut des Juifs du 3 octobre 1940 exclut les Juifs de l’enseignement et de la justice. En 1942, le jour de la rentrée scolaire, il est exclu du lycée et renvoyé chez lui. Déchaînement de l’antisémitisme, désormais autorisé. C’est sans doute dans ces années que s’imprime le caractère singulier de l’appartenance de Jacques Derrida au judaïsme : blessure, certainement, sensibilité douloureuse et exercée à l’antisémitisme comme à tout racisme, mais aussi impatience devant l’identification grégaire, devant le militantisme de l’appartenance en général juive.
Après trois années de classes préparatoires littéraires au lycée Louis-le-Grand, à Paris, il entre à l’École Normale supérieure, en 1952, où il découvre Kierkegaard et Martin Heidegger. Il y fait la rencontre de Louis Althusser, né lui aussi à Alger, dont il devient l’ami, et sera plus tard, près de 20 ans, le collègue à l’ENS. Il épouse en 1957, Marguerite Aucouturier, une psychanalyste, et effectue, par la suite, son service militaire, en pleine guerre d’Algérie, avec un poste d’enseignant dans une école. Derrida a toujours condamné la politique coloniale de la France, en Algérie, mais a espéré, jusqu’au dernier moment, en 1962, qu’une forme d’indépendance serait inventée qui rendrait possible la cohabitation avec les Français d’Algérie. Derrida parle souvent de sa "Nostalgérie".
Assistant à l’université de Harvard, en 1956-57, puis à la Sorbonne, à Paris, de 1960 à 1964, il revient à l’ENS comme professeur de philosophie. Il enseignera, ensuite, à l’Ecole des hautes études en sciences sociales. En 1966, il participe, à Baltimore (Université John Hopkins), à un grand colloque, devenu célèbre depuis - et qui marquera le début d’une intensification spectaculaire dans l’accueil fait à certains philosophes et théoriciens français, aux Etats-Unis.
Il y rencontre Paul de Man et Jacques Lacan, y retrouve Hyppolite, Vernant, Goldman. Partageant son enseignement entre Paris et des universités américaines, il nourrit la même passion pour la pensée grecque et la pensée juive, la philosophie et la poésie, la course à pied et le football (adolescent, il rêvait de devenir footballeur professionnel).
Auteur de nombreux ouvrages - ses premières publications datent de 1960, dans Tel Quel et Critique, avec sa rencontre avec Philippe Sollers -, il conçoit la philosophie comme une lecture critique des textes, développe un mode de pensée dit de la "déconstruction", et tente une synthèse entre psychanalyse, marxisme et pensée heideggerienne.
Dans un entretien remarquable avec Jérôme-Alexandre Nielsberg, publié le 28 janvier 2004 dans le Web de l’Humanité ([http://www.humanite.presse.fr]), il abordait cette question essentielle pour lui, de la réflexion sur l’écriture, le texte ;

-  Un de vos aphorismes est devenu célèbre : " Il n’y a pas de hors texte". Si tout est texte, tout est concerné par la méthode de la déconstruction. N’est-ce pas aller à rebours de cette diversité des systèmes de compréhension du monde que l’évolution des sciences met à jour ?

-  J’ai commencé, il y a presque quarante ans par une réflexion sur l’écriture, le texte. Ce qui m’importait, au début, et bien que je sois devenu par profession un "philosophe", c’était l’écriture littéraire. Qu’est-ce qu’écrire, me demandai-je. Qu’est-ce qui se passe quand on écrit ? Pour répondre, j’ai dû élargir le concept de texte et essayer de justifier cette extension. "Il n’y a pas de hors texte" ne veut pas dire que tout est papier, saturé d’écriture, mais que toute expérience est structurée comme un réseau de traces renvoyant à autre chose qu’à elles-mêmes. Autrement dit, il n’y a pas de présent qui ne se constitue sans renvoi à un autre temps, un autre présent. (...).
Il ajoutait, près de huit mois avant de mourir, et déjà très souffrant et réduisant considérablement ses conférences et ses déplacements :
Tout part d’une pensée de la mort et tout y revient.(...) quand j’écris, je sais très bien que ce que j’écris peut me survivre, que ce qui est à l’origine de la trace peut disparaître sans que disparaisse la trace, c’est sa structure, une structure que j’ai appelée testamentaire.
Jacques Derrida où la question du temps, restée à l’oeuvre dans tout son travail...


Jacques Derrida, Le modèle philosophique d’une "contre-institution" in Colloque de Cerisy, 100 de rencontres intellectuelles de Pontigny à Cerisy. IMEC, collection Inventaires (p. 245)

Jacques Derrida, La carte postale : de Socrate à Freud et au-delà
L’ensemble des textes réunis dans cet essai constitue une sorte de modulation sur le thème de l’envoi, de la communication à distance.
Le 17 novembre 1979. Tu lisais une lettre d’amour un peu rétro, la dernière de l’histoire. Mais tu ne l’as pas encore reçue. Oui, faute ou excès d’adresse, elle se prête à tomber entre toutes les mains : une carte postale, une lettre ouverte où le secret paraît mais indéchiffrable. Tu peux la tenir ou la faire passer, par exemple pour un message de Socrate à Freud. Que veut te dire une carte postale ? A quelles conditions est-elle possible ? Sa destination te traverse, tu ne sais plus qui tu es. A l’instant même où de son adresse elle interpelle, toi, uniquement toi, au lieu de te joindre elle te divise ou elle t’écarte, parfois elle t’ignore. (...)
Editions Flammarion, collection La Philosophie en effet, 2004, 549 p.

Jacques Derrida, Sur parole : Instantanés philosophiques
Comment penser le mensonge en politique ? Pourquoi le pardon n’est envisageable que s’il y a de l’impardonnable ? La justice est-elle inséparable du droit ? Tels sont les thèmes qu’il développe ici, tout en retraçant son parcours personnel et en analysant ses rapports à la phénoménologie et au marxisme en évoquant Husserl, Heidegger, Sartre et Lévinas. Éditions de L’Aube, collection L’Aube poche essai, 2005, 141 p.

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