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Françoise Dolto : portrait.
Par Corinne Amar

édition du 29 septembre 2005

 

doltoportrait © Photo Alécio de Andrade

"Il est utile que les psychanalystes qui écrivent, livrent dans la mesure du possible, ce qu’ils ont compris de l’énigme de leur histoire personnelle" .
Françoise Dolto

"Notre mère, Françoise Dolto, née Marette, n’était pas du genre à s’encombrer de choses inutiles. Elle aimait ce qui était fonctionnel au détriment du "bon goût", s’il le fallait. (...) Pourtant, à sa mort, nous avons eu la surprise de découvrir qu’elle avait gardé toutes ses lettres d’enfant et de jeune femme, aidée en cela par notre grand-mère qui avait donné à chacun de ses enfants les lettres reçues de lui depuis sa naissance, ainsi qu’un album de photographies remontant aux ancêtres, commenté et préparé avec soin en fonction de l’histoire et de la personnalité de chacun d’entre eux."
Jean, Grégoire, Catherine Dolto, préface aux Lettres de jeunesse - 1913-1938.

Psychanalyste d’enfants célèbre, controversée, clinicienne remarquable, Françoise Dolto - née Marette - qui intriguait et fascinait Lacan lui-même, qu’elle était la seule à tutoyer, n’a pourtant pas fait école, et si plusieurs générations d’analystes ont travaillé avec elle, ils ne peuvent se réclamer de son enseignement par la mise en oeuvre d’une technique particulière. Malgré le nombre de ses ouvrages, (même si elle multiplia les publications vers la fin de sa vie, et pensait qu’on ne la lirait plus guère après sa mort), elle a elle-même peu écrit. Elle privilégiait le pouvoir de sa présence et de sa parole : son oeuvre ne s’accomplissait pas dans l’écriture, mais dans la pratique de la psychanalyse. En plongeant dans la correspondance foisonnante de Françoise Dolto, non seulement la première, celle des années de jeunesse, qui commence par une lettre au Père Noël - Françoise a 5 ans - et s’achève, en 1938, sur une longue lettre à son père où, après des études de médecine et trois ans d’analyse, elle fait le bilan de sa vie et de rapports passionnés, dramatiques avec sa mère, mais aussi la seconde, Une vie de correspondances, 1938-1988 où, devenue psychanalyste et épouse de Boris Dolto, elle fait part de ses grandes rencontres et s’entretient avec des interlocuteurs, aussi précieux que variés ; psychanalystes - comme Lacan, Laforgue -, écrivains, artistes, amis, le comédien Alain Cuny, médecins, auditeurs, en découvrant, au fil de ces lettres, les traits saillants de son histoire personnelle ; on comprend mieux comment, grâce à l’analyse, Dolto a pu advenir à elle-même - vie, clinique et théorie étroitement mêlées.
Françoise Dolto naît le 6 novembre 1908 à Paris, dans une famille catholique et bourgeoise du XVIe arrondissement, quatrième enfant, après sa soeur, Jacqueline, et deux frères. Le drame de son enfance est la disparition de sa soeur, morte d’un cancer. Françoise a douze ans.
Mme Marette ne le pardonnera jamais à sa cadette, "parce que ma soeur est morte et que c’est moi qui aurais dû mourir selon elle. Ma soeur était blonde aux yeux bleus, comme le père de ma mère, et elle aurait dû vivre parce que, pour ma mère, elle était la fille de l’inceste".(Autoportrait d’une psychanalyste - 1934-1988, éd. du Seuil, 1989, p.18). Voilà l’inexpiable qui fixe une part de son destin.
D’une mère culpabilisante, dont elle ne se libèrera qu’au terme de son analyse, Françoise dira : "elle croyait qu’elle était bête et méchante ; et elle le soutenait. Parce qu’elle était passionnée et agressive (...). Elle nous agressait parce qu’elle s’agressait elle-même tout le temps." (Ibid, p.18). Pour elle, le bac est incompatible avec le mariage, mais elle accepte que Françoise puisse suivre ses études de médecine auxquelles elle tient tant. Quelques éléments importants se lisent en filigrane dans les récits autobiographiques de Françoise Dolto et dans sa Correspondance : si éprouvante qu’ait été pour elle la culpabilisation permanente que sa mère essayait de lui infliger, Françoise avait une forte personnalité, une façon directe et abrupte de s’exprimer, et ses rapports avec sa mère ne s’en sont pas trouvés facilités.
La présence du père est marquée, de toute évidence, par des sentiments très forts auxquels elle n’a jamais renoncé. La première correspondance, depuis les toutes premières lettres jusqu’à la très longue mise au point de 1938 qu’elle adresse à son père - mise à l’épreuve aussi de ce qu’elle peut oser lui dire, risquant de perdre son affection -, atteste son amour pour lui, son admiration, sa reconnaissance. Tout ce qui lui venait de son père, polytechnicien de formation, était pour elle auréolé du prestige de "scientifique", et elle portait à son crédit de n’avoir mis aucune entrave à une curiosité intellectuelle qu’au contraire, il encourageait. Il apparaît même dépourvu des préjugés habituels à l’égard de la psychanalyse (ce qui est rare à l’époque), au point qu’il lui conseille d’entreprendre une cure psychanalytique. En 1934, il l’incite à commencer une analyse avec René Laforgue. Dans une lettre datée du 22 juillet 1934, elle remercie son père de l’avoir aidée à résoudre ses difficultés, ajoutant : "Je n’aurais jamais eu de moi même le courage d’entreprendre la moindre chose (encore moins la Psychanalyse) pour sortir de ma détresse". L’assurant que "son plus grand désir, c’est de conduire jusqu’au bout ce pénible traitement", elle poursuit : "Je sais que ce sera la meilleure façon de te remercier en devenant une femme - au plein sens du mot - dont tu pourras être fier ?" (Correspondance, p.403). Sa cure psychanalytique se déroule pendant ses études de médecine. Externe à l’hôpital Bretonneau (au service de chirurgie infantile), elle s’exerce à l’analyse d’enfants. En 1937, elle termine son analyse et deux ans plus tard, présente sa thèse en médecine "Psychanalyse et pédiatrie". En 1942, elle épouse Boris Dolto, dont elle aura trois enfants. L’une des premières, elle reçoit en analyse de jeunes enfants et même des nourrissons. "C’est là le travail que nous avons à faire, nous les psychanalystes ; décoder un langage qui a perturbé l’ordonnance du développement langage-corps de l’enfant, avant la parole" écrit-elle, dans Tout est langage, aujourd’hui encore, livre de référence (Folio Essais, 2002). Parce que l’être humain est avant tout un être de langage, articulé ou non, il convient que les adultes saisissent le rôle du parler vrai. "Le langage exprime le désir de rencontrer un autre, semblable ou différent, et d’établir avec lui une communication. Que ce désir est inconscient plus que conscient, c’est ce que je veux faire comprendre. Le langage parlé est un cas particulier de ce désir et, bien souvent, il fausse la vérité du message, à dessein ou non. Les effets de ce jeu de masques de la vérité sont toujours vitalisants pour l’enfant en cours de développement. L’enfant a besoin de la vérité et il y a droit".
Françoise Dolto consacrera son oeuvre à ce qu’elle nomme "La cause des enfants".
Dans la préface des Étapes majeures de l’enfance (Folio Essais, 1998), sa fille Catherine Dolto-Tolitch résume bien ce que Françoise Dolto apporta à la psychanalyse, mais aussi à la vie quotidienne : "Avoir su imposer sa vision de l’enfant comme sujet désirant dès la conception, avoir fait entendre la souffrance des tout-petits en leur rendant ainsi leur dignité, avoir introduit comme une notion primordiale le respect de leur personne, constituent sa victoire sur l’enfant douloureuse qu’elle fut."
Françoise Dolto meurt le 25 août 1988, d’une affection pulmonaire.


Annie Trassaert, éditrice pour les Éditions Gallimard de "Françoise Dolto, Une vie de correspondances, 1938-1988", demande instamment à la Rédaction de Florillettres, de remplacer le premier paragraphe du texte de Corinne Amar, par le suivant :

« Plus de quinze ans après sa mort, Françoise Dolto (1908-1988) reste présente dans bien des mémoires. Ce renom résulte d’un pari réussi : parler au grand public la langue de la psychanalyse. Consciente de la difficulté d’éduquer et soucieuse de « faire quelque chose pour les enfants, qui sont l’avenir d’une société qui ne les entend jamais », elle voyait dans la prévention une mission cruciale. Elle s’était très tôt assigné cette tâche, affirmant vouloir devenir « médecin d’éducation ». Une des idées novatrices de Françoise Dolto fut de reconnaître l’enfant comme sujet dès son plus jeune âge : elle considérait le bébé comme une personne apte à comprendre le langage des adultes et à entendre des explications sur tout ce qui le concerne. C’est donc au monde de l’enfance que Françoise Dolto reste associée. Son talent d’écoute, sa grande disponibilité pour répondre aux questions que lui posaient les parents, les éducateurs et les médecins lui avaient permis de nouer avec le grand public une relation privilégiée, notamment lors des émissions de radio qu’elle anima à plusieurs reprises. Françoise Dolto était une personne accessible. Sa correspondance manifeste, elle aussi, cette disponibilité. Françoise Dolto a reçu, au cours de son existence, des milliers de lettres, elle en a elle-même écrit un très grand nombre. »

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