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Entretien avec Muriel Djeribi Valentin. Propos recueillis par Nathalie Jungerman

édition du 29 septembre 2005

 

doltocorrespondance Françoise Dolto
Une vie de correspondances 1938-1988
Edition établie, annotée et présentée par Muriel Djeribi Valentin.
Directrice littéraire : Colline Faure-Poiré, éditrice : Annie Trassaert.
Editions Gallimard, 39,00 euros. septembre 2005, 1018 pages.

Muriel Djéribi Valentin est psychanalyste. Elle travaille sur l’oeuvre de Françoise Dolto depuis 1994. Aux éditions Gallimard, elle a travaillé à la publication de deux livres de Françoise Dolto avec Elisabeth Kouki, Sexualité Féminine en 1996, et Le Féminin en 1998 et aux éditions du Mercure de France, dans la collection "Le petit Mercure", à la publication de plusieurs de ses textes dont Père et fille - Une correspondance 1914-1938 en 2001, Jeu de poupées, Le dandy solitaire et singulier. Muriel Djeribi-Valentin a établi, annoté et présenté l’ouvrage Une vie de correspondances 1938-1988 qui vient de paraître chez Gallimard.

Vous avez rassemblé et annoté les lettres de ce volume, Françoise Dolto, Une vie de correspondances 1938-1988. Comment avez-vous entrepris ce travail éditorial - recherches, choix de lettres, appareil critique ?

Muriel Djeribi Valentin : Colette Percheminier, directrice des Archives et Documentation Françoise Dolto, tenait à la disposition des éditions Gallimard une importante correspondance dont il a fallu prendre connaissance par la lecture et la transcription parfois difficultueuse des lettres, la recherche systématique de lettres de Françoise Dolto auprès des correspondants ou des ayant-droits qui n’avaient pas encore été contactés. Pour la plupart, ils ont accepté de faire des recherches pour enrichir ce corpus déjà volumineux. Généralement Françoise Dolto portait sur les lettres l’indication qu’elle y avait répondu ainsi que d’autres indications sur les circonstances de l’échange, qui seront intégrées dans l’appareil de notes. Pour les premières années seulement nous disposions de son agenda sur lequel elle portait ses déplacements, les gens qu’elle rencontrait, les noms de ses premiers patients. Je suis restée très longtemps en contact avec les originaux auxquels je revenais sans cesse parce qu’ils sont porteurs d’infimes renseignements qui me guidaient. Ce n’est que dans un deuxième temps que j’ai consenti à écarter certaines lettres redondantes ou trop intimes pour les correspondants. Les informations qu’elles contenaient passaient dans l’appareil de notes quand c’était possible. Nous avons renoncé systématiquement à la publication des lettres de patients qui avaient échappé au tri que Françoise Dolto avait elle-même opéré avant sa mort en les détruisant. Quelques cas très rares à découvrir dans cette correspondance d’échanges avec des patients restés ses amis par lesquels ceux-ci ont voulu, et je les en remercie encore, témoigner du travail analytique, d’une rencontre transférentielle restée pour eux inoubliable.

Ce recueil s’ouvre et se ferme avec une lettre d’Alain Cuny, témoignage d’une fidèle amitié qui a duré 50 ans...

M. D. V. : C’est une correspondance magnifique et si touchante ! Les lettres de Cuny reviennent chaque année sans exception jusqu’au dernier moment, c’est une litanie, presque toujours la même, digne d’un chanteur de blues. Il m’arrivait parfois de les lire à haute voix pour entendre les accents uniques de cet acteur et poète qui se révèle ici dans un rôle encore inconnu mais tellement vrai ! Qui était-elle pour lui ? Sans doute un lien essentiel qui le tenait à la vie, lui qui, comme il dit, cherchait : "midi à quatorze heures et le trente tout le long du mois". Et il ajoute ces mots simples qui font le bonheur de cet échange : "Je suis content "à cause" de toi : quand je te vois, quand je pense à toi, l’espoir me monte au coeur remplaçant la moutarde qui me montait au nez." Il révèle également une Françoise Dolto, peu connue du grand public, intraitable accoucheuse de la vérité inconsciente : "Il t’est arrivé aussi de me faire mal parce que parfois tu passes outre au frémissement à quoi, par instants, est réduit ton interlocuteur... tu n’envisages alors que de considérer la condition humaine au niveau essentiel bien sûr, mais organiquement déchirante de sa parturition, laissant à leurs plaies, à leurs ulcères, les faibles, maintenus... dans le rebut de la seule considération de leurs moignons."

La correspondance est à la fois intime, familiale et professionnelle. Elle montre la disponibilité de Françoise Dolto vis-à-vis de chacun. Beaucoup de lettres reçues auxquelles elle répond très attentivement...

M. D. V. : Oui, cette attention extrême à l’autre, "l’accueillant" comme elle l’appelle, faite de disponibilité alliée au non-savoir. Cette belle formule trouvée dans une de ses dernières lettres concerne l’ouverture d’une structure d’accueil dans l’esprit de la Maison verte et résume peut-être ce qui la caractérise. Ce "participe présent" qui porte bien son nom serait comme le répondant de la forme progressive qui émaille son dire à partir de son travail sur le féminin, sa façon à elle de désigner tout sujet accueilli dans sa sexuation et développant les sublimations qui s’y rattachent, "l’allant-devenant dans le génie de son sexe". Mais, pour répondre plus précisément à votre question, ce qui m’a surtout frappée dans cette correspondance et a guidé mon choix de certaines lettres, c’est que parmi les nombreuses propositions qui lui sont faites par courrier, quand elle était sûre qu’il lui fallait refuser sa participation, elle jugeait important d’expliquer et d’argumenter longuement les raisons de ce refus. Nous avons beaucoup à apprendre des réponses parfois cinglantes qu’elle fait quand il lui semble que l’éthique de l’acte analytique est bafouée.

Ses réponses sont autant de documents précieux montrant ses observations, son travail clinique, et notamment son souci constant de faire un travail de prévention avec la création pour le bien des enfants de la "Maison verte".

M. D. V. : En ce qui concerne le travail de prévention, cette correspondance fait apparaître que ce fut un souci constant depuis les années de guerre, qu’elle ne l’aura jamais abandonné et qu’il devient même une priorité à partir de sa retraite en 1979, date de l’ouverture de la Maison verte et date à laquelle elle se libère également de ses patients pour se concentrer sur la formation des jeunes analystes. La prévention, c’est même ce qui soustend ses interventions dans les médias dont la correspondance révèle aussi qu’elle y pense très tôt, d’abord avec cette première lettre datée de 1939 et adressée au service de Radiodiffusion française, puis avec l’émission "La Tribune de Paris" en 1950 sur l’éducation sexuelle des enfants. Même si elle se dit très angoissée quand la proposition lui est faite en 1969 par Europe 1, puis par France Inter, au début des années 70, elle n’était pas une débutante en la matière et avait déjà fait ses preuves. On retrouve dans le courrier des auditeurs en 1950, le même capital de sympathie dont elle dispose par la suite. C’est troublant.

Parlez-nous de la teneur des échanges avec Lacan, de leur relation...

M. D. V. : De la part de Lacan, ce ne sont pas véritablement des lettres qui parviennent à Françoise Dolto mais des petits billets affectueux la remerciant chaque année de ses gentillesses, la désignant comme celle qui sait faire les cadeaux, lui demandant de réfléchir aux questions de l’enseignement dans l’institution avec lui, cet enseignement auquel ils donnent l’un et l’autre tout leur temps disponible. De même, ému par ses remarques au cours d’une séance collective de travail sur les enfants aveugles de naissance, il lui rappelle qu’il attend avec impatience et qu’elle lui avait promis de les noter pour les lui envoyer. Identifiées et reconstituées à partir de feuillets manuscrits retrouvés aux archives, elles font partie de ce travail de reconstitution d’un temps très créatif et témoignent de ce qui les reliait depuis des années. Une grande affection, un très grand soutien pour leur travail respectif et surtout, cette grande liberté de penser qu’ils se sont accordés l’un à l’autre jusqu’au bout sans jamais empiéter sur leurs prérogatives. Une alliance fondamentale sur l’essentiel qui était leur recherche concernant la transmission du message freudien dans un style très différent. Les lettres de Françoise interviennent à des moments clés quand Lacan se trouve en grande difficulté et pour l’assurer de son soutien. Même en 1980, quand ils ne sont plus du même côté, elle donne sens à son acte de "retirance" qu’elle juge comme un acte libre, Cependant cet acte qu’elle jugeait légitime pour lui seul, elle le distingue de la dissolution de l’Ecole freudienne à laquelle elle s’oppose, soutenant la bataille juridique sans toutefois signer le réferé. Beaucoup ont regretté qu’elle n’aille pas plus loin. C’était son acte à elle. Aujourd’hui, il nous faut nous saisir de toutes ces nuances qui faisait de ce lieu, l’EFP, un lieu d’une grande richesse.

Et des scissions du mouvement analytique français, du climat conflictuel dont la correspondance porte les traces.

M. D. V. : L’histoire des scissions qui peut paraître tellement abstraite, est ici abordée à travers les nombreux échanges épistolaires de ses acteurs. Françoise Dolto conserve toujours par rapport aux polémiques qui agitent ses collègues une certaine réserve. Elle ne cesse d’ailleurs de s’en expliquer. Cette réserve, qu’elle connaît bien, elle en fait même état à Cuny qui s’en plaint dans une lettre de 1939 : "Tu as raison, il y a toujours quelque chose que je réserve même si je parais généreuse". Cela se met pourtant en contradiction avec les faits, on la sent tout de même engagée. Avec Daniel Lagache et Juliette Boutonier, elle sera à l’origine de la scission de 1953. J’ai toujours constaté avec étonnement qu’il est rare qu’on rende compte du rôle de premier plan qu’elle y a joué. Elle est souvent complètement oubliée dans les récits qui en sont faits. C’est étrange. Les documents déjà publiés par Jacques Alain Miller et les lettres retrouvées aux archives en font la preuve. Elle a précédé Lacan dans sa résolution à la scission en 1953. Jamais elle ne l’a regretté. Les dix années de la SFP furent pour elle un moment d’épanouissement dans la recherche et la créativité. Elle était tout à fait heureuse de ne plus vivre dans l’ambiance délétère à toute recherche psychanalytique qui était alors celle de la SPP et devient un élément très créatif de la nouvelle institution. Cependant très vite à partir du moment où la SFP renouvelle sa demande d’affiliation à la société internationale, il semblerait que pour sauver Lacan, certains de ses disciples se sont retournés contre Dolto. Encore une fois je ne crois pas que cela venait de Lacan lui-même mais plutôt des tensions que provoquaient les négociations engagées avec l’IPA. Ces événements des années 60, alors qu’elle vient de prendre la parole au congrès international d’Amsterdam, sur la sexualité féminine, seront très difficiles pour elle. C’est surtout la découverte amère de ce que ses collègues lui cachent leur acceptation effective des exigences de l’IPA la concernant, la rejetant en tant que didacticienne. Elle partagera ce sort avec Lacan et le suivra à l’EFP.

Dans une lettre (n°261 - 1961), Antoine Vergote écrit à Françoise Dolto : "Je vous ai dit mon admiration pour la disponibilité et la générosité que vous montrez à faire la synthèse entre le christianisme et les données d’expérience psychanalytique"...

M. D. V. : Françoise Dolto est profondément chrétienne. Elle ne l’a véritablement assumé publiquement que très tard quand elle a cessé de recevoir des patients, par respect pour eux. C’est en 1977, qu’elle publie Les évangiles au risque de la psychanalyse. De nombreux chrétiens comme Antoine Vergote, le père Bruno, le père Plusse vont avoir des dialogues et des relations très intenses avec elle et lui demander de participer à cette réflexion sur les rapports du christianisme avec la psychanalyse. Le père Bruno par exemple va faire partie du mouvement de pensée qui a ouvert la psychanalyse à de nombreux catholiques, souvent des prêtres qui deviendront eux-mêmes psychanalystes et seront également très proches de Lacan. Il organise des journées à Avon où très tôt Françoise Dolto est invitée et s’occupe depuis 1931 d’une revue où elle publiera de nombreux articles, les études carmélitaines. Quant à Antoine Vergote, analysé par Lacan et professeur à l’institut supérieur de philosophie de Louvain où ils seront invités tous les deux, vous citez la très belle lettre où il lui fait part de sa lecture de Sexualité féminine. Les lecteurs de Françoise Dolto y trouveront des remarques très fines sur ce lien qui existe et qu’il ne manque pas de souligner entre sa pensée du féminin et la façon très particulière qu’elle a de questionner et de vivre sa foi. En cela cet échange est d’une grande subtilité.

Vous travaillez depuis plus de dix ans sur l’oeuvre de Françoise Dolto et vous avez préfacé plusieurs de ses textes, que vous a apporté l’édition de cette correspondance ?

M. D. V. : D’abord une façon de la rencontrer bien autrement que dans ses textes cliniques ou théoriques. Grâce à cette "narrativité transversale" que selon Michel de Certeau, les correspondances nous offrent gracieusement, il a été possible de reconstituer la trame du temps, de proposer une plongée au coeur des liens les plus ténus qui constituent aussi dans leur complexité l’Histoire de la psychanalyse, tissée dans toutes ces histoires individuelles. Pour Françoise Dolto qui s’est prêtée à écouter et faire entendre les histoires de ses auditeurs, même si ce n’était pas de la psychanalyse, c’était donner accès à la psychanalyse.

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