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Lettres choisies
Claude Debussy

édition du 1er septembre 2005

 

debussylivrecorrespondance Claude Debussy Correspondance générale © éditions Gallimard

1885

Debussy à Henri Vasnier

(début février 1885) Villa Medici

Cher Monsieur Vasnier

M’y voilà dans cette abominable villa. Et je vous assure que ma première impression n’est pas bonne, il fait un temps épouvantable, de la pluie, du vent. Vous m’avouerez qu’il n’était pas besoin de venir à Rome, pour retrouver le même temps qu’à Paris, surtout pour quelqu’un rempli de rancune pour tout ce qui est Romain.
Les camarades sont venus nous chercher à Monte Rotonde, dans une sale petite chambre où nous avons couché tous les six. Si vous saviez comme ils sont changés, plus de cette bonne amitié de Paris, ils sont raides, ont l’air convaincu de leur importance, = trop prix de Rome ces gens-là =
Le soir de mon arrivée à la villa, j’ai joué ma cantate, qui a du succès près de quelques-uns, pas du côté des musiciens par exemple.
C’est égal ce milieu artistique dont parlent les vieux, cette bonne camaraderie me semble bien surfaite, à part une ou deux exceptions, il est difficile de causer, et je ne peux m’empêcher de rapprocher près de ces causeries banales vos bonnes et belles causeries qui m’ont tant servi et ouvert l’esprit sur bien des choses, ô oui je les regrette. Puis, tout ce monde-là est parfaitement égoïste, chacun vit pour soi. J’ai entendu les musiciens qui sont, Marty, Pierné, Vidal, se démolir entre eux, Marty avec Pierné démolit Vidal, Pierné avec Vidal démolit Marty, et ainsi de suite.
Ah, quand je suis rentré dans ma chambre qui est immense, où il faut faire une lieue pour aller d’un meuble à l’autre, que je me suis senti seul et que j’ai pleuré. J’étais trop habitué à votre amitié si intelligente, trop habitué à ce que vous [vous] occupiez et me parliez de ce que je faisais et je n’oublierai jamais, monsieur, tout ce que vous avez fait pour moi, la place que vous avez bien voulu me faire, dans votre famille. Je ferai tout ce que je pourrai pour vous prouver, que je [ne] suis, pas ingrat.
Je vous demanderai encore de ne pas m’oublier, et de me garder la place que j’ai dans votre amitié car je prévois que je vais en avoir bien besoin.
J’ai essayé de travailler, je ne peux pas, je fais cependant tout ce que je peux. Vous savez du reste combien j’aime la musique, et pouvez croire combien l’état dans lequel je me trouve, me contrarie, mais je ne peux pas, vivre de cette vie-là, ce qui fait leur joie ne peut faire la mienne, ce n’est pas par orgueil, que [je] la hais tant, non, mais je ne peux m’y habituer, je manque des aptitudes spéciales, et de l’indifférence, qu’il faudrait y mettre.
(...)
J’ai reçu votre lettre, qui m’a fait beaucoup, beaucoup, de plaisir, et si ce n’est pas trop vous demander, malgré que je sache bien que votre temps ne vous appartient pas, répondez-moi une longue lettre, pour me rappeler les bonnes causeries dont je vous ai parlé. Croyez-moi bien amicalement et bien affectueusement à vous,
Votre tout dévoué

A. Debussy

— -

1894

Pierre Louÿs à Debussy
[Genève]
Vendredi 13. ( !) [juillet 1894]

Hé bien ! mon vieux, je n’y ai pas été, à ton Bayreuth de malheur !
Je pars pour Biskra. (Je crois que je te l’ai déjà dit.)
Veux-tu m’y rejoindre ?
Voyage : 430fr aller et retour en première . 218fr en seconde et 170 en troisième (toujours aller et retour). Si tu peux grâce à Hartmann, payer le voyage, je t’entretiens à l’ ?il pendant deux mois ; tu ne te doutes pas de ce que ça va être épatant. Gide revient de là-bas comme un fou.
Je t’attends

Pierre Louÿs.

— -

1894

Debussy à Pierre Louÿs
[20 juillet 1894]
Vendredi

Cher Ami :
Je ne me doutais pas jusqu’ici que le " renversement " de Bayreuth était Biskra, mais Dieu seul sait combien j’aime mieux cet accord-là ! au fond, Bayreuth, est un mauvais enseignement et, c’est un univers un peu borné par l’accord de septième ; combien mieux Biskra, doit nous apprendre des combinaisons nouvelles !

Mais dans cette affaire
Que devient Wagner ?
Et qu’est-ce qui... Biskra ?
C’est Cosima.

Ah ! comme je t’envie de pouvoir revêtir des étoffes qui peuvent être trop claires, et comme tu dois avoir l’air anglais parmi toute cette terre cuite.
Ici il fait septentrional et voilà que des gens revêtissent des fourrures pour pouvoir croire à un peu de chaleur, et les arbres rentrent leurs feuilles dans leur " portefeuille ", on va sûrement être obligé de remplacer l’Eté par un procédé chimique.
Enfin ! c’est le triomphe des gens qui ont du sang-froid.
Moi je vis dans la seule compagnie de Pelléas et Mélisande, qui sont toujours des petits jeunes gens très accomplis, je me suis décidé à faire la scène de souterrain mais d’une façon que tu me feras le plaisir de trouver curieuse quand tu la verras. - Je dîne avec Robert, qui remplace avantageusement le Tzigane, pendant le dîner, si cela peut te faire plaisir sache que tu me manques, puis personne ne me joue plus du Bach avec cette délicieuse fantaisie que seul tu sais mettre dans ces antiquités.
Et je suis ton fidèle

Claude Debussy

— -

1900

Debussy à Pierre Louÿs
[16 décembre 1900]

Et d’abord merci de ta charmante lettre ? (merci un peu tardif qui s’excuse d’avoir compté tant de mesures !) = joli ça ! = -j’ai décidément trop lu les journaux depuis quelques jours).
Des gens m’ont dit que tu étais avec ce bon Bonnières, qu’est-ce que Vincent-et-Moi a bien pu formuler d’éternel ? n’y a-t-il toujours que le reconstituant Bach qui soit capable de lui défriper les méninges ?
Et dans la Vie Parisienne d’hier il y a un article tout à fait curieux et macaronique : à ce propos tu serais bien gentil, toi dont le gosier de métal parle toutes les langues, de me dire ce que signifie le mot : Néphélococcygies ". Est-ce une insulte ou le nom d’une nouvelle maladie ?
Ai-je besoin de te dire que Lilly et moi envoyons des affectueux souvenirs à Madame Pierre Louÿs et que je suis ton vieux dévoué

Claude

— -

1900

Pierre Louÿs à Debussy
[après le 16 décembre 1900]

La nommée Nephelokokkugia (ou -coccygie, en sale orthographe) c’est la ville aérienne où se passe l’action des Oiseaux d’Aristophane, et çà veut dire littéralement : Coucouville-des-Nuées. - Le monsieur qui a trouvé çà doit être bien content, mais il n’a pas compris ton nocturne une seule minute.
Lebey a été ravi de ta musique. Les Bonnières n’en disaient que tu bien. Il faut t’habituer peu à peu à comprendre qu’on ne te discute plus, vieux Claude.

A toi P.L.

— -

1909

Debussy à André Caplet
25 - XI /09.

Excusez-moi, cher André Caplet, tous ces derniers jours mon temps a été pris d’ennuyeuses et fatigantes occupations. J’étais voué à l’amélioration de la race pianistique en France... ; l’ironie habituelle des choses a voulu que la personne la plus artistique de tous ces produits soit une jeune Brésilienne de treize ans. Elle n’est pas belle, mais elle a des yeux " ivres de musique ", et ce pouvoir de s’isoler de toute présence qui est bien la marque caractéristique, si rare, de l’artiste. Parmi ce jury il y avait des musiciens singuliers, dont la fonction naturelle paraissait d’être, plus vraisemblablement, juges d’un concours d’animaux gras. Et j’ai pu me persuader à jamais, que : Beethoven écrivait décidément mal pour le piano, et qu’il existe une mystérieuse corrélation entre la laideur des gens et la musique qu’ils choisissent ? Enfin, on n’a pas souvent l’occasion d’entendre une fantaisie que les Dragons de Villars, sans parler d’un Scherzo de Vollenhaupt, musicien mort depuis longtemps, paraît-il, ce qu’on apprend sans émotion, dans l’ignorance qu’il ait jamais vécu.
Le Conservatoire est toujours cet endroit sombre et sale que nous avons connu, où la poussière des mauvaises traditions reste encore aux doigts. Vous parlez en digne spiritualiste de " notre enveloppe " mais j’espère que vous voudrez bien nous la précieusement conserver, ne voyant aucune nécessité à ce que nous allions retrouver la poussière des siècles, et faire partie - on ne sait jamais -, d’un de ces vilains monuments que nos petits-fils déclarent d’utilité publique.
Avant que ne vous tombe cette fâcheuse maladie, avez-vous pu travailler ? C’est important ! comme disait mon pauvre Charpentier - notre époque a besoin de beauté, et surtout " la musique ", qu’on affuble d’oripeaux divers et de masques grimaçants, comme si l’on avait peine à voir sa véritable figure. Et, en somme, ne croyez-vous pas que tout cela n’est que du " pompier " à rebours ?
Donnez-moi de vos nouvelles le plus vite possible et croyez à mon affectueux désir qu’elles soient bonnes.
Tous les meilleurs v ?ux des miens.
Votre ami

Claude Debussy

Si vous avez besoin de quoi que ce soit que je puisse faire, n’hésitez pas, je vous prie, de me le demander !

— -

1917

Debussy à Gabriel Fauré 9 Fév. 1917.

Cher Maître et ami,

Excusez mes excuses un peu tardives - le froid, la course au charbon, toute cette vie de misères domestiques et autres me désempare tous les jours davantage.
Pour la Société Nationale ? c’est bien délicat ! Et puis, est-ce bien le moment d’ajouter à la gravité de l’heure présente ?
Avouez, en vérité, que les musiciens sont régulièrement oublieux ?
- Pour combattre, il faut être unis ! L’ont-ils jamais été ?
Naturellement je reste votre affectueusement dévoué

Claude Debussy

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