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Henri Calet - Raymond Guérin, Correspondance Par Alexandre Gouzou

 

caletguerinsite Henri Calet - Raymond Guérin
Correspondance (1938 - 1955)
Édition Établie et préfacée par Jean-Pierre Baril. Éditions Le dilettante, juin 2005, 347 p. 25 euros.

Un article d’Alexandre Gouzou (écrivain - éditions Liana Lévy, et fondateur de la revue littéraire Les Episodes) sur la correspondance entre Henri Calet et Raymond Guérin, publiée récemment aux éditions Le dilettante.

Henri Calet, Raymond Guérin. Deux inconnus ou presque. Relégués dans l’oubli, on les a longtemps considérés comme des auteurs mineurs qu’une poignée de lecteurs, autant dire une confrérie, se gardait jalousement. Il faut dire qu’ils n’ont pas fait beaucoup de bruit, en leur temps de chaos, et qu’ils sont partis trop vite pour installer à long terme leur présence. Mais depuis quelques années, c’est curieux, ils réapparaissent peu à peu. Qu’ont-ils donc de si important à nous dire ? Et les Jean-Paul Kauffman [1] (entretien avec Jean-Paul Kauffmann) , - et les Jean-Pierre Baril [2] (entretien avec Jean-Pierre Baril), - pourquoi s’acharnent-ils tout de même à nous en parler, à nous travailler au corps, à coup de biographies, à coup d’inédits et de correspondances ? Et les éditeurs qui les suivent, Le Dilettante ou La Table ronde, sont-ils fous ? Eh bien, non, ces gens-là ne sont pas fous. Henri Calet et Raymond Guérin valent le détour, et plutôt deux fois qu’une.

Calet et Guérin naissent à un an d’écart, respectivement en 1904 et 1905. Leur premier livre se suit d’un an (La Belle Lurette en 1935, Zobain en 1936). En 1938, à l’occasion d’un séjour à Paris, Guérin rencontre Calet. De retour à Bordeaux, il lui écrit. Tout le tempérament de Guérin est condensé dans cette première lettre. Admiratif de Calet, lui donnant par avance son amitié, il lui reproche, à mots couverts, d’être de ces parisiens qui "se gargarisent" et se croient très "intelligents". Guérin, le provincial, l’intransigeant, le complexé, face à un Calet généreux, ouvert, mais ferme aussi : "Je ne sens pas ce que vous dites". Guérin se ravise, il tient à l’estime de Calet. Il relit son deuxième roman, Le Mérinos, mal accueilli par la critique : "Villon à notre époque eût pu écrire un tel livre dont l’accent est si pur et si âpre à la fois." Calet est touché : "Vos éloges m’ont fait grand plaisir. On n’écrit, n’est-il pas vrai, que pour quelques amis connus et inconnus. Et cela vaut la peine". Ainsi débute une amitié épistolaire qui durera jusqu’à leur mort. Dix-sept années, entrecoupées par ce "temps de la sottise", un "bouquet" de cadavres à travers l’Europe. Naissent des livres forts, et fort différents. Ils se les envoient, et s’en nourrissent. Tous deux font l’expérience de la captivité, quelques mois pour Calet, quatre ans d’enfer pour Guérin. À sa libération, Guérin est accueilli comme il "n’osait plus l’espérer". Tout heureux de l’estime de ses pairs (Sartre, Camus, Paulhan, Arland, Grenier...), plein d’espoir dans le succès des quatre mille pages qu’il vient d’écrire ("de quoi aller 4000 fois en enfer"), il repart à Bordeaux poursuivre son labeur. Mais il semble que son génie ne soit pas reconnu à son juste mérite. L’échec des Poulpes (son opus sur ses quatre ans passés en camp de prisonnier), est retentissant. Et les grands prix lui passent sous le nez. Et Guérin enrage, s’exclame, vitupère, se lamente. On n’en finirait pas de citer, dans ses lettres, les revirements, les coups de grisou, les amertumes, les déceptions, et les dénégations (qui forment, il faut bien le dire, l’un des grands attraits de cette correspondance). Tout au long de ces années d’après-guerre, Calet, lui, continue son bonhomme de chemin, avec sa discrétion coutumière, sa tranquille mélancolie. Il collabore à Combat, et offre des chroniques déchirantes sur les lendemains de la guerre. Calet, attentif à ses frères humains, reste également attentif aux plaintes et aux emportements de son ami Bordelais. Mais il se tient malgré tout à distance (même et surtout, peut-être, lorsque celui-ci l’invite inlassablement à venir séjourner à Bordeaux). Jusqu’à la fin, Guérin témoigne à Calet sa fidèle admiration littéraire. Mais à travers les éloges, et les encouragements, on dirait que c’est contre ses propres abattements et frustrations qu’il lutte. Il semble bien, en tout cas, que Guérin calque ses propres ambitions sur l’oeuvre de son ami, qui devient alors une sorte de double fantasmé de lui-même : "Si vous étiez américain vous seriez aussi célèbre que Caldwell ou Hemingway (...) On se décidera peut-être enfin à vous considérer comme un des écrivains les plus importants de ce temps." Et lorsque Calet lui manifeste son engouement, ce n’est jamais assez éblouissant. Guérin sombre dans le doute : "vous n’avez pas l’air, dans le fond, et malgré notre amitié (car ça ne la met pas en cause) d’aimer beaucoup ce que je fais". Un an avant sa mort, Guérin, chroniqueur à La Parisienne, exhale enfin sa bile, retournant "le fumier de la vie littéraire à grands coups de pelle". Calet, son "cher ami" aura droit lui aussi à quelques coups de tisonnier. En définitive, ni "Monsieur Hermes-Guérin", ni le "croquant indiscret-Calet" n’ont la "peau dure". Guérin, amoindri par le Stalag, touché au poumon, perd son souffle, définitivement. Calet, "atteint du côté du coeur", met peu de temps à le rejoindre.

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