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A la Une, la correspondance de Ossip Mandelstam, Prix Sévigné 2000, Solin - Actes Sud

édition du 15 novembre 2000

mandelstam

Lettres, Ossip Mandelstam traduit du russe par Ghislaine Capogna-Bardet, édition préparée par Michel Parfenov, préface d’Annie Epelboin, publiée aux Editions Solin/Actes sud.

Crée en 1996, à l’initiative d’anne de Lacretelle, Le Prix Sévigné doté d’une somme de 10 000 francs, couronne la publication d’une correspondance inédite ou augmentée d’inédits, apportant une connaissance nouvelle par ses annotations ou ses commentaires, sans limitation d’époque, en langue française ou étrangère.



Extrait d’une lettre de Ossip Mandelstam à son père
A Emile. V. Mandelstam, Moscou, (mi-mai 1931) Mon cher papa ! Je réponds d’un seul coup à toutes tes lettres - celles adressées à moi et à Choura - avec le sentiment qu’elles sont arrivées ce matin. Je viens de les relire attentivement une fois encore et maintenant, pour parler un peu avec toi, j’écarte toute la montagne de vétilles, d’agitation factice, tous les tracas grossiers auxquels nous sommes condamnés. Tu parles de l’individualisme détestable et de l’égoïsme de tes fils. C’est vrai, mais nous ne sommes pas meilleurs que toute notre génération. Tu es plus jeune que nous : tu écris des vers sur le plan quinquennal, alors que j’en suis incapable. C’est pour moi une grande consolation qu’au moins pour mon père, des mots tels que "collectivisme", "révolution", etc., ne soient pas des sonorités vides de sens. Tu sais trouver un sens humain dans ta Vetcherniaïa Gazeta (1) quand ceux de mon âge et moi le percevons à peine dans les meilleurs livres de la littérature mondiale. Pouvais-je penser que j’entendrais de toi un sermon bolchevique ? Et dans ta bouche, il a pour moi plus de force que venant de quiconque. Tu as abordé l’essentiel : qui n’est pas en accord avec son temps, qui se dérobe à lui, ne donnera rien aux gens, et ne trouvera pas la paix avec lui-même. L’ancien monde n’est plus, et tu l’as compris, si tard et si bien. Hier n’existe plus, il ne reste que les temps très anciens et le futur. Mais peut-être dresserons-nous malgré tout la table familiale pour le thé, si désuète soit-elle à présent. Nos 99% de chances pour un appartement se transforment peu à peu en fraction périodique (99,9999...). L’histoire est la suivante : des connaissances à nous emménagent dans une nouvelle maison et libèrent, non loin du centre, dans un pavillon de bois, un petit appartement de trois pièces avec cuisine. Un rez-de-chaussée. Les fenêtres donnent sur un jardinet (un seul arbre). Il y a un an, certains responsables avaient décidé de me fournir un logement. Mais où le prendre, ils ne le savaient pas eux-mêmes. Et c’est nous qui leur avons indiqué ce joli petit appartement qui ressemble plus à une image idyllique de la province qu’à Moscou. (...)

Ainsi, dans notre appartement (j’y crois), il y a trois pièces : la tienne, celle de Véra Iakolevna et la nôtre. Là-bas, l’été aussi c’est bien. Tout près il y a le grand parc de l’Armée et de la Flotte... D’ailleurs, comme un idiot, j’ai fait un beau rêve trop tôt... Comme si cette maudite fraction périodique ne jouait pas de mauvais tours... (...) J’embrasse Tatinka. Les vers que tu lui as offerts sont charmants... Sur le plan quinquennal, c’est simple, profond et fort, avec tout leur côté désuet que j’aime... je voudrais voir mon neveu... Ecris-moi comment Iourik grandit... Mon cher papa, pour que nous puissions plus vite commencer à vivre ensemble, fais la chose suivante : demande à Génia d’insister pour que j’obtienne les 40% auprès de Startchakov (2) ... C’est sur eux que repose toute notre modeste richesse, à nous et à toi... Ecris-moi, cher papa, ne te languis pas... J’en termine avec le silence.

Ton Ossia.

(1) Le Journal du Soir (2) Alexandre O. Starchakov (1892-1938), critique, spécialiste de littérature.