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Extraits choisis : De Pontigny à Cerisy

 

pauldesjardinsite Paul Desjardins à Pontigny en 1928
© Archives Pontigny-Cerisy

De Pontigny à Cerisy Un siècle de rencontres intellectuelles
© Institut mémoires de l’édition contemporaine

Lettre de Paul Desjardins à Jean Wahl

5 août 1936

Abbaye de Pontigny
Foyer d’étude et de repos

Pontigny, Yonne
Mardi matin 13 septembre 1932

Cher Ami,

Je voulais vous écrire hier au soir, avant d’aller au repos. Une fatigue obscurcissante m’a forcé de remettre à ce matin. Mais c’était une fatigue heureuse, comme une crise de croissance de l’intellect. Nous avions eu dans la journée la plus enrichissante des conversations de toute la saison, peut-être même de toutes les saisons dont on se souvienne.
Et le soir, le musicien que vous avez découvert et amené ici nous avait tenus dans l’émerveillement par une sonate de Schubert qui ne se résignait pas à finir. Si j’ajoute que la séance de l’après-midi avait été remplie par un discours sur Dante et Goethe, dont l’auteur est votre frère, vous reconnaîtrez que, tout en nous faisant faute, vous n’étiez pourtant pas absent. La profondeur de réflexion concentrée de Joseph et sa félicité dans l’invention des formules ont frappé les personnes les plus neuves sur le sujet, et davantage celles qui l’ont déjà, comme moi, un peu médité. Après avoir écouté quelques lances ont été rompues (...) (Fonds Jean Walh / IMEC)


100 ans de rencontres intellectuelles 1857-1885 S.I.E.C.L.E. Colloque de Cerisy © Institut mémoires de l’édition contemporaine, collection Inventaires

Jacques Derrida

Le modèle philosophique d’une "contre-institution" (p. 248)

(...) Qu’est-ce donc que l’expérience contre-institutionnelle de Cerisy ? _Expérience voudrait dire ici, en un mot, au moins deux ou trois choses. D’abord qu’il faut faire l’expérience pour comprendre ce dont il est ici question : il faut être ici, maintenant, dans les lieux, au Château et dans le temps rythmé d’une décade pour accéder à la chose unique dont nous parlons. Depuis Pontigny, depuis le moment où Paul desjardins avait décidé qu’on ne publierait pas les actes des rencontres, entretiens, échanges, débats (qui pourtant avaient déjà la singularité institutionnelle de n’être ni privés, ni publics, ni secrets, ni médiatisés), depuis lors, [depuis Pontigny], il y a eu, certes une immense transformation, des mutations même dans les modes d’archivation et de publication des événements de Cerisy (enregistrement - le premier qu’il m’a été donné d’entendre porta jusqu’à Paris, rue de Boulainvilliers, la voix d’Heidegger - enregistrement sonore ou visuel, puis publication selon des modes de plus en plus diversifiés et, si l’IMEC est étroitement associé à ces journées-ci, c’est bien à cause de ces mutations qui font l’histoire, le passé et l’avenir ouvert de Cerisy) ; mais jamais ces mutations dans les techniques d’archivation et de publication n’auront pu, et je l’espère, ne devront remettre en question ou remplacer l’unique et irremplaçable expérience (ce que j’appelle en un premier sens l’expérience) qui rassemble les participants, j’allais dire les acteurs, de façon à la fois prescrite et incalculable, pendant dix jours dans le même lieu. (...)

Claire Paulhan

Le reflet des décades de Pontigny à travers journaux intimes et correspondances (p.97)

Dans la littérature autobiographique de l’époque, c’est bien sûr la description du déroulement de certaines décades qui nous intéresse et nous éclaire le plus... En 1926, Maria Van Rysselberghe s’applique à donner une image fidèle de celle intitulée " Un nouvel humanisme est-il possible ? " qui se tint du 16 août au 5 septembre : "Qu’on s’imagine une réunion de cinquante-huit personnes, dont un tiers au moins mériterait toute l’attention, qui représentent les opinions les plus diverses, les mentalités les plus variées et qui s’affrontent en toute liberté, dans la discussion de sujets si vastes qu’il n’est guère de domaines qu’ils n’englobent, la philosophie, la science, la religion, l’art, la vie, tout ; la plupart des notions vues à travers la littérature et illustrées par des textes. Mais le spectacle va bien au-delà ; dans cette petite assemblée, beaucoup de dessous sont sensibles : il y a ce qu’on sait de chacun, la position qu’il a prise dans le monde de la pensée, ce que l’on attend, ce qui déroute ; et ce spectacle s’augmente, d’être perçu en commun et reflété par les physionomies. Sans compter tout ce qui s’est dit et se dira dans la coulisse où les vies privées s’épanchent et s’accrochent. Les réunions ont lieu vers 2 h, dans le salon du rez-de-chaussée, vaste pièce carrée éclairée par quatre fenêtre qui se font vis-à-vis. (...) Du Bos, maître de cérémonie, se tient à l’angle d’une table où il pose une quantité de volumes hérissés de signets, la citation étant son fort et son faible ; M. Desjardins refuse régulièrement le fauteuil qu’on lui destine, affirmant ainsi une humilité ostentatoire fort encombrante. (...) On fume beaucoup. Du Bos dirige les Entretiens ; avec une indéfectible articulation de haut-parleur, une aisance extraordinaire et une précision sans défaillance, il introduit le sujet, rappelle le point exact où l’on est, ponctue un avis, résume un apport (...)"


Henri Calet - Raymond Guérin, Correspondance (1938 - 1955)
Édition établie et préfacée par Jean-Pierre Baril.
© Éditions Le dilettante

Raymond Guérin

Abbaye de Royaumont Octobre 1948

Roman et réalité

S’il y a un courant bien marqué chez les romanciers de notre temps c’est celui qui les entraîne à témoigner de leur répulsion pour la réalité et pour la nature. Quoi que les uns et les autres veuillent prétendre, il n’y a rien qu’ils ne méprisent davantage que le réalisme ou le naturalisme. Se faire poser sur soi, par la critique, l’étiquette de romancier réaliste équivaut à une injure et même à la pire des injures ! C’est en effet le signe que l’on est, par cela même, un esprit trivial et vulgaire, une créature sans âme, un monstre privé de sensibilité et de raffinement, un cerveau sans curiosités poétiques et sans la moindre affinité intellectuelle. C’est la preuve qu’on n’entend absolument rien aux subtilités et aux mystères et que l’on résume le monde à l’expression de la bassesse et du terre-à-terre.
Bien sûr, un romancier réaliste ne saurait apprécier la Délie de Maurice Scève ou l’Hypérion d’Höderlin, les poèmes d’Eliot ou les proses de Breton. Pour tout dire, si on n’est pas, aujourd’hui, de ceux qui, de près ou de loin, se réclament, pour quelque mobile, du surréalisme agonisant ou de ses succédanés, on doit se résigner à n’entrer jamais dans le cercle enchanté des élus qui fait la fausse réputation de Monsieur X. ou qui accorde gratuitement du génie à Monsieur Y.
Cette psychose (car c’en est une a d’ailleurs ceci de piquant, c’est qu’elle précipite le romancier réaliste lui-même, un peu plus avant dans son vice. Rejeté insolemment par ses ennemis, souvent bafoué ou honni, le voilà qui se regimbe et qui, à demi par dépit, peut-être, à demi par fierté ou par entêtement, s’enfonce avec un semblant de délices dans la pestilence dont on lui fait grief. Du coup, on l’a vu ainsi aller parfois à l’extrême et pousser jusqu’à l’outrance les sursauts de son tempérament. (...) (Annexe, p. 309)

De Henri Calet à Raymond Guérin
Carte postale noir et blanc.
"Cerisy-La-Salle. - Le Château avec avenue."
Cachet de la poste : Cerisy-La-Salle. Manche. 31. 5. 1950

Reçue le 3/6/50
Répondu le 19/9/50

Monsieur Raymond Guérin
31, allées Damour
Bordeaux
Gironde

Le 30 mai [1950]

Cher ami,

J’ai quitté Paris le jour où vous y débarquiez, je regrette de n’avoir pu vous serrer les mains. Je suis à Cerisy, chez Anne H[eurgon] qui veut bien nous donner l’hospitalité. Je travaille (1). Très content de savoir que ça marche du côté du cinéma. (C’est si difficile, en général.) Et content aussi de vous entendre dire que vous aimez L’Italie à la paresseuse.
Toute mon amitié,

Calet

(1) Calet rédige alors la troisième version de Monsieur Paul, débuté le 1er février. L’ouvrage parut en octobre 1950 chez Gallimard.

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